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L’esthétique et l’éthique (Miki Kratsman)

Publié le 29 mars 2011 par Marc Lenot

mk4.1301274104.jpgDans un petit village cossu entre Rhin et Neckar, la Fondation Ursula Blickle présente, pour la première fois en Europe, une exposition monographique du photographe israélien Miki Kratsman (jusqu’au 17 avril). En franchissant la porte, vous allez passer de la calme campagne allemande égayée par les couleurs du début du printemps à un univers désolé, désespérément sec, dont le noir et blanc des photographies traduit bien l’aridité, le Neguev. Là vivent des milliers de Bédouins, citoyens israéliens, mais dont les villages ne sont pas reconnus et sont donc régulièrement rasés par l’armée afin que le Fond Juif Unifiépuisse s’approprier leurs terres ancestrales, pour des plantations d’arbres pour des parcs de récréation ou pour des fermes de colons. Ahlam Shibli, elle-même originaire de cette région, nous montrait ceux qui s’inclinent, et gagnent leur tranquillité et leur intégration dans la société juive en devenant Trackers pour l’armée (on pense aux Scouts indiens, éclaireurs de la conquête de l’Ouest, combattant contre leurs frères de race, mais restant eux aussi toujours des citoyens de seconde zone). Miki Kratsman montre ceux qui tentent de résister, de revenir, de s’accrocher, de refuser les déportations, les regroupements. Pour lui, figure de la photographie israélienne, directeur du département de photographie à l’école Bezalel, chroniqueur photo de Haaretz, il faut témoigner, conserver les traces fugaces de cette présence des Bédouins avant qu’ils ne soient effacés, éliminés délibérément : rien ou presque ne subsiste des Amérindiens ou des Aborigènes avant leur génocide, aucune image ou presque des shtetls d’Europe centrale avant la Shoah, plus aucune trace des villages arabes palestiniens détruits lors de la Nakba en 1948, ni ruines, ni plaques mémorielles, ni photographies. Alors, pour qu’une pareille négation ne puisse s’exercer à l’encontre des Bédouins du Neguev, qui, demain, ne seront plus, Miki Kratsman et quelques autres veulent témoigner. Nous ne voyons ici que la toute première étape d’un long projet, le fruit de son premier séjour d’un mois dans un village en cours de destruction.

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Il y a là deux types de photographies : les unes montrent des ruines, des petits tas dérisoires de gravas, de pierres, de planches, de bâches, de poutres, de ferrailles, résidus d’habitats eux-mêmes faits de bric et de
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broc. Dans ces paysages déserts, sous une lumière écrasante, ces détritus ne diraient rien si nous ne savions pas, si on ne nous pointait pas du doigt ce qui s’est passé : des hommes et des femmes ont vécu là et en ont été chassés. Cette esthétique de la ruine questionne le rôle même de la photographie, index et signe de deuil.

L’autre série est faite de portraits d’habitants d’un village voisin à la veille de leur expulsion, dans un studio de fortune : les hommes devant un drap blanc, parias fiers et calmes, l’un en habit traditionnel, les autres dans leurs vêtements quotidiens, un en chemise tachée d’huile. Ils posent, bras ballants, droits devant l’appareil, un peu distants. Leurs regards sont terribles, regards de souffrance, de résignation, mais aussi de résilience et d’éternité.

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Les femmes, elles, posent devant un tapis aux motifs floraux géométriques. Si la plus jeune n’a qu’un simple foulard, les autres sont plus ou moins voilées, femmes bédouines pleins de retenue devant l’étranger, qui plus est homme de l’ethnie dominante, malgré tout. D’elles on retient les regards, la dignité. On ne peut que penser à Dorothea Lange et aux photographes de la FSA, eux aussi tentant de conserver les traces d’une humanité en déroute.

Les carnets de travail du photographe sont exposés à l’étage supérieur, notes, dessins, petites photos. On y devine, même sans lire l’hébreu, ses interrogations stylistiques, son sens de la composition, sa volonté de faire des images fortes, bien construites et vraies. C’est une photographie sans fioritures, sans ‘effet’,directe, brutale (et ainsi très ancrée dans la réalité israélienne, bien différente de la photographie allemande ou américaine).

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Le dernier étage montre un diaporama de 1800 photographies de ses archives depuis 25 ans, quelques-unes en couleur, la plupart en noir et blanc, certaines marquées par la texture des pixels des journaux ou pages de livres re-photographiés. Beaucoup sont des portraits pris au plus près des sujets, denses, énergiques, brutaux, tout en regards. Beaucoup sont tragiques, pleines de signes qui pointent vers la mort : pilotes se dirigeant vers leurs bombardiers, mutilés, femmes en pleurs, enterrements, radars de contrôle. Aucune, ici, n’a de légende et on s’efforce de trouver dans l’image les marqueurs du temps, du lieu. Ils surgissent parfois, kippa ou keffieh, alphabet hébreu ou arabe, uniformes, drapeaux, affiches, écussons, mais parfois on ne sait si cette mère en pleurs est juive ou arabe, s’il s’agit d’un attentat dans un restaurant de Tel-Aviv ou d’un bombardement de Gaza ou de Jenine.

Miki Kratsman dit destiner son travail en priorité aux Israéliens, témoin d’événements que la plupart ne veulent pas voir, Juste au milieu des indifférents (ou pire). Bon nombre de ses photographies sans légende ici sont d’ailleurs des énigmes pour le non-israélien, hommes de pouvoir, sans doute, politiciens, généraux, ou footballeurs inconnus de nous. Pas d’images-choc ici, peu d’événements clairement identifiables, mais une atmosphère, une ambiance, une culture qui se montre en images ; et des larmes plus que du sang.

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Ici et là apparaissent des images de sa série Targeted Killings : prises avec un objectif identique à celui des drones, depuis l’enclave juive de Mont Scopus, ces photographies montrent des Palestiniens anonymes, comme les verraient les snipers israéliens en charge de ces meurtres préventifs : c’est une fiction, la seule ici, et ce sont des images dramatiques.

Espérons que nous aurons un jour l’occasion de voir ces photographies de Miki Kratsman en France ; qu’on découvre l’histoire des vaincus, des perdants, des expulsés, des massacrés, qu’on ne puisse plus dire ‘je ne savais pas’, mais aussi que nous découvrions un travail à nul autre pareil, où éthique et esthétique se conjuguent comme au temps de Lewis Hine ou de la Dépression.

Photos de vue d’exposition par l’auteur.
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