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Le partenariat transatlantique germano-américain : une nouvelle naissance

Publié le 04 février 2011 par Lyriciste

Voici un article de Pierre Hillard, qui se trouve dans le livre « La décomposition des nations européennes » (2è édition, page 119). Le texte a été publié dans Balkans Infos en 2004 et traite  des relations transatlantiques, de l’Afrique du nord et du Proche Orient dans le cadre du nouvel ordre mondial.

Plus que jamais d’actualité avec les évènements au Maghreb et au Moyen Orient, que nos médias appellent le « printemps arabe ».

Les passages spécifiques sur le Proche et Moyen Orient ont étés mis en gras par nos soins.

Le partenariat transatlantique germano-américain : une nouvelle naissance

La nouvelle est tombée comme un couperet le 27 février 2004. En effet, le président Bush et le chancelier Schröder ont signé à la Maison-Blanche une déclaration commune qui résonne comme un défi : « L’Alliance germano-américaine pour le XXIè siècle » (Das deutsch-amerikanische Bündnis für das 21. Jahrhundert). Ce pacte qui a fait la une de tous les journaux allemands et anglo-saxons n’a été relevé ni dans la presse française (presque), ni à la radio ou à la télévision. Silence dans les rangs ! Marianne ne veut pas entendre que sa moitié germanique a préféré s’étreindre avec l’Oncle Sam. Cependant, des signes avant-coureurs s’amoncelaient et indiquaient qu’une mutation profonde devait émerger tôt ou tard.

Nous avons eu l’occasion d’évoquer la teneur des propos tenus le 18 juillet 2003 par de nombreuses personnalités internationales au sein d’un think tank allemand, la Fondation Bertelsmann, qui annonçait une refonte du lien transatlantique. Quelques mois plus tard, le discours prononcé par le ministre des Affaires étrangères d’Allemagne Joschka Fischer à l’université de Princeton le 19 novembre 2003 (cf. B.I n°84) évoquait la nécessité d’un « nouvel atlantisme ». L’échec temporaire du projet de constitution de Valéry Giscard d’Estaing en décembre 2003 n’a pas permis, pour le moment, la mise en place d’un cadre constitutionnel unique capable de gérer l’ensemble du continent européen. Le refus espagnol et polonais du système à la double majorité (une majorité d’Etats et une majorité de citoyens) a bloqué le bon déroulement des opérations. Indirectement, la position pro-américaine de ces deux pays lors de l’affaire irakienne a montré à l’Allemagne que la naissance d’un Super Etat européen ne pouvait se faire qu’en accord et en liaison avec les Anglo-Saxons. Si le feu vert était donné par Washington, cela ne pourrait qu’encourager ces deux pays rebelles à se montrer moins rétifs à l’égard d’une constitution européenne et de ses modalités d’organisation. Inversement, les Etats-Unis aux prises avec les difficultés en tout genre en Irak se rendent compte que le remodelage du « Grand Moyen-Orient » nécessite une vaste participation en hommes, en matériels et en argent. En raison d’une telle imbrication des intérêts et des rapports de force de part et d’autre de l’Atlantique, un marchandage s’est établi avant d’aboutir à cette fameuse Alliance du 27 février.

Dès l’échec du projet de constitution européenne, il s’est organisé sous l’égide de la Fondation Bertelsmann et en liaison avec le ministère des Affaires étrangères allemand un colloque de grande envergure les 9 et 10 janvier 2004 à Berlin sous le patronage du chancelier Schröder, de Joschka Fischer et du président irlandais du Conseil de l’Union européenne Bertie Ahern. De nombreux Etats étaient représentés dont la présence de certains peut surprendre : la Turquie, la Russie, les Etats-Unis, la Suisse, l’Ukraine, Israël, la Croatie, la Serbie-Monténégro, la Roumanie et le Kosovo (déjà reconnu comme Etat !). Parmi les intervenants, on peut citer le président turc Recep Tayyip Erdogan, le président monténégrin Milo Djukanovic, le président roumain Adrian Nastase, la présidente lettone Vaira Vike-Freiberga, le président croate Ivo Sanader, le commissaire européen à l’élargissement Günther Verheugen, le ministre de la défense de la République fédérale d’Allemagne Peter Struck, le président de la banque centrale européenne (BCE) Jean-Claude Trichet, le ministre des Affaires étrangères espagnol Ana Palacia Vallelersundi, le président slovène Janez Drnovšek, le président finlandais Paavo Lipponen, le ministre polonais des Affaires européennes Danuta Hübner, le président du parti russe Yabloko Grigori Javlinskij, l’ancien ministre des Affaires étrangères américain Henri Kissinger ainsi que Wolfgang Schäuble, représentant l’opposition politique allemande la CDU/CSU. Une telle avalanche de sommités laisse présumer que les discussions ont été sérieuses.

