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Riwan ou le chemin de sable, de Ken Bugul

Par Liss
Il y a des lectures qui font partie de "celles qui attendent", depuis toujours. Que vous vous en doutiez ou n'en soyiez pas du tout conscient, la rencontre doit avoir lieu. Ma rencontre avec Riwan devait avoir lieu. C'est une de celles qui restent vives dans votre souvenir de lecteur. Pourtant j'avais déjà fait connaissance avec Ken Bugul, il y a je ne sais plus combien d'années, avec De l'autre côté du regard, mais j'étais alors pour ainsi dire de l'autre côté de son talent, celui où je ne pus mesurer avec profondeur la puissance de sa narration. Je ne dis pas que cette lecture m'avait déplu, je dis seulement qu'elle n'avait pas eu sur moi le même effet ensorceleur que Riwan. Je me souviens surtout de la relation avec la mère, critique, "manquée" comme j'ai pu le relire dans Riwan. Franchement je crois que ce roman-ci est LE livre de Ken Bugul, et pourtant elle en a publié un certain nombre, mais il y a toujours un livre qui se dégage des autres publications d'un auteur, aussi nombreuses soient-elles.
Riwan ou le chemin de sable, de Ken Bugul
Tout m'a plu dans ce roman. La construction, la manière de conter, le propos. Mais l'envoûtement commence avec le commencement. Voilà un incipit tout fait comme un piège, vous êtes capturé aussitôt et tant pis pour vous si vous avez des obligations professionnelles ou d'ordre privé qui attendent, elles attendront ! Riwan ne pouvait plus faire partie de "celles qui attendent".
L'incipit donc. C'est un début plein de séduction, de tendresse, de promesses pour le lecteur. Une femme, la narratrice, atttend, comme bien d'autres, devant la concession du "Serigne", un homme qui est considéré comme un guérisseur, un prohète, un saint, bref un homme qui bénéficie d'une haute estime à cause du caractère sacré que les gens mettent dans leurs relations avec lui. Certains sont là depuis longtemps, qui pour profiter de la générosité du Serigne, qui pour lui exposer son ou ses problèmes, convaincu que la solution viendrait de lui. Il y a par exemple là trois personnes venues avec un homme dit fou. Non, non, n'allez pas chercher "la mauvaise foi des hommes", vous ai-je parlé de Couao-Zotti ? Ne soyez pas distrait voyons ! Revenons à Ken Bugul. Si vous voulez avoir une idée de la force du fou, que les trois personnes qui l'accompagnent n'arrivent pas à maîtriser, lisez l'histoire du "démoniaque guéri" dans les Evangiles :
"Car souvent il avait eu les fers aux pieds et avait été lié de chaînes, mais il avait rompu les chaînes et brisé les fers, et personne n'avait la force de le dompter".  (Marc 5 : 4)
Cet homme fou laisse tout le monde désemparé et ceux qui l'ont emmené se tourne vers le Serigne comme vers leur dernier recours pour guérir l'homme. Mais la narratrice n'en a pas peur, elle est au contraire attirée par ce fou :
"Le Fou était un bel homme, superbe même, comme si sa folie le rendait plus attirant. Son teint, perlé de sueur, brillait de mille feux sauvages. [...] Debout, il était encore plus puissant et il me fascinait de plus en plus." (Riwan, p. 14)
Le mot est dit, la narratrice est fascinée, d'une facsination que l'on compare tout de suite à celle qui a conduit ses pas devant la concession du Serigne, car contrairement aux autres, ce n'est pas un besoin d'ordre matériel qui l'a poussée à venir attendre, au milieu de tout ce monde, le moment de pouvoir approcher le Serigne. "Je voulais voir le Serigne, sans raison précise, mais j'avais besoin de le voir." Et lorsque, contre toute attente, le Serigne la fait appeler, alors que d'autres étaient là avant elle, la comparaison entre le saint homme et le Fou devient inévitable : "Lui aussi était imposant, aussi imposant que le Fou. [...] Le Fou et le Serigne se ressemblaient" (p. 21)
On a comme deux puissances en présence, ou deux versants d'une même puissance. Et la narratrice entre elles est comme prise entre deux feux. En effet, à l'extérieur, le Fou était déchaîné, il menaçait de tout rompre, il fallut que le Serigne le fasse venir, alors qu'il avait déjà une visiteuse. Le lecteur éprouve les mêmes sentiments que la narratrice qui voulait "savoir comment les choses allaient se dérouler dans cette pièce" où deux puissances étaient en confrontation. La réaction du Serigne lorsque le fou lui dit son nom, "Massamba" (un nom tout congolais) est inattendue, et celle du fou ne l'est pas moins. Massamba deviendra Riwan.
