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En mars 1995, Raphaël CONFIANT rendait hommage à Guy HAZAËL-MASSIEUX !

Publié le 10 février 2011 par Halleyjc

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L’étudiant Raphaël CONFIANT et le Professeur Guy HAZAËL-MASSIEUX !
une passion partagée pour le créole, c’est à dire, la vie.

Le texte que vous allez lire a été écrit en mars 1995 et dit par son auteur à l’Université de Fort de France dans une salle qui dorénavant porte le nom du grand Linguiste. Marie-Christine l’épouse de Guy, linguiste aussi, était présente pour recevoir ce témoignage vibrant d’un étudiant à son professeur, d’un élève à son Maitre, d’un Chabin à un Mulâtre d’un Foyalais à un Pointu Pointois.

16 ans après, la lecture de ce texte, dans lequel on reconnait la belle plume de l’écrivain Martiniquais, me redonne le souvenir vivant de Guy, mon mentor. Les Etudiants, dit CONFIANT, lui doivent beaucoup, à Guy je dois tout ou presque.

En écrivant ces mots qui viennent incontestablement du coeur, Raphaël CONFIANT donne une des clés de notre monde créole. Il raconte, si bien, ce tournant des années 80 et notre folle aventure humaine. 

Guy avait cependant un petit défaut : avant son mariage il ne dormait que peu et je me souviens de nuits entières à jouer aux échecs d’éternelles parties, à écouter religieusement France Musique jusqu’à 1 heure du matin, puis quelques microsillons, tout en feuilletant la presse, toute la presse … et vers 5 heures du matin, avan jou ouvè, nous partions tous les deux fouiller dans le frigidaire des petites soeurs, à la recherche de quelques restes du dîner de la veille… un fond de bol “d’œuf au lait à la Saint-Martinoise” nous paraissait alors un plat de roi. Puis la maisonnée nous retrouvait pour le café de ce nouveau matin ! 7 heures déjà et l’heure des premières notes de France Musique et si nous avions le temps une ou deux heures de sauna dans la salle de sport voisine.

Au moment où Marie-Christine nous rend une petite visite en Guadeloupe, c’est juste de publier ce texte en hommage à Monsieur et Madame HAZAËL-MASSIEUX pour l’extraordinaire travail accompli à Aix-en-Provence pour le Créole. Je sais la minceur de la reconnaissance accordée par beaucoup à Guy et Marie-Christine. Mais au delà du lien de parenté et de l’affection naturelle qu’entraîne ce lien, le modeste lecteur de GAZET SIFOND BLE ne peut s’empêcher de dire un merci admiratif et reconnaissant. 

HOMMAGE A GUY HAZAËL-MASSIEUX

par Raphaë1 CONFIANT

Guy Hazaë1-Massieux, pardonnez-moi de ne point trouver les mots justes pour parler de vous car la mort prématurée est toujours une injustice. Aussi vous revois-je, le pas alerte, la voix chaude et convaincante, l’ironie affectueuse toujours présente dans votre regard. Cela se passe au tout début des années 70, dans les couloirs de la Faculté des Lettres d’Aix-en-Provence, où vous fûtes l’un des premiers à initier un cours de linguistique créole. Nous autres, c’est-à-dire la quinzaine d’étudiants de toutes nationalités qui assistions à votre cours, nous étions sous le charme de votre érudition. Vous ébranliez nos certitudes de militants linguistiques à coups de citations et de démonstrations imparables, entrecoupées de blagues créoles. Nous sortions de là vaguement irrités mais riches de questionnements et de savoirs que plus tard, certains d’entre nous surent mettre à profit.

Ainsi réduisiez-vous à néant nos velléités négristes qui nous faisaient qualifier le créole de langue d’origine africaine ou néo-africaine. Vous qui aviez vécu au pays des ancêtres, au Congo très précisément et qui possédiez une connaissance fine des langues bantoues, saviez que l’Afrique n’était présente dans le créole qu’en creux, pas en plein. L’Afrique était là, bel et bien présente, mais certainement pas à l’endroit où nous, petits nationalistes un peu sectaires la cherchions. En deux démonstrations bien senties, trois réfutations implacables, nous étions prestement renvoyés à nos livres de linguistique, et à des enquêtes sur le terrain que vous appeliez de vos vœux et que quelques années après, lorsque l’institut d’Études Créoles d’Aix-en-Provence verra le jour, vous dirigeriez vous-mêmes.