En effet, Lors de ce colloque, il fut présenté un rapport rédigé conjointement par la Fondation Bertelsmann et un autre Think tank germanique, le CAP (Centrum für angewandte Politikforschung, le Centre de recherche de politique appliquée). Intitulé « Les alternatives de l’Europe, devoirs et perspectives d’une grande Union européenne », ce document rappelle tout l’historique de la construction européenne qui, dans la dernière ligne droite, bute sur les derniers paramètres permettant la naissance d’un Etat européen. Pour les rapporteurs, ces paramètres sont : la personnalité juridique (cf. B.I n°82), la personnalisation de l’équipe gouvernementale européenne (rôles et actions du président du Conseil européen, du président de la Commission et du ministre des Affaires étrangères), l’instauration d’un bicaméralisme européen, le renforcement du rôle politique des partis au parlement européen, enfin les ambitions et l’activation d’une véritable politique étrangère et de défense de l’UE.

Ce dernier point est particulièrement important car il annonce à l’avance les projets défendus par Joschka Fischer à la Conférence de Munich sur la politique de sécurité de l’OTAN (7 février 2004) et les mesures énoncées dans la déclaration commune germano-américaine du 27 février 2004 à l’égard de l’Afrique du Nord, du Proche et du Moyen-Orient. Il est effectivement rappelé dans ce rapport que « L’Union européenne (l’UE) a l’intention de lier étroitement les Etats de l’Europe de l’Est et d’Afrique du Nord qui se trouvent à son voisinage direct. Le concept d’Europe prévoit de larges avancées depuis le secteur économique jusqu’à la libre circulation des biens, des services, du capital et des personnes. L’Ukraine et la République moldave ont déjà orienté leurs politiques étrangères en s’associant à l’UE (..). L’espace que représente l’Europe intégrée ne sera pas sur le long terme fermé car, à côté de l’Ukraine, la République moldave nourrit de fortes ambitions d’adhésion qui pourraient s’ajouter à celles de la Biélorussie après un changement de régime. Dans un tout autre cadre, un rapprochement d’Israël vers l’Europe n’est pas à exclure. Il existe déjà à l’égard de ces Etats voisins des relations de partenariat et contractuelles ».

Pour les rédacteurs de ce texte, il s’agit d’établir une vaste zone de coopération et de modernisation entre l’UE en extension et l’ensemble des pays du pourtour sud méditerranéen dont la pauvreté, la démographie vigoureuse et l’instabilité institutionnelle représentent un facteur de déstabilisation général. Il est souligné que « L’UE et les futurs Etats voisins doivent élaborer une coopération fonctionnelle définie selon un mécanisme centralisé, le tout dans le cadre d’une politique de voisinage. Les secteurs de l’économie, de l’énergie, des transports, du développement des infrastructures, des télécommunications et de l’éducation entrent particulièrement dans ce cadre. Aussi, sans la perspective d’une appartenance immédiate, on peut de cette façon établir un vaste réseau de coopération qui s’étend à une zone de libre-échange concernant l’ensemble de l’Europe ».

La réalisation de ce vaste projet ne peut être compris qu’en raison d’un « nouvel ordonnancement global du monde » car « L’Union européenne est confrontée à de nombreux risques (ndlr : terrorisme international, guerres asymétriques, armes de destruction massive) concernant sa sécurité et sa stabilité dans son voisinage proche et lointain que cela soit dans le Caucase, au Proche et Moyen-Orient et en Afrique du Nord (…). C’est pourquoi, les Européens doivent mettre sur pied une solide politique commune extérieure de défense et de sécurité (…). Pour l’Europe, élaborant des structures de défense commune, des conséquences énormes se feront jour dans les structures de sécurité transatlantiques afin de pouvoir poursuivre sur une base de valeurs identiques des buts communs. Ainsi, l’Europe sera dans le cadre des relations transatlantiques considérée comme un partenaire de plein droit et estimée à sa juste valeur (…). Pour l’Europe, le lien vers l’Amérique reste le noyau du nouvel ordonnancement mondial ». Pour la réalisation de ces projets, les dirigeants du CAP ont élaboré cinq scénarios possibles qui, dans les domaines de l’Etat de droit, de la dynamique, de l’organisation, de l’élargissement et des conséquences extérieures, concernent l’évolution de l’UE. Ces cinq scénarios partant de l’échec le plus complet à la réussite la plus totale sont : 1) Titanic, 2) Noyau européen, 3) Méthode Monnet, 4) Sphère d’influence et 5) Super puissance. Le tableau ci-joint présente les différents types d’évolution.

