Que faut-il pour faire un poème ? C’est la question que pose inlassablement, en filigrane, François de Cornière, au fil de ses recueils, faisant de telle sorte que sa poésie porte en creux, non formulé, un art poétique qui, pour affleurant qu’il soit, ne l’alourdit jamais. Que faut-il alors ? À dire vrai,
« il ne faut pas grand-chose
une photo entre les pages
un agenda qu’on retrouve
au fond d’un tiroir
un canif un bout de lettre
un nom sur une pochette de disque
la lumière sur un tapis
un vieux manège qui tourne encore
sur la digue en octobre
quand les mamans attendent
que la mer remonte
que leur ouvrage avance
et que l’ombre les lève
trop tôt il faisait bon
avant un dernier tour »
Il ne faut pas grand-chose car tout peut faire poème. Faire poème, comme l’on dit : faire sens. Tout –c’est-à-dire chaque détail qui a été l’un des éléments chimiques ayant pu constituer le bain révélateur en quoi notre intériorité a trempé pour qu’affleure sur elle une émotion chantante – peut constituer un poème, au point qu’un poème n’est justement le fruit (le fruit qu’il s’agit ensuite de goûter, pour le lecteur, le fruit dans lequel mordre), chez l’auteur, que de cela.
« Ce sont des détails
- comme vous dites -
des petits coins de ciel
des gouttes d’eau sur la vitre
ou des herbes qui plient.
Et alors ?
Ce sont mes marées hautes
mes rochers de juillet
mes ruisseaux du mois d’août
mes chemins mes épines
mes galets mes cailloux.
Et alors ?
Ce sont mes longs hivers
mes tiroirs et mes livres
mes cafés mes rencontres
mes amis mes amours.
Et alors ?
Ce sont mes certitudes
puisque vous êtes là
qui vivez tout comme moi de détails
- comme vous dites -
où va ma poésie.
Et après ? »
Ces détails, c’est ce qui relie notre regard à notre émotion, laquelle est le prolongement le plus sincère de nos sens, sans cesse en éveil, sans cesse emportés dans (principalement) le ballet du visible, dans le réseau d’épiphénomènes d’une vie sans cesse changeante, sans cesse recommencée (même si cette dernière semble, à première vue, toujours figée autour d’une même ossature immuable). Ces détails, c’est ce qui est tellement fugace qu’on ne peut jamais s’en saisir, et qui, pourtant, a coloré de façon indélébile notre émotion courant comme une vague sous notre regard (mais aussi, dans une moindre mesure, sous notre ouïe), courant suffisamment pour que notre souvenir soit marqué à jamais, de ça. Cette fugacité est insaisissable car il ne s’agit pas seulement de détails, c’est-à-dire de la façon incompréhensible pour nous dont des détails ont ricoché comme des galets sur l’eau de notre intériorité au point d’y dessiner des ronds qui n’en finiront jamais de ne pas s’éteindre totalement, jamais totalement.
Aussi le poème a-t-il chez l’auteur essentiellement pour tâche de tenter de saisir cela même qui n’a pu être saisi (car l’on serait bien en peine de le nommer, ou même de le reconnaître, ce galet jouant avec l’eau de notre ipséité), ce qui nous a traversé en épousant notre émotion, de tenter de le saisir par les mots, leur étalage, leur ordre savamment désordonné, mais aussi leurs sonorités.
Saisir, oui, mais pour montrer incontinent que cela ne peut être saisi. Saisir et en le saisissant, le lâcher aussitôt. Ou, plus justement : saisir pour s’en dessaisir immédiatement – dans le même temps. En somme le poème est-il (c’est ainsi que Cécile Glasman définit, très justement, la mélancolie, dans le compte rendu qu’elle fait de ce même livre, au sein également de Poezibao) ce qui saisit sans jamais que cette main du poème reste fermée, il est ce qui dans un même mouvement donne à voir et donne à ressentir ce qui disparaît au moment même où cela apparaît – ne laissant une trace indélébile que dans le ciel de notre souvenir.
« Rien que le temps de sortir
pendant l’éclaircie.
De remonter la rue avec la chienne
jusqu’au jardin public.
De la laisser partir courir renifler
s’arrêter pour pisser repartir.
Rien que de voir le ciel soudain si bleu
et les pigeons et les corneilles
tournoyer au-dessus du clocher
et les nuages très fins – orange.
De continuer par les petites rues du quartier
(la télé du dimanche qu’on entendait
ou une voix dans un garage
qui disait :
« C’est incroyable ! C’est incroyable ! »).
Rien que le temps de remarquer
les arbres du vieux cimetière
et les bourgeons en plein janvier.
De sentir au fond de l’air
cette sorte de lenteur
qui faisait qu’on s’arrêtait souvent
pour garder entre nous
rien que cela
qui nous reliait au monde
et qui allait partir. »
Si la poésie n’est faite que de détails impalpables qui portent la marque de ce qui nous relie au monde en faisant bouger (comme le vent joue avec la voile) notre émotion, c’est bien parce que chacun ne vit que de détails, et que cette poésie se veut au plus près de la vie, de la vie telle qu’elle est passée au crible de notre intériorité, le tamis étant notre émotion. Et les poussières de vie, poussière de coquillage, que l’on en retient, le poème les donne à voir, sans vouloir a posteriori conférer une architecture, ou une euphonie, à ce qui n’en a pas, juste à voir donc, c’est-à-dire à ressentir, puisque le lecteur lit avec son passé, ses propres émotions singulières qui rejoignent un socle d’émotions communes, universellement partagées car de l’ordre de la quotidienneté la plus nue. C’est cela, en somme, « [c]es petits riens », qui pourtant sont propres à nous enchanter de la plus durable des façons.
« Et si c’était cela
en écoutant Mozart
ce qui filait derrière la fenêtre
devant la mer
entre le soleil et les nuages
et les vagues et les voiles
« les petits riens » ?
Au fond d’une poche
au creux d’un rocher
au bord du ciel
dans l’air de ce jour-là
tout au bout de juillet
et si c’était cela
« les petits riens » ?
Rangés dans un placard
galets morceaux de bois
ossements coquillages
plumes de mouettes
pinces de crabes
Et si c’était cela
en écoutant Mozart
derrière la fenêtre
à partir de ma vie
que je voyais passer
- senza indicazione di tempo -
« les petits riens » ? »
Tout n’est constitué que de détails, de petits riens, car il ne saurait y avoir de généralités, la poésie étant ce qui fait affleurer l’unicité du monde dans notre émotion, c’est-à-dire étant ce qui porte la trace de la façon dont le monde a répondu par son unicité à notre propre unicité en déroulant en nous un chatoiement incessant d’émotions minuscules qu’il s’est agi ensuite, pour François de Cornière, de restituer par le langage, non pas d’apprivoiser, mais de laisser libres, de poser là dans le cours du poème, pour qu’elles brillent toutes seules. Comme des galets au fond d’un cours d’eau. Comme peuvent briller des galets. Car le poème est ce qui cherche à retenir ce qui est passé dans sa course afin que quelque chose de celle-ci, de l’émotion qu’elle nous a causé, brille encore, et peut-être même encore un peu plus fort que la première fois.
Matthieu Gosztola
Poezibao publie simultanément une autre note de lecture de ce livre, par Cécile Glasman
François de Cornière, Ces moments-là, Poèmes 1980-2010, préface d’Eric Holder, Le Castor Astral, 2010