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Par quelques fibres justes, de Georges Guillain

Par Florence Trocmé

PAR QUELQUES FIBRES JUSTES 
Georges Guillain

1.  
 
Poser pour commencer la fragilité de l’écrivain qui n’a pas vraiment de règles et qui cherche à voir clair dans son propre désir d’expression. Il avance avec toute la clarté possible de son intelligence et l’ouverture de sa sensibilité vers un bout d’inconnu. Invente son chemin. En témoigne parmi tant d’autres, le Journal de Virginia Woolf que je parcours une nouvelle fois aujourd’hui. Avec en guise d’avertissement, pour moi, ce passage bien cruel de 1926 à propos de l’ouvrage d’un certain Maurice Baring : « En deçà de ses propres limites, ce n’est pas de second plan, ou du moins pas de manière évidente à première vue. Les limites sont la preuve même de sa non-existence. Il ne peut faire qu’une chose, ce qu’il est lui-même ; un charmant anglais, propre, modeste, sensible ; en dehors de cela qui ne porte pas loin et n’illumine guère, tout est comme cela doit être : léger, sûr, proportionné, et même émouvant. Raconté de manière si distinguée que rien n’est exagéré mais que tout est en rapport et bien équilibré. Je pourrais lire de tels livres éternellement, me suis-je écriée. Léonard me répondit qu’au bout de peu de temps on en serait malade à mourir. » 
Mais que penser de ces lignes plus loin sur l’Ulysse de Joyce ? « Un livre inculte et grossier, le livre d’un manœuvre autodidacte et nous savons combien ces gens sont déprimants ! Égoïstes, insistants, rudimentaires, stupéfiants et pour finir, dégoûtants. Quand on peut se procurer des viandes rôties, pourquoi les manger crues ?» (16 aout 1922) 
 
2. 
 
Que cherche-t-on obscurément par ce travail, pas toujours si réjouissant d’écrire ? Je ne sais pourquoi cette question me fait repenser aux Vénus medici de l’école céroplastique florentine. Aux œuvres criantes de réalisme et de cruauté mêlées de Clemente Susini. Particulièrement à ce corps alangui, allongé sur de la soie, orné d’une pilosité bien réelle, d’un collier de perles fines, chaleureux dans sa matière de cire mais la peau en partie soulevée, par plaques, sur un simulacre d’organes, de viscères, dans leur sanguinolent lacis de nerfs et de vaisseaux… Corps, comme la menace en moi d’une fête splendide. 
 
Me souviens de Madame Edwarda de Bataille. Et que le désir n’est pas celui du beau, de l’idéal. Mais d’un au-delà de la peau. D’un au-delà de toute forme. D’une perte générale dans le trou béant des formes. Que nous passons notre vie à tenter de boucher pour nous rassurer d’être. Nous épargner l’angoisse d’avoir à nous y dissoudre. Un jour. 
 
De même pour le monde. Nous le voyons à travers ses contours appris. Reconnaissable qu’il est à partir d’abord des images que nous en formons. D’où notre manière de le voir, changeante, selon l’éducation que l’ensemble plus ou moins aventureux des processus culturels par lesquels nous passons fait subir à notre regard. Mais ces contours ne sont qu’illusion conceptuelle. Intrigue, plus qu’on ne le croit du réseau de nos nerfs et de notre cerveau. Dressé, dompté.  
 
Les choses ne peuvent se réduire à leur enveloppe charnelle ou mentale.  
 
D’où cet effort d’art et de poésie. Tout entier d’effraction. De déchirure. Une sauvage, impossible, cambriole. 
 
 
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3.  
 
La littérature ne peut se limiter à ses effets de surface, à son habillage poétique ou rhétorique. C’est qu’il faut oser s’en prendre à la chair même, au souffle, à la respiration, à tout son registre sourd qu’il faut donner à entendre, non pas uniquement sur le mode intellectuel, comme on épinglerait des papillons. Non, un beau texte n’est pas un texte mort. Il réclame qu’on le fasse revivre physiquement, émotivement, charnellement en soi. Qu’on en éprouve en partie la passion, la tension, qu’on en porte aussi la part d’inachevé, l’inédit, l’indit, qui l’amène à se fracturer sur les bords du langage. 
 
Le texte aussi n’est pas posé comme un objet de musée sur une console de marbre. Il combat, se débat dans un champ bien précis : bloc d’énergie qui dit la lutte avec le temps, le conflit des représentations, la sensation parfois d’être étouffé par le langage, la nécessité alors de la provocation avec ses issues quelquefois dérisoires. 
 
L’école, quand elle ne se place pas délibérément au centre de tout ce jeu de forces, conduit à la valorisation, pour le présent, d’une littérature de connivence dont la preuve par excellence, est le succès rencontré auprès d’elle par tant aujourd’hui de petits faiseurs, d’ouvrages idéologiquement soumis et mollement contestataires, sympathiques le plus souvent. En fait, profondément mercantiles.  
Et c’est bien là la preuve de son inefficacité : dans ce fossé entre sa prétention à se mesurer, pour le passé, aux plus grands textes de la culture occidentale, et son incapacité à discerner pour le présent autre chose souvent que les petits objets de mode, à s’affranchir aussi des diktats publicitaires. 
 
