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La Liberté et le philosophe

Publié le 02 février 2011 par Savatier

 De toutes les notions philosophiques, celle de la Liberté demeure l’une des plus complexes à aborder – « un labyrinthe », disait Leibnitz. La récente publication de l’essai Cyril Morana et Eric Oudin, La Liberté, d’Epicure à Sartre (Eyrolles, 186 pages, 13,90€) est donc la bienvenue, dans la mesure où ce livre permet, grâce à un réel sens pédagogique, au lecteur néophyte et curieux de se repérer.

Le concept de liberté ne se définit pas facilement ; il suscite une controverse métaphysique récurrente entre les partisans du déterminisme et ceux du libre arbitre. Le déterminisme pose naturellement problème à la société puisque, pris radicalement, il exonère tout individu de la responsabilité de ses actes et, à titre personnel, l’enferme dans une sorte de prison dont il peine à se libérer. Mais, à l’opposé, le pur libre arbitre n’offre à l’individu qu’une sorte d’enfer où il ne pourrait vivre qu’avec un sentiment de culpabilité permanent, car il devrait répondre de toutes ses comportements, indépendamment des circonstances dans lesquelles il aurait été conduit à agir, indépendamment même d’un déterminisme culturel dont on ne peut cependant nier l’influence. Ce n’est pas un hasard si le Christianisme (que Nietzsche qualifiait de « métaphysique du bourreau ») fait du libre arbitre l’un de ses piliers.

Face à ce conflit opposant deux conceptions extrêmes, les auteurs présentent, dans l’ordre chronologique, les différentes écoles de pensées qui se sont succédées, de la Grèce antique jusqu’à nos jours.

Epicure théorise le libre arbitre et voit dans la pratique de la philosophie le moyen de conduire l’homme à faire les bons choix ; Epictète prône « la confiance dans un Destin auquel on coopère » ; Descartes introduit une certaine complexité en conciliant la libre volonté et une forme de déterminisme divin. Spinoza prend nettement ses distances avec le libre arbitre qu’il considère comme une illusion ; pour autant, il envisage une libération du déterminisme à travers la connaissance. Les philosophies élaborées par Leibnitz, Rousseau, Kant, mais aussi Marx, Freud, Bergson et Sartre font l’objet de développements précis.

Pourtant la plus lumineuse – sans doute cet avis est-il influencé par une préférence personnelle – m’a semblé la section consacrée à Nietzsche, lequel dénonce la vision morale du monde qu’entraîne un libre arbitre dont le but est moins de rechercher la cause d’une action que de désigner un coupable : « La théorie de la volonté a été essentiellement inventée à des fins de châtiment, c’est-à-dire par désir de trouver le coupable », note-t-il dans Crépuscule des idoles. La philosophie n’étant pas une discipline figée ou abstraite, mais se vivant au quotidien, on observera que cette citation n’a pas pris une ride dans une société contemporaine – la nôtre – qui souffre intensément de ce que Philippe Muray appelait « l’envie de pénal », lequel conduit à vouloir, coûte que coûte et pour tout événement, identifier un coupable, la part due au hasard étant appelée à disparaître.

Comme le souligne André Comte-Sponville dans sa préface : « Philosophies du libre arbitre, donc, ou philosophies de la libération. Telle est l’alternative que ce riche et solide ouvrage permet de penser. Chacun, l’ayant lu, sera mieux à même de choisir (librement ?) ce qui lui paraît être la vérité. » Une bibliographie commentée, située dans les dernières pages, permettra en outre au lecteur de poursuivre la réflexion ouverte par cet essai clair et facilement abordable.

Illustrations : Friedrich Nietzsche, gravure.


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