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“Tout bouge autour de moi” de Dany Laferrière, paru chez Grasset (critique)

Par Sumba



Itinéraire d’un homme qui tremble



Il est des moments de vie où tout vacille. Les certitudes, les espoirs, les rêves… Mais aussi les cauchemars et les petits drames du quotidien. Tout est suspendu, en attente d’être effacé ou reconfiguré. Certains êtres sont plus familiers que d’autres de cette sensation. Parmi eux, l’écrivain occupe une place de choix : en équilibre entre le réel et le fictif, il doit souvent faire face à une phase critique d’abstraction de son quotidien. Que dire alors quand, en plus de cet habituel décentrement, l’écrivain fait l’expérience d’une catastrophe dévastatrice ? Dans Tout bouge autour de moi, l’auteur haïtien Dany Laferrière nous livre une superbe réponse, façonnée par l’horreur du séisme dont il a été témoin.



“Tout bouge autour de moi” de Dany Laferrière, paru chez Grasset (critique)

« En Haïti, tout fini par un recueil de poèmes », avait dit Malraux en son temps. Avec la parution de « Tout bouge autour de moi », on pourrait ajouter « même le pire », ou peut-être même « surtout le pire ». Dans L’Enigme du retour, roman très personnel sur l’exil écrit suite au décès de son père et qui lui valut l’an dernier le prix Médicis, Dany Laferrière avait déjà montré son art à traduire une douleur intime en récit poignant à portée universelle. On retrouve dans son dernier livre son écriture délicate et imagée, qui plus que jamais se campe aux portes de l’indicible.



Aussi, si l’auteur ne s’est pas mis à la poésie à proprement parler, il a renoncé à sa forme littéraire habituelle, à savoir le roman. « Il faudra un Tolstoï pour tenter un tel pari », écrit-il. De plus il est déjà écrit par la nature ». Alors il témoigne, à sa façon. De courts textes se succèdent, composant une sorte de patchwork d’émotions, d’images gravées dans la mémoire de celui qui se fait chroniqueur de l’horreur. Le récit présente une topographie heurtée et subjective, dont la structure s’apparente à l’immense ruine qu’est devenue Port-au-Prince.



Telles les pierres solitaires qui envahissent la ville au lendemain du séisme, les nombreux fragments qui composent le récit laissent deviner une cohérence secrète. Celle du Haïti d’avant le 12 janvier, date fatidique, mais aussi peut-être celle du Haïti de demain. Car s’il est question de mort, c’est surtout la force de vie des sinistrés qui étonne Dany Laferrière, ainsi que leur silence. Silence qui d’ailleurs envahit la narration : le style bref, les mots tout simples de l’auteur sont l’expression littéraire du mutisme d’un peuple sous le choc. Et comme « on dit qu’en Haïti, tant qu’on a pas hurlé, il n’y a pas de mort », le livre peut très bien être considéré comme un appel à la vie malgré tout.

Tout bouge autour de moi, Dany Laferrière, Grasset, 179 p., 15

Article paru dans Témoignage chrétien le 20 janvier 2010


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