Titanic

Noyau européen

Méthode Monnet

Sphère d’influence

Super puissance

Etat de droit

. Réduction de l’UE à une zone de libre-échange de luxe

. Détournement du but d’une union politique fédérale

. But poursuivi : réalisation d’une union des peuples d’Europe toujours plus étroite

. Une majorité reste fidèle à l’objectif d’un union politique

. La sphère d’influence aplanit le chemin de l’intégration menant à une union politique

. Processus de formation de l’Etat

. Sens de l’Etat / Système gouvernemental spécifique

Dynamique

. Grand péril conduisant à l’implosion

. Un petit groupe d’Etats renforce sa coopération inter étatique en dehors du cadre politique de l’UE

. Réduction des activités de l’UE sur des sujets politiques ayant fait leurs preuves

. Renationalisation de sujets politiques controversés

. Processus d’intégration poussif

. Le processus de réformes internes suit son cours ; avancée de petites réformes

. Recherche du plus petit dénominateur commun

. La coopération renforce la volonté d’intégration des Etats membres à l’intérieur du cadre politique de l’UE

. Effets positifs croissants

. Le développement de l’intégration suit son cours

. Communautarisation de tous les secteurs politiques majeurs

Organisation

. Institutions supranationales politiquement trop faibles pour empêcher l’éclatement de l’UE

. Un noyau d’Etats puissant définit les grandes lignes stratégiques internes

. La coopération s’appuie sur des structures intra étatiques

. Accord au sein du noyau pour un secrétariat de coordination

. Commission/ Parlement européen : mise en place d’une zone de libre-échange de luxe

. Commission : neutre, gardienne apolitique des traités

. Les droits de participation du parlement européen sont renforcés d’une manière marginale

. La commission et le parlement européen disposent de compétences législatives et exécutives extensives dans une sphère d’influence

. La sphère d’influence politique poursuit les principes communautaires

. Claire division des pouvoirs

. Commission : compétences exécutives importantes

. Election directe du président de la commission

. Parlementarisation complète

. Contrôle de la cour de justice européenne

. Propres ressources financières européennes

Elargissement

. Noyau fermé

. Extension continue d’une zone de libre échange de luxe (mais interprétation moins stricte des conditions d’adhésion)

. Le processus d’élargissement s’arrête après l’adhésion de la Bulgarie, de la Croatie et de la Roumanie en 2007

. Sphère d’influence croissante

. Développement du processus d’élargissement des Balkans et des Etats appartenant à l’espace économique européen

. Participation d’Etats tiers à des projets communautaires

. Système ouvert : Dans le processus de développement de l’Etat, possibilité d’accueillir de nouveaux membres

. A aucun Etat européen il n’est interdit de devenir membre de l’UE

. Les Etats non européens exercent des pressions pour adhérer (Israël, Maroc, …)

Conséquences extérieures

. Renationalisation de la politique de sécurité et de défense commune

. Engagement mondial des Etats volontaires

. Politique de sécurité et de défense commune centrée sur des mesures civiles

. Eloignement de l’objectif d’une union de défense et de sécurité au niveau de l’UE

. Acteur régional réactif

. Manque de capacité permettant de définir un développement global

. L’UE en tant que puissance mondiale potentielle n’est pas mise en valeur

. Coopération en politique extérieure dans la sphère d’influence

. Mise en place d’une union de défense et de sécurité à l’intérieur du cadre politique

. Acteur complet pour la sécurité mondiale

. Etablissement d’une union de défense et de sécurité

. Emploi illimité des moyens militaires

. Parité de puissance avec les Etats-Unis

. Etablissement d’un espace économique atlantique

. Siège permanent de l’UE au Conseil de sécurité de l’ONU

Source : CAP 2003

Mais les évolutions de la construction européenne ne sont pas tout. Elles ne constituent qu’une étape et qu’un secteur des projets mondialistes. L’importance donnée à l’Afrique du Nord et au Proche/Moyen-Orient dans le partenariat transatlantique s’inscrit dans une vaste politique dont les objectifs suprêmes aboutissent à la gouvernance mondiale. Ceci passe obligatoirement par un remodelage profond (politique, économique, …) du monde islamique et la point de passage s’appelle la Turquie. Lors du colloque de la Fondation Bertelsmann, Joschka Fischer l’a rappelé d’une manière très nette : « Laissez-moi décrire les perspectives d’avenir. Si la Turquie réussit à instaurer avec une population majoritairement musulmane et en accord avec les critères de Copenhague – à l’instar d’un pays européen – les droits de l’homme où majorité et minorité sont respectées tout en faisant valoir les principes démocratiques et d’Etat de droit ; alors cela aurait une influence très grande sur la stabilité de l’ensemble de la région. Cela donnerait des perspectives de réformes au monde islamique et avant tout à toutes les régions voisines du Proche-Orient. Cette démocratisation de la Turquie serait un signal fort qui permettrait de démontrer que l’empreinte islamique et une société moderne et éclairée au sein d’un même Etat ne sont pas incompatibles ».