Je vous vois, la barbichette de professeur Cosinus en bataille, le gros sac noir bourré de documents, nous inciter à étudier avec la plus extrême précision l’histoire des Antilles, les structures sociales de nos pays afin d’appuyer notre démarche de revendication identitaire et linguistique. Vous aviez en horreur l’approximation et les mots d’ordre définitif, les oukases idéologiques. Vous étiez curieux de tout, méfiant de tout mais toujours disposé à examiner avec bienveillance, quoique sans complaisance, tous les points de vue qui vous étaient soumis. Avec vous, nous apprîmes à apprendre et nous apprîmes àdouter et à cause de cela beaucoup d’entre nous vous ont gardé une reconnaissance définitive.

Parfois, il nous est arrivé de suspecter la réalité de votre amour pour le créole et la culture antillaise tellement vous évoluiez’ avec aisance dans la langue et la culture françaises, tellement votre amour de la France était grand. Mais nous n’avions pas encore compris que vous étiez l’homme de tous les partages, l’homme aux identités multiples et sereinement affichées et assumées Vous ne vous sentiez point en exil en Provence comme vous ne vous sentiez pas du tout en exil au Congo car la Guadeloupe, le créole, le gros-ka, la cuisine antillaise par exemple étaient sans cesse présents en vous, dans chacun de vos gestes, dans la moindre de vos mimiques, dans votre rire, même si parfois, d’être tenu si éloigné de la terre natale, un brin de nostalgie ennuageait soudainement votre regard.

Jamais je n’oublierai pour ma part, ce jour de novembre au soleil déjà fugace, au cours duquel vous et moi avions tenu entre nos mains un exemplaire de l’édition originale du premier roman écrit en langue créole, « Atipa », écrit par le Guyanais Alfred PARÉPOU. Cela se passait au moins dix ans avant que le texte ne soit retrouvé et qu’il ne soit republié par les éditions Caribéennes. L’ouvrage avait disparu corps et bien depuis un bon siècle des archives guyanaises et même à la Bibliothèque Nationale de Paris, seule la fiche existait. L’unique exemplaire ayant été volé, nous avait-on-dit. Cité dans toutes les bibliographies, « Atipa » était devenu un ouvrage mythique. Pourtant, inlassablement, j’écrivais à de vieux guyanais lettrés afin d’en retrouver la trace jusqu’au jour où, par colis recommandé, un certain monsieur Lony, aujourd’hui décédé, me fit parvenir ce fameux exemplaire qui avait subi l’outrage des ans mais qui demeurait parfaitement lisible. Je me souviens, Guy HAZAËL-MASSIEUX, de l’illumination qui embrasa votre visage à la vue de cc livre, de notre joie commune à l’idée d’avoir retrouvé un trésor inestimable de notre culture. Aussitôt vous me prêtiez votre appareil à reprographie à a1coo1 (à cette époque les photocopieuses n’étaient pas aussi faciles d’accès qu’aujourd’hui) et je me mis à reproduire « Atipa », recopiant à la main, presque religieusement les pages trop abîmées pour être reprographiées.

Rentré au pays, où je me mis à travailler aux côtés de Jean BernabÉ et du GEREC, comme la plupart de vos autres étudiants, je ne perdis pas le contact avec vous. Nous continuions à entretenir des relations, épistolaires cette fois-ci et vous m’encouragiez à écrire mes romans en créole bien que vous ne soyiez en rien d’accord avec certains de mes choix. Par exemple, vous n’étiez point partisan de la graphie phonologisante du créole et penchiez plutôt pour une graphie morphologisante laquelle permettrait de maintenir la filiation historique entre le créole et le français, filiation qui était rompue avec la graphie phonologisante. Tolérant, vous avez ainsi accepté de préfacer mon roman créole « Marisosé »en 1987, même si mon choix d’un créole pan-dialectal, c’est-à dire empruntant aux lexiques et à la syntaxe du martiniquais, du guadeloupéen, du guyanais et de l’haïtien, vous laissait très sceptique. De telles audaces vous paraissaient inutiles, du moins osées et sans doute aujourd’hui dois-je reconnaître que vous aviez un peu raison.

Votre tolérance dépassait le simple champ de la littérature et de la linguistique puisqu’amicalement, vous critiquiez notre choix en faveur de la souveraineté politique des Antilles. Pour vous l’avenir des Antilles, plus vieilles colonies de la France, était indissolublement lié à celui de ta métropole et là encore, même si je ne partage toujours pas cette idée, force est de reconnaître qu’elle reflète toujours le sentiment majoritaire dans nos pays.

