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**** Kane Abdoulaye Elimane, Les magiciens de Badagor.

Par Ferrandh

kaneabdoulayeelimanelesmagiciensdebagador.jpgL’écrivain Abdoulaye Elimane Kane est né en 1941 au Mali. Après des études supérieures de philosophie, il est nommé professeur dans cette même discipline à l’université de Dakar puis ministre de la culture. Son œuvre est pénétrée de la pensée de Cheikh Hamidou Kane, notamment sur les apports du modernisme occidental dans les cultures africaines et du rôle de la tradition sur l’encadrement d’une société africaine en perpétuelle évolution. L’auteur fait sienne l’interrogation tenue par son illustre paire, « Est-ce que ce que nous avons perdu, vaut ce que nous avons gagné ? » (L’aventure Ambiguë).

Avec Les magiciens de Badagor, le modernisme qui fait tanguer des habitudes bien assises est matérialisé par la technologie de pointe qu’est l’ordinateur. Dans un Dakar contemporain, trois brillants et distingués jeunes hommes et amis de longue date (Pathé, Latyr et Gata) sortis de Polytechnique (Canada) et travaillant dans le même cabinet d’architecture – le plus réputé de la capitale –, mettent un terme à leur association : Pathé s’est décidé à consacrer tous ses efforts à la seule recherche. La plupart du temps retiré dans son cabinet de travail ou bien dans son bureau d’appartement, il s’isole de manière inquiétante de ses compagnons et de sa petite amie Nafi. Seuls lui importe son travail et son ordinateur qu’il considère moins comme une machine froide, entrelacs de circuits, qu’un être à part entière doué de facultés merveilleuses. Cette subjugation s’accentue démesurément et de façon inquiétante à partir des premiers troubles de sa mémoire ; des amnésies qui sont amenées à être de plus en plus fréquentes et sévères. L’ordinateur se faisant indispensable par ses mémoires intégrées, la machine devient dès lors la précieuse prothèse suppléant les infirmités de Pathé.

 « L’acquisition de ce multimédia avait été sa plus grande fierté. L’idée qu’il aurait pu ne pas en posséder lui inspirait autant de peur que celle de le perdre. Ce « Machin-Tout » était vraiment bien nommé par ses amis Latyr et Gata. Plus qu’un fourre-tout cet ordinateur faisait office de prothèse mentale dans le désordre relatif de ses rapports avec les objets. Il le chérissait, lui parlait, le grondait ou le complimentait selon les circonstances. Il connaissait toute son anatomie, pouvait reconnaître le crépitement de ses organes parmi des dizaines d’autres spécimens d’ordinateurs. Son « Machin-Tout » avait une vie, une physionomie, un souffle, des manières qui régulaient son humeur quotidienne. Aucun de ses caprices, de sa force, de ses faiblesses, de son orgueil de robot bien dressé, aucunes de ses velléités d’indépendance, de son ironie insidieuses s’exerçant notamment par le biais de renvois de questions à leur auteur, rien de cela ne le laissait indifférent. Il vivait avec ce compagnon tantôt comme avec un ami, tantôt comme un être qui lui ravissait une partie de son territoire, voire de son être intime », pp. 55 et 56.

Bien que se sachant malade Pathé refuse de se soigner avec sérieux dépensant toutes ses forces dans son travail, y compris quand le sorcier de Badagor, Gallo, illustre faiseur de pluie, lui propose ses savoirs pour remédier à la maladie. Pathé le rationnel n’a de considération que pour le modernisme et le technologique. Les pratiques traditionnelles ne sont que désuétudes, illogismes et folklores.

 « Un jour, à sa grande surprise, il reçut une lettre transcrite en alphabet latin mais dans la langue pulaar. Il demanda à Gata de la lui traduire. Elle provenait de Gallo le magicien de Badagor. (…) Il était au courant de la rechute de Pathé et de son hospitalisation. Il le plaisanta sur sa croyance sans bornes à la médecine moderne, celles des hôpitaux, et jugeait ce comportement fanatique et révélateur du degré d’asservissement des diplômés africains à l’égard de l’Europe. (…) Gallo lui annonçait, par ailleurs, qu’il était toujours disposé à l’aider à guérir les troubles de la mémoire qui l’affligeaient », pp. 123 et 124. 

Devant tant d’obstination suicidaire et de fascination macabre pour l’ordinateur, Nafi délaissée quitte Pathé pour une destination inconnue avec les codes informatiques qui permettent d’accéder aux dossiers cadenassés dans la mémoire de la machine. Le jeune homme n’a d’autres choix que de partir à sa recherche avec ses amis, moins pour retrouver son amour que de rendre à nouveau accessible son ordinateur. A cette fin il devra se rendre dans un lieu chargé de mystères, « La cité aux sept portes », semblant provenir d’un des Contes des milles et une nuits et dont le maître, guide spirituel attirant à lui des milliers d’adeptes, a épousé Nafi. Dans cet univers parallèle mystérieux et spirituel elle donnera une dernière chance à Pathé de sauver sa vie et leur amour de rationalisme suicidaire.

  

Modernité, technologie, rationalité et individualité d’une part, tradition, spiritualité et communauté d’autre part, ces deux univers doivent être solubles dans une même entité. Dans le cas contraire, l’Afrique et les Africains seront les grands perdants ; seules les croyances dans les « ismes » se feront gouvernail d’un continent à la dérive : rationalisme, matérialisme, individualisme et corporatisme avec son cortège d’ « autismes » et de séparatismes.

Abdoulaye Elimane Kane réussit à nous délivrer ce message sans redondances avec des personnages crédibles et attachants dans un déroulement romanesque qui ne manque pas d’intérêts. Voici donc un roman au style frais et limpide qui mérite l’attention.

kaneabdoulayeelimane.bmpKane Abdoulaye Kane, Les magicien de Badagor, Editions Sépia, 1996, 184 p.


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