Ces propos révélateurs soulignent les efforts que l’Allemagne déploie, en liaison avec les Etats-Unis, pour favoriser l’intégration de la Sublime Porte dans l’UE. En dehors du discours de Bertie Ahern, dont la teneur essentielle n’a été que d’appeler de ses voeux la réussite du projet de constitution de Valéry Giscard d’Estaing ainsi que le renforcement du lien transatlantique, il n’a pas été possible d’obtenir les textes et propos tenus par les nombreux intervenants. En effet, les différentes interventions étaient placées sous le signe de la Chatham House rule ; c’est-à-dire que tout ce qui a été dit lors de ce colloque est resté dans le cadre de la confidentialité.

Il est nécessaire de rappeler l’arrière-fond et surtout la tournure d’esprit de ceux qui s’expriment sous le sceau de la Chatham House rule. En effet, la compréhension des structures qui organisent et produisent les documents façonnant notre monde actuel est incontournable. Cette compréhension permet aussi de souligner le caractère peu démocratique des décisions prises où le peuple dit « souverain » n’a pas sa place. L’expression Chatham House rule émane d’un institut britannique s’occupant des relations internationales situé à Londres : le Royan Institut of International Affairs (RIIA). En réalité, cet institut n’est qu’une « filiale » d’un monde plus vaste dont la source remonte à la société fabienne (Fabian Society). Cette société fabienne est la mère de tous les organismes internationaux qui orchestrent la politique internationale aujourd’hui. Le terme « fabien » se rattache à un homme de la Rome antique, Fabius Cunctator (Le temporisateur) qui préconisait comme moyen de réussite « une méthode d’action lente et progressive ». C’est cet idéal qui a été repris par la Société fabienne fondée en 1883. Son objectif suprême consiste à instaurer par ses élites une révolution permettant la synthèse du capitalisme et du socialisme au sein d’un monde global régi par une autorité unique. Pour une meilleure diffusion de ces idées, la Société fabienne a enfanté une série d’instituts dans différents pays qui distillent auprès des élites politiques et économiques ces ambitions planétaires. Ainsi, au lendemain de la première guerre mondiale, deux instituts ont vu le jour : le Council on Foreign Policy (CFR, 1919, New York) et le Royal Institut of International Affairs (RIIA, 1919/1920, Londres). Par la suite, d’autres organismes ont essaimé. Il n’est pas possible de tous les citer. Cependant, le rappel de certains révèle le degré d’implantation et d’influence qu’exercent ces instituts en liaison avec des partis politiques. Par exemple, la création de l’IFRI en 1979 (l’Institut Français des Relations Internationales) remonte à la fondation en 1935 du Centre d’Etudes de Politique Etrangère liés à cette époque à l’X-crise, groupe de recherche défendant les idéaux fabiens en liaison ente autres avec le fondateur de la Paneurope, Richard Coudenhove Kalergi. Il faudrait aussi ajouter à cette liste la DGAP de Berlin (Deutsche Gesellschaft für Auswärtige Politik, fondée en 1955), l’Institut Atlantique pour les Affaires Internationales (Paris, 1961), le parti travailliste anglais (cf. B.I n°80) ou encore la London School of Economics. Le rappel de ces quelques éléments permet de mieux saisir la tournure des événements que nous connaissons actuellement. Cependant, l’ambition commune de ces différents instituts n’interdit pas des rivalités internes, au nom du mondialisme, entre deux voies : d’un côté, les partisans d’une hégémonie américaine imposant le Nouvel Ordre mondial, et de l’autre, le mondialisme cherchant à affirmer un certain nombre d’entités géo-économiques (Pan-Amérique, Pan-Europe, Pan-Asie etc, chaque groupe n’étant qu’un composant) sous gouvernance mondiale au sein de l’ONU et autres institutions supranationales. Ces rivalités internes effacées pour le moment par l’Alliance germano-américaine pourraient, toutefois, resurgir et briser cet axe.