Vous étiez ce qu’on peut appeler un « grand mulâtre » c’est-à ire membre de cette petite et moyenne bourgeoisie guadeloupéenne qui, à l’inverse de sa consœur martiniquaise, hélas !, n’a jamais renié la langue et la culture de notre petite patrie. Vous étiez fait de la même pâte que les grands mulâtres et les grands nègres tels que gitimus. Rémy Nainsouta et Oruno Lara, furent l’honneur de la Guadeloupe.

Lorsqu’au mitan des années 80 naquit le mouvement de la Créolité, avec notamment la formidable « Chronique des sept misères » de Patrick Chamoiseau, je savais que vous jubiliez. Là encore votre prescience avait joué. Vous aviez, en effet, toujours soutenu, qu’à côté du créole et du français standard, il fallait que nous développions une sorte de français régional antillais qui serait mieux à même d’exprimer notre littérature, dans l’attente que le créole devienne un jour une langue littéraire de plein exercice. Si vous vous défiez des conclusions politiques de la Créolité, vous partagiez tout à fait ses analyses historiques, littéraires et linguistiques dont beaucoup d’ailleurs vous sont redevables sans qu’hélas, nous ayions toujours su rendre à Guy HAZAËL-MASSIEUX ce qui appartenait à Guy HAZAËL-MASSIEUX. Les dizaines d’articles que vous aviez écrit sur la question et dont il faudra bien publier un jour l’intégralité, démontrent la précision, la finesse, l’érudition et surtout l’extrême cohérence de votre pensée. Car vous n’étiez pas seulement un linguiste mais aussi un homme de lettres, un grand amateur de poésie, un connaisseur des terroirs, un homme enraciné dans les Antilles, la France et l’Afrique.

Oui, la mort prématurée est une injustice ! Car le temps était venu nous l’avions bien senti lors d’un colloque à Fribourg nous avait convié le créoliste allemand Ralf Ludwig que le temps était venu pour un rapprochement significatif entre nos positions respectives (celles du GEREC et de Banzil Kréyol) sur le devenir du créole en particulier et de la culture antillaise en général. Mais ce temps des retrouvailles n’est que différé car grâce à la publication prochaine de votre thèse d’État, nous aurons à nouveau la possibilité de confronter nos points de vue et de nous rendre compte qu’en dernière analyse, nous n’étions pas si éloignés les uns des autres que nous le croyions.

Guy HAZAËL-MASSIEUX, vous avez su communiquer à des générations d’étudiants votre amour du créole. Votre œuvre continuera à vivre grâce à votre épouse, Marie Christine, elle aussi créoliste émérite, et ici même, grâce à la plaque apposée sur cette salle, votre nom continuera, d’autres générations d’étudiants continueront à vivifier votre pensée. Je vous salue par delà la mort.

Ou toujou ké viv andidan lèspri an nou é andidan kè an nou !

A propos d’ATIPA.

Alfred Parépou est le premier à avoir rédigé en créole, un ouvrage de douze chapitres, dans une graphie (à la fois étymologique et phonétique) sur laquelle, on le voit bien, il a tenté une première réflexion.

Jusqu’à une époque récente, on ne trouvait pas trace du moindre exemplaire d’ «Atipa » et pourtant on savait qu’il avait existé. D’abord parce qu’un célèbre linguiste et créoliste allemand du XIXè siècle (oui, déjà !) Hugo Schuchardt en avait rendu compte dans un article et aussi parce qu’en France à la Bibliothèque Nationale, subsistait une fiche prouvant que ce roman y avait été répertorié.

Et c’est seulement en 1980, que l’ouvrage considéré comme le texte fondateur de la littérature en créole fut retrouvé aux Etats-Unis, dans la Bibliothèque du Congrès, à Washington.

Les Editions Caribéennes rééditèrent Atipa », livre reconnu par l’UNESCO comme Œuvre représentative de l’humanité, avec une présentation critique de Lambert Félix Prudent et une traduction abrégée, en français, de Michel Lohier.

Un dernier mot personnel à Monsieur Raphaël CONFIANT :

Si vos nombreuses occupations vous en donnent le temps, que ne veniez-vous pas écouter Marie-Christine le 1er mars prochain sur le thème du Créole au temps de Saint-Georges !

Et mon invitation porte aussi pour le Festival International Saint-Georges à la fin du mois d’Avril 2011. Je suis certain que notre démarche de réalisation d’une manifestation

  • internationale,

  • d’excellence (Saint-Georges oblige)

  • patrimoniale et

  • populaire 

vous plaira.

Mes compliments pour vos écrits !


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