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Ces moments-là, de François de Cornière (par Cécile Glasman)

Par Florence Trocmé

Cornière En lisant Ces moments-là de François de Cornière, anthologie de poèmes écrits entre 1980 et 2010, parue au Castor Astral en juin dernier, on a l’impression de feuilleter avec l’auteur l’album photo de nos existences, très lentement, en laissant voleter des silences, des sourires, au-dessus des pages. 
 
À travers des poèmes colonnes ou de quelques strophes, aux vers courts, qui évoquent de façon pointilliste des lieux familiers (la cuisine, le jardin, le bureau de poste,, la terrasse d’un café, la piscine…) et des moments simples (promener le chien, tondre la pelouse, partager une soirée avec des amis, pêcher…), François de Cornière nous livre un quotidien qui est aussi le nôtre : « on regarde un soir / un vieux cartons de photos / et les images passent entre nos doigts / on voit des visages / on visionne des vies (…) » 
Le « nous » glisse imperceptiblement vers un « on », englobant ainsi chacun de manière fraternelle. 
« Le soir on reste sous l’auvent / tard devant la nuit / à évoquer des souvenirs / et à se taire surtout / entre les mots / - ça parle souvent des morts / les souvenirs -/ en regardant les papillons / de plus en plus nombreux / se cogner à la lampe / dans un bruit de gouttes (…) » 
 
Parce qu’elle est dénuée d’artifice, de toute recherche d’effet formel, la langue de François de Cornière parvient à nous toucher en plein cœur. 
Les phrases courtes, la syntaxe simple, l’utilisation fréquente du présent ou de la forme infinitive, l’accumulation de détails comme autant de notes (attention extrême portée à la lumière, aux bruits, aux odeurs) créent une musique douce de la sensation et de l’émotion dans ce qu’elles ont de plus nu. 
« l’autoroute sous la pluie / les stops de la voiture / devant / et le ciel aux nuages / d’un gris impressionnant / cette étrange sensation /-décompte des kilomètres / on se connaît par cœur- / quand on rentre / fin de week-end / sans parler entre nous / seulement cette voiture / devant / en pont de mire / et demain qui avance » 
 
Toute la grâce de cette écriture minimaliste tient à son côté funambule, poèmes semblant toujours au bord des larmes. Les derniers vers, en faisant allusion au temps qui passe, à la fragilité des êtres et des choses, au décalage entre apparence et réalité, produisent un décrochage très léger qui insuffle toute leur tension aux textes. 
 
« Un bourdon. Il est énorme. / Entre la vitre et le rideau ! » // Du bout de mes doigts / et dans ta voix cet instant-là / je sais qu’il est pour moi. // Le bourdon vibre / lentement glisse / de l’autre côté où tout s’en va. // Et le silence ferme nos bras / sur le frisson / ouvert en grand / qui nous prend là. » 
 
Le fantôme de la disparition plane sur ces poèmes, baignant le recueil d’une douce mélancolie. Parce qu’en étant vécus, les instants sont déjà en train de disparaître, il convient de les vivre pleinement, dans une intensité d’être au monde et d’attention à l’infime. 
 
« Tout cela avait fait / que je n’avais rien fait d’autre / que de prêter l’oreille / à toutes ces choses qui passent / comme du jour à la nuit / sans qu’on s’en aperçoive. » 
 
Le poète est celui qui se trouve à la fois dans l’instant et légèrement décalé, un peu en retrait, parce qu’infiniment conscient de la fragilité de la vie. C’est cette tension qu’il essaie de capter et de restituer à travers le poème : « Chercher à rendre dans un poème / plus qu’un regard / mais une présence / et une absence tout à la fois. » 
 
Il faudrait que l’effleurement qu’est l’écriture parvienne à rendre au plus près la texture de ces moments-là, mais voilà, le réel échappe, ne se laisse jamais complètement enfermer dans le poème. Le poète voit le temps tout autant que les mots lui glisser comme du sable entre les doigts : « pourquoi se demander d’un coup / si les mots qu’on inscrit / sur un petit carnet / ne seront pas le seul trait d’union / entre cela et nous / comme des mouches / à la surface des choses / à peine posées / s’envolent » 
 
« il y a que / dans la poésie / on coupe certains ponts / on passe sur l’autre rive / et que c’est difficile avec les mots / de faire la traversée / sans perdre quelque chose » 
 
On referme l’anthologie de François de Cornière comme un écrin - choses de la vie sur le velours des mots - avec le sentiment très doux que le poète a pris notre propre mélancolie par la main. 
 
Cécile Glasman  
 
François de Cornière, Ces moments-là, Poèmes 1980-2010, préface d’Eric Holder, Le Castor Astral, 2010 


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