Une brusque accélération s’est fait sentir le 7 février 2004 avec la réunion de la 40è Conférence de Munich sur la politique de sécurité sous l’égide de l’OTAN. Le discours de Joschka Fischer est un véritable programme politique qui, de concert avec les Etats-Unis, se retrouve dans l’Alliance germano-américaine du 27 février, texte que nous aborderons un peu plus loin. Il est nécessaire de s’appesantir sur les directives énoncées par le ministre des Affaires étrangères d’Allemagne. Elles sont la clef qui permettent de mieux saisir le lancement d’un immense projet en ce début de XXIè siècle. Comme le souligne J. Fischer : « La menace commune que représente le terrorisme du Djihad et la déstabilisation possible d’une région qui revêt une importance stratégique pour notre sécurité, nos intérêts communs et le fait de multiplier nos possibilités en collaborant étroitement, voilà autant d’arguments qui doivent amener les Etats-Unis et l’Europe à tirer aujourd’hui les justes conséquences de leurs divergences à propos de la guerre en Irak et à élaborer, de concert avec nos partenaires dans la région, une perspective et une stratégie pour le Proche-Orient élargi, je dis bien une stratégie commune et non une approche boîte à outils ».

Tout en affirmant que l’Allemagne ne s’opposerait pas à l’envoi de l’OTAN en Irak mais en rappelant son « profond scepticisme » sur l’utilité d’une telle action, le ministre des Affaires étrangères allemand a présenté son plan comme suit : « Une initiative en deux temps s’offre à nous, puisque tant l’OTAN que l’Union européenne disposent déjà de coopération dans la région méditerranéenne. Une première étape consisterait donc à lancer un processus méditerranéen commun de l’OTAN et de l’Union européenne. Une deuxième étape pourrait être ensuite une « déclaration pour un avenir commun » qui porte sur toute la région du Proche et du Moyen-Orient ».

Avant de se lancer sur les différents points présentés par J. Fischer, nous devons rappeler l’existence et le rôle d’un document intitulé le « Processus de Barcelone ». Suite à une Conférence euro-méditerranéenne des ministres des Affaires étrangères tenue à Barcelone les 27 et 28 novembre 1995, il a été décidé de lancer un partenariat entre les quinze Etats de l’UE et les douze partenaires de la rive sud de la Méditerranée, c’est-à-dire : l’Algérie, l’Autorité palestienne, Chypre, l’Egypte, Israël, la Jordanie, le Liban, Malte, le Maroc, la Syrie, la Tunisie et la Turquie. De ce partenariat, il résulte trois grands objectifs : 1) la définition d’un espace commun de paix et de stabilité (volet politique et de sécurité), 2) la construction d’une zone de prospérité partagée avec l’instauration progressive d’une zone de libre-échange (volet économique et financier), enfin, 3) le rapprochement entre les peuples (volet social, culturel et humain). C’est ce projet qui entre dans la composition du plan Fischer, mais d’une manière encore plus élargie. Comme le précise d’ailleurs le ministre allemand : « Que la Méditerranée soit au XXIè siècle une zone de coopération ou d’affrontement revêtira pour notre sécurité commune une importance stratégique. Le dialogue que mène l’OTAN avec les pays méditerranéens, ainsi que le processus de Barcelone de l’Union européenne pourraient se renforcer et se compléter mutuellement grâce à une étroite concertation des travaux en vue de leur regroupement dans le cadre d’un processus méditerranéen UE-OTAN. Il ne s’agit pas de faire fusionner le processus de Barcelone de l’Union européenne et le dialogue méditerranéen de l’OTAN, mais de faire en sorte qu’ils se complètent sur la base de leurs atouts spécifiques. Le nouveau processus méditerranéen UE-OTAN devrait associer tous les participants du dialogue méditerranéen de l’OTAN, c’est-à-dire, outre les membres de l’OTAN et de l’UE, les pays du Maghreb, soit l’Algérie, la Tunisie, le Maroc et la Mauritanie, ainsi que l’Egypte, la Jordanie et Israël. Viendraient s’y ajouter tous les participants du processus de Barcelone, c’est-à-dire les pays que je viens de mentionner plus les territoires palestiniens, la Syrie et le Liban ».

