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Horacio Castellanos Moya. Le Dégoût.

Par Eric Bonnargent
L’enferÉric Bonnargent
« Ce pays est une hallucination. »

Horacio Castellanos Moya. Le Dégoût.

Photographie de Christian Poveda

Dans la nuit du 02 au 03 septembre 2009, Christian Poveda, cinquante-quatre ans, fut abattu de plusieurs balles dans la tête. Il avait reçu au préalable plusieurs menaces de mort. Cela s’est passé au Salvador où le photographe et réalisateur français résidait depuis quelques années et où il venait de finir le tournage d’un documentaire, La Vida loca, sur la violence qui ravage ce pays, celle de la police, des paramilitaires et surtout celle des gangs, les Maras. C’est justement un membre de l’un de ces gangs, l’un des plus violents, la Mara 18, qui est pour le moment le principal suspect. Les Maras sont des gangs formés à l’imitation des gangs latinos de Los Angeles, ils ont la mainmise sur le marché de la prostitution, les trafics d’armes et de drogue. De France, on a du mal à imaginer la folie meurtrière et désespérée de ces hommes et de ces femmes qui n’hésitent pas à se faire tatouer le nom de leur gang sur le visage.
Christian Poveda connaissait bien les membres de la Mara 18, mais certains passages du documentaire dont des dvd pirates circulaient déjà à San Salvador n’ont pas dû plaire. Sans doute aurait-il dû prendre exemple sur Horacio Castellanos Moya qui, en 1997, avait préféré fuir son pays suite aux menaces de mort qu’il reçut après la parution du Dégoût. En moins de cent pages, en effet, l’auteur, né au Honduras en 1957 mais dont la famille était salvadorienne, mène une charge virulente contre ce pays, une charge qui n’épargne rien ni personne. Il faut dire que le Salvador ne parvient pas à se remettre de la violence politique et militaire qui le ravagea jusqu’en 1992, date à laquelle prit fin une guerre civile effroyable ayant opposé pendant douze ans la junte militaire au pouvoir soutenue par des groupes paramilitaires d’extrême-droite, les escadrons de la mort, à la guérilla marxiste. Dévasté par ces années noires, le Salvador n’est toujours pas sorti du cycle infernal de la violence, une violence aujourd’hui sociale ; la répression armée étant la seule réponse qu’apporte le gouvernement salvadorien à la détresse économique de la population. Exilé pendant toute la durée de la guerre civile, Horacio Castellanos Moya dresse un portrait sans concession de son pays. Comme avait su le faire Fernando Vallejo avec la Colombie ou Thomas Bernhard avec l’Autriche. Le Dégoût est d’ailleurs sous-titré “Thomas Bernhard à San Salvador”. Ce sous-titre s’explique par deux raisons. Tout d’abord, Le Dégoût est écrit à la manière de l’écrivain autrichien puisqu’il s’agit d’un monologue lancinant, aux phrases longues et répétitives, chargées de haine, obsessionnelles, d’un monologue donc, celui que tient Edgardo Vega à Moya à la terrasse d’un bar La Lumbre. Edgardo Vega enseigne l’histoire de l’art à l’Université de Montréal et n’aurait jamais remis les pieds au Salvador qu’il a quitté depuis dix-huit ans s’il ne lui avait pas fallu venir aux obsèques de sa mère. Vega voue une telle haine pour son pays qu’il a pris la nationalité canadienne et a changé de nom : il s’appelle officiellement Thomas Bernhard ! La Lumbre est le seul endroit que Vega supporte. Il y vient tous les jours entre cinq et sept heures boire ses deux whiskys en écoutant du jazz ou le Concerto en si bémol mineur pour piano et orchestre de Tchaïkovski. Plus tôt il fait trop chaud, plus tard l’endroit est pollué par des groupes de rock. Vega a invité Moya et il lui explique immédiatement pourquoi :
