En attendant l’exposition Cranach au Musée du Luxembourg, qui nous vient de Bruxelles, et après celle de la Royal Academy à Londres (plus celle du Courtauld), j’ai pu voir, à Rome, l’exposition que la Villa Borghese lui consacre (jusqu’au 13 février). Je n’ai, moi, point vu dans Rome d’affiche montrant la nudité de la ‘Vénus avec Cupidon voleur de miel‘ que possède la galerie (en dépit de ce facile parallélisme), mais, plus pudiquement, la seule tête au béret de ladite Vénus, mais la nudité est bien présente, et à profusion, dans les salles (qu’il faut parcourir vite et bien, la visite de l’exposition et de la collection étant limitée à deux heures). Ce qui est fascinant à Rome, et que souligne remarquablement l’accrochage diffus au sein des salles de la Villa (à noter que, là-bas aussi, il y a des historiens d’art conservateurs pour critiquer ce mélange des genres), c’est la confrontation entre le Nord et le Sud, entre le classicisme italien, d’ordinaire omniprésent dans ces salles (et dont Dürer serait d’ailleurs plus proche, par certains côtés), et la froideur plus primitive, moins sculpturale de Cranach : ‘une Renaissance différente’ est le sous-titre de l’exposition, et le catalogue, sur ce point, est excellent.
Ainsi, un texte de Berthold Hinz compare longuement cette Vénus de Cranach, à gauche, fine, adolescente, androgyne, les jambes interminables érotiquement croisées, avec le contrapposto d’une de ses contemporaines voisines (à droite), une Vénus de Brescianino, sculpturale, voluptueuse, bien proportionnée. Du fait de l’intérêt de ces confrontations, une telle exposition n’aurait pu avoir lieu ailleurs; c’est ici seulement qu’on peut voir différences et similitudes, sinon influences détournées. Il y a là une cinquantaine de tableaux de Cranach (plus une dizaine de ses propres gravures, car, à la différence des Italiens, Cranach utilisait lui-même la gravure pour diffuser ces oeuvres) venant du monde entier (Eisenach, Besançon et Fort Worth…) et dont on se demande parfois, tant Cranach (et son atelier) produisait massivement des tableaux souvent très similaires, si on ne les a pas déjà vus ailleurs (comme ici, à gauche); une étude économique sur la méthode Cranach (véritable homme d’affaires qui fut le plus riche citoyen de Wittenberg) serait passionnante. Je ne résiste pas au plaisir de paraphraser l’introduction du commissaire Bernard Aikema dans le catalogue sur la complexité et les contradictions de Cranach : il peint des sujets classiques avec un langage anticlassique; il marie mythologies médévales et thèmes profanes et innovants; il peint pour Luther et pour l’église catholique; il est un maître du détail naturaliste tout en simplifiant schématiquement l’anatomie; il peint pour les aristocrates et pour les gens ordinaires; il travaille dans une région à l’écart tout en étant très au fait de ce qui se passe ailleurs.
L’exposition regorge de Vénus et de Lucrèces, d’Adams et d’Èves, et je pourrais vous montrer à loisir ces nudités, qui peuvent sembler fort peu luthériennes. Il y a aussi quelques tableaux très catholiques, de Saint Jérôme à la Vierge, de très beaux portraits de la famille de l’Électeur de Saxe, son protecteur, deux chasses au cerf tourbillonnantes, et les portraits nuptiaux de Martin Luther et de Catherine von Bora, en rupture avec l’Église, portraits largement reproduits comme emblêmes d’une foi nouvelle. Mais allons plutôt vers quelques tableaux plus complexes, allons découvrir un Cranach moins


Une des thèmes les plus curieux de l’exposition est celui du pouvoir (et de la tromperie) des femmes : on y voit Judith (de Kassel) et Salomé (de Budapest), en robes quasi identiques, toutes deux triomphantes, un imperceptible sourire aux lèvres, portant chacune sur un plateau une tête assez réalistiquement sanguinolente, on y voit les filles de Loth l’enivrant avant l’inceste procréateur, David séduit par Bethsabée et Diane et ses suivantes se vengeant d’Actéon.