A partir des directives générales énoncées ci-dessus, la coopération doit se concentrer sur quatre aspects prioritaires. Premièrement, il s’agit de développer une coopération politique et un partenariat sécuritaire étroits et accompagnés « de réformes engagées par les pays de la région, et ce dans tous les domaines de la politique, des institutions, de la démocratie et du droit ». Deuxièmement, un nouveau partenariat économique autour de la Méditerranée doit voir le jour. Comme le rappelle J. Fischer : « Pourquoi, dans ces conditions, ne pas poursuivre résolument l’ambitieux objectif qui consisterait à créer ensemble d’ici à 2010 une zone de libre-échange couvrant l’ensemble du bassin méditerranéen ». Troisièmement, le développement en matière judiciaire et culturelle doit englober la mise en place d’institutions démocratiques ainsi que des médias libres. Enfin, la quatrième mesure vise à « renforcer et à associer les sociétés civiles ainsi que tout le secteur des ONG ».

Ces mesures ne peuvent être complètes que par l’intermédiaire d’une deuxième phase intitulée « Déclaration pour un avenir commun » car comme le précise J. Fischer « Elle ne devrait pas s’adresser uniquement aux participants du processus méditerranéen UE-OTAN mais, outre ces pays, aux autres Etats membres de la Ligue arabe. Il serait bon d’envisager aussi la participation de l’Iran ».

Cette déclaration s’engagerait à respecter trois points. D’abord, les Etats signataires, tout en proclamant leur attachement à la paix, à la démocratie, à la coopération économique et à un système de sécurité basé sur la coopération, s’engageraient à lutter contre le terrorisme et le totalitarisme. Ensuite, ces Etats reconnaîtraient qu’ils n’existent pas d’autres alternatives que les mesures concernant les réformes politiques, économiques et sociales pour répondre aux défis du XXIè siècle afin de favoriser « l’intégration de leurs économies » (ndlr : projet mondialiste par excellence). Enfin, les dirigeants de ces Etats s’engageraient à « donner libre accès au savoir et à l’éducation à tous, hommes et femmes ».

Ce programme que l’on pourrait qualifier de révolutionnaire conduit Joschka Fischer à dire en guise de conclusion que : « Ces réflexions sur une nouvelle initiative transatlantique reposent sur la conviction que la modernisation du Proche-Orient élargi sera décisive pour notre sécurité commune au XXIè siècle. Faire participer les populations du Proche et du Moyen-Orient aux conquêtes de la mondialisation est donc dans notre plus grand intérêt. Le 1er mai 2004, l’Union européenne accueillera dix nouveaux membres, mettant ainsi définitivement un terme à la partition de l’Europe. L’Europe est en voie d’unification. Certes, cela ne se fait pas sans conflit ni querelle, mais l’Europe se construit, je n’en ai pas le moindre doute. Les expériences que nous avons faites depuis cette journée effroyable du 11 septembre 2001 devraient bien nous avoir fait prendre conscience des deux côtés de l’Atlantique que, compte tenu des défis phénoménaux qui nous attendent, le partenariat transatlantique est indispensable au XXIè siècle. Si, face à la menace commune, les pays d’Europe et d’Amérique du Nord réunis au sein de l’Union européenne et de l’OTAN collaborent au plan stratégique en tant que partenaires, et si, aux côtés des pays du Proche et du Moyen-Orient, ils apportent leurs talents et atouts spécifiques dans une nouvelle coopération, nous pouvons, nous, fournir cette contribution essentielle à notre sécurité à tous. Mais si nous nous y refusons ou y renonçons par manque de sagesse, par étroitesse d’esprit ou tout simplement par pusillanimité, alors il nous faudra tous payer le prix fort ».

L’évocation par le ministre des Affaires étrangères allemand d’une coopération avec les pays du Proche et du Moyen-Orient s’appuie en particulier sur les travaux élaborés au sein des « Discussions de Kronberg » sous l’égide de la Fondation Bertelsmann et du CAP. Il s’agit suite aux réunions des 8è Discussions de Kronberg (10-12 juillet 2003, rapport intitulé « The future of european policies in the Middle East after the Iraq war ») de créer un système de coopération et de sécurité pour la région du Golfe au sein duquel l’Irak, l’Iran et les Etats du GCC (Conseil de coopération du Golfe, c’est-à-dire : l’Arabie Saoudite, le Koweït, les Emirats arabes unis, Bahreïn, le Quatar et Oman) s’associeraient aux Européens et aux Américains. Par ailleurs, il faut aussi préciser que les Etats du GCC ont mis en place une zone de libre-échange qu’ils souhaiteraient voir se transformer en union monétaire pour 2010. Le but affiché est de lancer une zone commune de libre-échange entre l’Europe et le GCC favorisant les développements économiques et financiers.