Quelle aire sociale alors de réception pour une poésie de ce temps qui ne soit pas alignée sur les attentes terriblement simplificatrices que jour après jour modèlent les médias, si justement l’école n’agit plus, sinon sur l’ensemble de sa population, mais même sur sa frange la plus avancée, les « littéraires », comme un ferment d’exigence, les immergeant dans le sens, lui donnant tout son relief problématique ? 
 
On peut se montrer de plus en plus pessimiste. On voit bien monter de nouveaux pans de poésie racoleuse. On voit bien le pari tenté par certains de la faire mousser en spectacles ; lui donner ce caractère « convivial » hors duquel aujourd’hui on semble renoncer à faire exister toute forme de création artistique. Tout n’est pas forcément à jeter dans ces initiatives. Mais y est-on vraiment si loin de ce petit « supplément d’âme » si fortement vilipendé, à juste titre naguère, et qu’on réintroduit simplement sournoisement ainsi, sous la forme laïcisée de la participation collective et du plaisir passager. Ce en quoi, on ne fait que suivre la philosophie dominante de l’époque, au-delà les lois fondamentales du marketing. 
 
4. 
 
La poésie est une pratique engagée et personnelle du langage considéré comme une matière à la fois résistante et fuyante à laquelle on essaie de donner ou de redonner sens. 
 
Cet effort n’est pas un but en soi. Il n’a d’intérêt que s’il permet de rendre au langage sa force primitive et  profonde de communication. Et d’abord de soi à soi. Le langage ainsi travaillé fait en effet d’abord advenir en soi l’autre, l’autre souterrain, l’autre exigeant, l’autre sensible que ne comble pas le réel donné, les certitudes mêmes négatives de surface. Celui qui a besoin de la musique et du chant de la langue et qui recherche pour lui l’accord caché de cette langue avec la machinerie complexe de ses nerfs, de son cerveau  et de ses émotions. 
 
Il existe assurément un corps de la poésie. Corps qui à la fois la révèle et qui se constitue obstacle. Je veux dire pour commencer qu’il y a une présence matérielle de la poésie qui vient arrêter le regard. Puis s’insinue musique ou pas, sonore en tout cas par l’oreille. Il existe donc bien une présence sensible de la poésie, qui est comme son enveloppe charnelle de langue, le halètement plus ou moins régulier de son souffle. La hauteur plus ou moins sourde et claire de sa voix. 
 
Peau-ésie donc ! 
 
Savoir ce qu’on fait alors de cette peau. Comme en amour, la peau est cette réalité tangible donnant forme à la main qui caresse, communiquant frisson, plaisir ou jouissance… ; beau complexe de lignes s’imposant au désir. Mais qu’on cherche inévitablement à mordre poussé qu’on est par un besoin de possession plus douloureux et plus avide. Au-delà de la peau. Je mords le corps de ce poème car sa chair en s’offrant se dérobe, sa peau en m’attirant se révèle inéluctablement barrière, me rejette à ma propre finitude d’être cloisonné dans ses sens, à jamais dissocié des autres et du monde. 
 
J’écris. 
 
En écrivant, j’ai l’illusion, créant ces corps d’échapper un instant à cette solitude. J’habite un moment ce corps autre. L’habite au point de décider moi-même de ses courbes et de son volume. Au point de m’y sentir inclus plus profondément encore que dans les vagues contours de mon existence quotidienne. Expérience alors extraordinaire par le détour du corps du texte de se donner plus largement à être. 
 
Une épaisseur. 
 
Cette épaisseur de conscience que me procure le travail du texte est montée vers du sens. Portée par le désir d’un corps. Le plaisir ici qu’il génère. Corps mis à nu, toujours plus nu dans sa musique et la mise à vif de sa langue. On y pénètre happé qu’on est par sa puissance de suggestion, fasciné par l’éclat de sa peau, de sa lettre entr’ouvertes. 
 
Une illumination brève. 
 
Car après tout se retire. Le sens n’est donné que fuyant. Passager. Transitoire. Dès lors, à la mesure de l’embrasement, le gris de la cendre qui reste. Notre mémoire est faîte ainsi de toutes ces poussières, ces reliques nuptiales. On pense, on regarde, on ressent, disserte après sur ces tombeaux.  
 
Platitude. 
 
Oui platitude alors du sens, des sens dont la conscience raisonneuse ou l’esprit à lui-même présent s’encombrent. Toujours à la surface mais tangible du monde, quand même un peu on se rassure. On cause. On brille aussi, qui sait, de quelque éclat. On réfléchit l’absence. 
 
Inquiets parfois. Impatients. 
 
De solitude et d’interrogation. Et de retrouver l’énergie, dans la beauté du texte et de ce tout qu’on sent autour qui nous échappe. De pratiquer ce corps à corps désespéré de vivre. 
 
Qui est le manque. 
 
On cherche alors de nouveaux feux.  
On souffle aussi sur d’autres cendres. 
 
 
 
georges guillain 


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