« Sitôt que je t’ai vu à la veillée funèbre de ma mère, je me suis dit : Moya est le seul avec qui je vais parler, aucun autre camarade de lycée ne s’est montré au funérarium, personne d’autre ne s’est souvenu de moi, aucun de ceux qui se disaient mes amis ne n’est montré quand ma mère est morte, sauf toi, Moya, mais c’est peut-être mieux comme ça, parce que en réalité aucun de mes camarades d’études n’a été mon ami, aucun d’eux ne m’a revu après la fin de nos études, c’est mieux qu’ils ne soient pas montré, c’est mieux qu’aucun de mes ex-camarades ne se soit montrée à la veillée funèbre de ma mère, sauf toi, Moya, parce que je déteste les veillées funèbres, je déteste recevoir des condoléances, je ne trouve rien à dire, ces étrangers qui viennent t’embrasser et se considèrent comme tes intimes du seul fait que ta mère est morte, ils m’exaspèrent, c’est mieux qu’ils ne soient pas venus, je déteste devoir être sympathique avec des gens que je ne connais pas, et la plupart de ceux qui viennent te présenter leurs condoléances, la plupart de ceux qui assistent aux veillées funèbres, sont des gens que tu ne connais pas, que tu ne reverras plus de ta vie, Moya, mais tu es obligé de leur faire bonne figure, d’avoir un air de componction et de gratitude, d’avoir l’air de remercier ces inconnus d’être venus à la veillée funèbre de ta mère te présenter leurs condoléances, comme si ce dont tu pouvais éprouver le plus besoin en ces moments-là ce serait d’être sympathique avec des inconnus, me dit Vega. »
Vega n’est pourtant pas nostalgique de ces années d’études qu’il qualifie de « castration spirituelle » et il n’éprouve en réalité aucune affection pour son ancien condisciple auquel il ne donne jamais la parole, qu’il n’a invité que pour servir d’exutoire à sa haine, à une haine si tenace qu’il souffre en permanence de colites nerveuses, colites qui se sont aggravées depuis son retour au Salvador. Il n’éprouve pour sa terre natale qu’un im-mense dégoût, un dégoût si plein, si entier que tout ce qui est lié de près ou de loin à ce pays lui donne la nausée, à commencer par la bière nationale, la Pilsner, et le plat national, les pupusas, qui ont sur lui un effet diarrhéique. Ce n’est donc pas la guerre civile qui le fit fuir, mais le Salvador lui-même :
« Moi ça faisait dix-huit ans que je n’étais pas revenu au pays, dix-huit ans pendant lesquels rien de tout ça ne m’a manqué, parce que je suis parti justement pour fuir ce pays, je trouvais qu’il n’y avait rien de plus cruel et d’inhumain qu’avec la quantité d’endroits qu’il y a sur la planète ce soit précisément dans ce coin que moi je doive naître, je n’ai jamais pu accepter, alors qu’il existe des centaines de pays, que ce soit dans le pire de tous, dans le plus stupide, le plus criminel des pays, qu’il me soit revenu à moi de naître, ça je n’ai jamais pu l’accepter, Moya, c’est pour ça que je suis parti à Montréal, bien avant que ne commence la guerre, je ne suis pas parti comme exilé, ni à la recherche de meilleures conditions économiques, je suis parti parce que je n’ai jamais accepté la macabre plaisanterie du destin qui m’a fait naître dans ces terres, me dit Vega. »
C’est parce qu’il est parti pour ces raisons qu’à Montréal il n’est jamais venu en aide à ses compatriotes ayant été contraints de s'exiler à cause de la guerre civile. Et, maintenant qu’il est revenu, il se rend compte à quel point il a bien fait de partir. Son dégoût a commencé dès sa montée dans l’avion, un avion remplis de Salvadoriens se conduisant tous comme des porcs – comme des Salvadoriens... ; crachant, gesticulant, criant, urinant dans les lavabos des toilettes, etc. Ce qui fait du Salvador un pays écœurant, ce sont avant tout ses habitants :