Le rappel des différentes évolutions de la construction européenne et des réunions entre l’UE, les Etats-Unis et les pays du sud méditerranéen ainsi que les propos de leurs acteurs expliquent l’arrière-fond d’une politique de très grande ampleur qui a abouti à cette « Alliance germano-américaine pour le XXIè siècle » lors de la rencontre du chancelier Schröder et du président Bush. Relatant cette visite, le Herald Tribune (01.03.2004) a souligné que « Le moteur de ce changement est l’intérêt mutuel. Le chancelier veut stopper la brouille dans les relations avec les Etats-Unis, brouille qui au-delà de l’Amérique compromet le rôle de l’Allemagne au sein de l’Union européenne et diminue profondément son influence en Europe de l’Est. De son côté, le président des Etats-Unis cherche une aide en Irak et en Afghanistan et plus généralement pour l’élaboration d’un plan à long terme apportant plus de stabilité à ce que les deux hommes appellent désormais le Grand Moyen-Orient ». En résumé, chacun se tient par la barbichette.

Après un discours prononcé au Council on Foreign Relations de Chicago (26.02.2004) où Gerhard Schröder s’est fait le chantre de la globalisation – « Nous devons convaincre les hommes qu’une économie globale et un commerce mondial libre offrent les meilleures chances de développement pour nous tous » – le chancelier a finalisé les derniers points permettant la mise en forme de cette Alliance. Cette dernière a pris forme en particulier grâce aux soins de la conseillère du président américain, Condoleezza Rice, et du conseiller du chancelier, Bernd Mützelburg. En dehors des sujets abordés comme la baisse du dollar face à l’Euro, le droit à l’existence de deux Etats israélien et palestinien ou la remise des dettes irakiennes par l’Allemagne, la réunion des deux hommes s’est conclue sur cette Alliance qui rappelle que « Dans cet esprit, nous nous engageons à ce que nos peuples poursuivent cet objectif ambitieux qui est enraciné par nos valeurs communes et nos expériences réciproques : la promotion de la paix, de la démocratie, de la dignité de l’homme, de l’Etat de droit, des perspectives économiques et de la sécurité au Proche et Moyen-Orient (…). Nous devons construire un véritable partenariat qui relie l’Europe et l’Amérique aux Etats du Proche et Moyen-Orient (…). Ensemble avec nos amis et alliés en Europe et au Proche et Moyen-Orient, nous accorderons étroitement nos efforts (…). Nous sommes décidés à renforcer nos relations économiques par l’amélioration du commerce et des investissements entre l’Union européenne et les Etats-Unis (…). Nous renforçons notre attachement à l’égard de l’OTAN comme point d’ancrage de notre défense commune et comme forum incontournable des consultations transatlantiques. Nous soutenons le processus en cours d’intégration européenne et soulignons qu’il est important que l’Europe et l’Amérique travaillent ensemble comme partenaires au sein d’une communauté de valeurs. Nous saluons l’élargissement historique aussi bien de l’OTAN que de l’Union européenne en ce printemps, élargissement qui nous rapproche encore plus du but qui est de mettre fin définitivement à des dizaines d’années de séparation. Avec un agenda pour une action commune, l’Alliance germano-américaine se révélera tout aussi importante au XXIè siècle pour la promotion de la paix, de la sécurité et du bien-être comme cela avait été déjà le cas dans la deuxième moitié du XXè siècle ».

Derrière cette déclaration, c’est un véritable marchandage qui s’est déroulé afin de mettre au point le principe du qui fait quoi et combien cela rapporte au sein d’un monde que l’on veut unifier. Renforcement du partenariat transatlantique en liaison avec l’unification européenne, ancrage du Proche et Moyen-Orient à ce partenariat, contrôle et distribution des énergies, des moyens de communications (routes, voies ferrées, aériennes…), formatage des esprits aux normes occidentales pour les populations musulmanes – mais il serait étonnant que le matérialisme outrancier et vidé de toute spiritualité plaise à ces populations – libre-échange couvrant l’ensemble du bassin méditerranéen etc, ce XXIè siècle s’ouvre sous les auspices d’un condominium germano-américain. Il rappelle étrangement les tentatives avortées à la veille de la première guerre mondiale. La thalassocratie anglo-saxonne maîtresse des mers et le IIè Reich de Guillaume II étendant son influence sur l’Empire ottoman jusqu’aux zones pétrolifères autour de Bagdad (la fameuse voie ferrée Bagdad-Bahn) n’avaient pas réussi à s’entendre sur l’Arbeitsteilung (division, répartition du travail), mot essentiel caractérisant les relations de ces deux tribus germaniques et qui devrait entrer dans le langue française au même titre déjà que celui de Realpolitik. En tout cas, l’émergence de cet axe germano-américain reste conditionné aux difficultés du terrain qui sont multiples : profonde opposition des masses musulmanes aux principes politiques et philosophiques occidentaux, inimitié violente israelo-arabe, excédents des décès sur les naissances en Europe conduisant immanquablement à des répercussions désastreuses sur les capacités économiques, militaires et politiques de l’Union européenne et donc sur l’axe Berlin/Washington, européanisation progressive des élites politiques, en particulier celles d’Europe centrale, pouvant conduire ces dernières à se détourner du lien privilégié avec les Etats-Unis au profit d’une vision plus continentale (voire un bloc eurasiatique échappant à l’emprise américaine) dont l’Allemagne et la Russie seraient les grands bénéficiaires mais aussi les rivaux; enfin, une Russie aux problèmes multiples et au profil politique si particulier aux portes de l’UE qui constitue une réelle menace pour l’Europe.

A l’instar d’une explosion en chaîne, les conséquences immédiates de cette Alliance germano-américaine sont apparues dès le 28 février dans un entretien accordé au Berliner Zeitung par Joschka Fischer. Ce dernier, sachant que le projet politique européen était en quelque sorte balisé en accord avec Washington, a rejeté le projet d’une « petite Europe », principe défendu par la diplomatie française. Comme l’affirme avec netteté le ministre des Affaires étrangères allemand : « Nous avons une nouvelle mission qui va marquer ce siècle : nous devons doter la mondialisation d’une conception politique (ndlr : souligné par nous). Maîtriser, voire résoudre les conflits asymétriques n’est possible que lorsqu’on peut agir dans les dimensions continentales. La Russie, la Chine, l’Inde et bien entendu les Etats-Unis possèdent la taille nécessaire. Pour nous Européens se pose la question de savoir si nous pouvons nous rapprocher suffisamment pour faire valoir notre poids. C’est sous cet aspect que l’on doit considérer également la discussion sur la Turquie. Les visions d’une petite Europe sont tout simplement dépassées. Elles ne permettent pas à notre continent de satisfaire à la dimension stratégique. Or, celle-ci est incontournable (…). A l’heure actuelle, je modifierais certaines parties du discours d’Humboldt (ndlr : Discours de Fischer le 12 mai 2000 prônant l’idée d’une petite Europe, sorte de noyau dur). Je suis certes plus que jamais convaincu que l’Europe a besoin de plus d’intégration ainsi que d’institutions plus fortes. Mais je ne partage plus les visions d’une petite Europe. Le concept d’une avant-garde européenne peut être utile par moments et sous certaines circonstances. Mais uniquement dans le cadre solidement ancré de la constitution européenne ». Désormais, le seul idéal qui vaille pour lui, c’est une grande Europe unifiée sous l’égide d’une constitution obéissant à la règle de la double majorité.

En attendant, la formation d’un bloc puissant euro-atlantique-méditerranéen destructeur des nations, au dépens d’une coopération classique et naturelle entre les Etats, s’explique aujourd’hui aussi en raison de la montée en puissance de la Chine. Un tel bloc transatlantique, sous l’égide des maîtres-d’oeuvres anglo-saxons qui veulent parer le coup, pourrait avec ses hommes, sa science et l’énergie pétrolière et gazière contrebalancer la puissance chinoise. Cependant, le pilier américain présente de sérieuses lézardes : l’hispanisation progressive des Etats-Unis. Dans la revue Foreign Policy (mars/avril 2004), Samuel Huntington dénonce avec force cette vague venue du sud qui pourrait aboutir à l’émergence de deux communautés opposées linguistiquement et religieusement sur le sol américain, voire même aboutir à une sécession. Comme le précise l’auteur du Choc des civilisations, « La transformation des Etats-Unis en un pays de ce genre (ndlr : du type Belgique avec ses Wallons et Flamands) ne serait pas nécessairement la fin du monde ; cependant, cela serait la fin d’une Amérique que nous avons connue depuis plus de trois siècles ».

Cet aspect fondamental caractérisant l’évolution des Etats-Unis pourrait avoir des répercussions fatales sur les relations transatlantiques. Mais avant que ces éléments n’agissent, la France aura tout le temps de disparaître. Notre pays comme tout ceux en Europe qui aspirent à une souveraineté – ce qui n’interdit pas les coopérations étroites – est pris dans une nasse. A moins d’un miracle, seul un élément dramatique et inattendu peut rompre cet étau. Mais dans quel état en sortirons-nous ?

B.I n°87, avril 2004

Pierre Hillard,

« La décomposition des nations européennes »,

2è édition, François-Xavier de Guibert,

Juin 2010

Nous remercions Pierre Hillard de nous avoir fait parvenir ce texte, ainsi que pour sa gentillesse et son travail plus que jamais précieux.

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