« San Salvador est horrible, et les gens qui y habitent sont pire encore, c’est une race pourrie, la guerre a tout détraqué, et si cette ville était déjà épouvantable avant que je me tire, si elle était déjà insupportable il y a dix-huit ans, maintenant elle est à vomir, Moya, c’est une ville qui est réellement à vomir, où seuls peuvent vivre des gens réellement sinistres, ou stupides, c’est pourquoi je ne m’explique pas ce que tu fais ici, comment tu peux vivre entouré de gens aussi repoussants, parmi des individus dont l’idéal le plus haut est d’être sergent, […], voilà pourquoi ça fait quinze jours que j’ai l’estomac retourné par le dégoût, c’est le seul effet que provoquent en moi les gens dans ce pays, Moya, le dégoût, un terrible, horrible et épouvantable dégoût, ils veulent ressembler à des militaires, […], je n’ai jamais vu une race aussi ignoble, aussi lèche-botte, aussi veule avec les militaires, je n’ai jamais vu un peuple aussi enragé et criminel, avec une telle vocation pour l’assassinat, une véritable horreur. »
À en croire Vega, les Salvadoriens sont la lie de l’humanité, leurs principales caractéristiques étant la veulerie, la lâcheté, l’avarice et la vulgarité comme en témoigne leur seule manière de se divertir : « s’abrutir à force de bière, transpirer en bondissant dans le bruit sauvage et l’atmosphère poisseuse d’une discothèque, et baver de concupiscence dans un sordide lupanar. » Son frère, qui l’hébergea un temps, ne se priva d’ailleurs pas, pour lui faire plaisir, croyait-il, de l’emmener dans un de ces endroits sordides :
« Je ne mens pas, Moya, ce trou puait le sperme, dans ce trou il y avait du sperme partout : dégouttant ici et là des murs, recouvrant les meubles, cristallisé sur le carrelage. La nausée la plus destructrice de ma vie, la plus épouvantable et la plus horrible nausée c’est là que je l’ai eue, dans la Oficina, un bordel infecté par des femmes graisseuses qui déplaçaient leurs corps purulents dans les couloirs et les salons, des femmes purulentes et harassées qui répandaient sur les sofas et les fauteuils leurs chairs imbibées par les sueurs les plus diverses, me dit Vega. »
Vega n’a pas pu rester longtemps chez son frère et a trouvé refuge dans un luxueux hôtel qui serait un havre de paix s'il n'était infesté de moustiques. Il ne l’avait plus revu depuis dix-huit ans, ne lui avait parlé qu’accidentellement au téléphone et il sait maintenant à quel point il lui est définitivement étranger. Son frère est le Salvadorien de base, un beauf, dirions-nous ; évidemment amateur de football et cela au point qu’il serait prêt à « donner sa vie pour vingt-deux sous-alimentés aux facultés mentales limitées qui courent après un ballon », mais un beauf enrichi grâce à son commerce de serrurier, la serrurerie étant la passion de sa vie. Avec les putes. Ce qui peut d’ailleurs se comprendre étant donné que sa femme n’est rien d’autre qu’« une erreur de la nature, […], une sorte d’avorton sans nom dont l’univers intellectuel se circonscrit aux rubriques mondaines des journaux et aux feuilletons télé mexicains ». Il n’est dès lors pas étonnant que leurs enfants ne soient que des crétins obsédés par la télévision…Il faut dire que, selon Vega, les Salvadoriens n'ont qu'une seule obsession : l'argent. La dignité de chacun se mesure à l'aune de son compte bancaire. Faire du fric est devenu une manière d'être et cela au point que les politiques, qu'ils soient de droite ou de gauche (même si Vega éprouve plus de dégoût encore à l'égard de ces derniers qui, maintenant qu'ils sont au pouvoir, ont oublié les idéaux révolutionnaires qui étaient les leurs), n'hésitent pas à saccager le centre ville historique en permettant aux commerces les plus triviaux (pizzerias, fast-food) de s'y installer. Chaque Salvadorien est prêt à tuer son prochain si cela peut lui rapporter quelques pièces, les médecins comme les morts de faim qui, comme je le disais plus haut, s'organisent en gangs à l'imitation de ceux de Los Angeles :
«  La ville de San Salvador est une version grotesque, naine et stupide de Los Angeles, peuplée de types stupides dont la seule ambition est de ressembler aux types stupides qui habitent Los Angeles. »
La culture n'a nulle part sa place dans ce pays im-monde. D'ailleurs aucun des livres de Castellanos Moya, mis à part Le Dégoût, n'y a été publié...
« personne n’est intéressé par le savoir dans ce pays, ce que les gens veulent c’est avoir un diplôme, décrocher leur minable diplôme de gestionnaire d’entreprises qui leur permettent de trouver un travail, même s’ils n’apprennent rien, parce qu’ils n’en ont rien à faire d’apprendre quoi que ce soit, parce qu’il n’y a personne qui leur enseigne quoi que ce soit, parce que les enseignants sont des chiens galeux qui crèvent de faim et dont le seul intérêt consiste également à avoir un misérable diplôme pour pouvoir donner des cours à une autre meute de chiens galeux, qui n’ont en tête qu’obtenir ce misérable diplôme, une véritable calamité, Moya, me dit Vega. »
Si Le Dégoût reste un texte très dur envers le Salvador, il y a aussi une dimension ironique. Vega reproche en effet à ses concitoyens leur cupidité et c'est pourtant par cupidité qu'il est revenu au pays bien qu'il se fût juré de ne jamais y revenir. C'est parce que sa mère lui a précisé qu'une clause de son testament le déshériterait s'il n'assistait pas à ses funérailles que Vega a trahi son serment de ne plus jamais fouler le sol de ce pays maudit et qu'il est revenu. Sa rapacité est telle qu'il refuse à son frère un arrangement lui permettant de conserver la propriété familiale. De plus, non seulement Vega n'a aucune sympathie pour Moya, mais il le méprise profondément, considérant que pas un Salvadorien ne saurait connaître le nom de Thomas Bernhard. Vega est certes cultivé, certes lucide, mais il reste un Salvadorien comme les autres : cupide, égocentrique, violent (même si ce n'est que verbalement) et arrogant. Alors quelle est l'intention de Castellanos Moya ? S'agit-il de sauver le Salvador en montrant que ceux qui le condamnent sont pires encore ? Ou s'agit-il pour lui d'être plus dur encore en montrant que même cultivés les Salvadoriens n'échappent pas à l'exception puisque soit ils sont comme Vega et crachent sur leur pays, soit ils sont comme Moya et sont incapables de défendre un pays qui ne saurait l'être ? J'ai tendance à croire que dernière hypothèse est la plus juste. Le Salvador est un pays si épouvantable qu'on le croirait en dehors du monde :
« Ce peuple est brouillé avec le savoir et la curiosité intellectuelle, j’en suis absolument certain, Moya, ce pays est hors du temps et du monde, il n’a existé que lorsqu’il y a eu carnage, il n’a existé que grâce aux milliers de personnes assassinées, grâce à la capacité criminelle des militaires et des communistes, en dehors de cette capacité criminelle ce pays n’a aucune possibilité d’existence, me dit Moya. »
Dans un précédent article consacré à Un mal sans remède de Caballero, je disais que la Colombie ressemblait étrangement à l’Enfer. En réalité, l’Enfer a certainement son hypocentre quelque part en Amérique latine, ses épicentres se manifestant ici et là, en Colombie certes – à Medellin (Fernando Vallejo, La Vierge des tueurs) et à Bogotá (Caballero, Un mal sans remède), au Chili (Bolaño, Nocturne du Chili, Etoile Distante), au Mexique (Volpi, Le Jardin dévasté, Sada, L’Odyssée barbare) – plus particulièrement dans le désert du Sonora (Bolaño, 2666 et Les Détectives Sauvages), au Salvador donc et la liste n’est pas exhaustive. C’est peut-être cette omniprésence du mal dans cette région du monde qui est à l’origine d’une littérature si fascinante, bien étrangère aux mesquines préoccupations de la plupart des auteurs européens, français en particulier. Les pays riches n'ont finalement que des problèmes de riches...
Horacio Castellanos Moya. Le Dégoût.

Horacio Castellanos Moya, Le Dégoût. Traduit par Robert Amutio. Les Allusifs. 14


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