En ces premiers contacts avec le Serigne, le coeur de la narratrice est déjà enflammé. Souvenez-vous : elle avait "besoin" de voir le Serigne, elle qui a vécu dans les pays étrangers, qui a été à l'université, qui a pris en occident tous les chemins pouvant la mener à l'accomplissement d'elle-même, à l'amour, au bonheur, mais elle n'a pas trouvé l'épanouissement escompté. Elle est donc rentrée chez elle. Au village. Rompue. Bredouille. Elle voulait voir le Serigne et le Serigne l'a reçue. Ils ont une conversation aussi naturelle que riche. Quelque chose se passe et le lecteur le perçoit dans ce passage éminemment poétique, mêlant le charnel et le spirituel à la fois :
"Tu peux retourner à la maison, et reviens demain matin, très tôt, dit le Serigne en se tournant vers moi, les deux mains ouvertes et tendues. Aussitôt je m'empressai d'en faire autant : des flots de prières inaudibles se bousculèrent dans le creux de nos mains." (p. 29)
Ah ! ces flots de prières inaudibles se bousculant dans le creux des mains ! Ils m'ont rappelé l'un des meilleurs instants que le héros de L'Attrape-coeur de Salinger connut avec une jeune fille, en fait sa voisine, avec qui il aurait pu vivre une histoire, mais les émotions de l'amour, de la tendresse, du "être bien", il les aura vécues au contact de la main de la jeune fille. Deux mains qui se tiennent et qui diffusent l'une à l'autre des ondes intenses de bien-être !
Bon, j'en suis toujours au tout début du roman, mais vous n'espérez tout de même pas que je vous raconte tout le livre, je ne vais pas gâter votre plaisir ! Tout ce que je puis vous dire, c'est que le Serigne a déjà de nombreuses épouses, pour la plupart données par des familles en signe d'allégeance. Et la narratrice, une diplômée, une intellectuelle, une femme qui s'est frottée à bien des cultures, devient sa 28e épouse, mais pas la dernière. Ce n'est pas un mariage forcé. C'est un mariage accepté, presque choisi. Dans ce livre il est beaucoup question de mariage, de rapports entre l'homme et la femme, de sexualité, de ce qui remplit une vie. On pourrait le résumer de diverses manières : "avantages et inconvénients de la polygamie et de la monogamie" ; "mémoires, non pas d'une jeune fille rangée, n'en déplaise à Simone de Beauvoir (ce livre attend depuis bientôt un an sur ma pile), mais d'une femme qui choisit d'épouser un homme polygame". Elle l'accepte comme époux, pas parce qu'il est polygame, mais parce qu'elle trouve en lui ce qu'elle recherche en un compagnon :
"Je ne cherchai pas quelqu'un de seulement intelligent, je cherchais quelqu'un qui avait vécu, qui avait souffert, non pas seulement de sa propre misère, mais aussi de celle des autres, quelqu'un qui avait joui, non seulement de son propre plaisir, mais aussi de celui des autres, un homme sensible au sourire et à la larme d'un enfant." (p. 146)
Ce livre, ce pourrait être aussi la "Confession d'une enfant du siècle", et ce siècle-ci est plus que jamais rythmé par des termes comme "émancipation". C'est quoi, être émancipée pour une femme ? Ken Bugul se livre dans ce roman. Elle dit comment, avec le Serigne, elle a connu "le vrai et pur plaisir" (p. 165), elle l'a tant cherché, elle a "tellement douloureusement essayé avec les hommes" (p. 146), et puis quand elle croyait trouver, ceux-là ne voulaient pas d'elle :
"Les hommes de ma génération ne voulaient pas de moi, ils ne voulaient pas de moi [...] Ceux avec qui je voulais être, ceux de mon époque, de mon temps, prenaient des femmes d'ailleurs, pensant qu'elles étaient plus évoluées peut-être, qu'avec elles ça passait mieux, ça faisait bien, ça faisait chic, c'était plus facile, qu'il y avait moins de lourdeurs socioculturelles, alors qu'ailleurs, ils revendiquaient avec force ces lourdeurs comme leur patrimoine... Quel paradoxe !" (p. 147)
Beaucoup de questionnements, dans ce roman, sur la femme, sur l'identité, les rites... Tellement de choses à dire sur ce roman, mais il faut bien que je m'ârrête. J'espère vous avoir donné envie de le lire, si ce n'est déjà fait. Dans Riwan ou le chemin de sable, on est de l'autre côté des choses. Tout est bousculé, regardé d'une autre manière.
Un livre qui vous attend !
Ken Bugul, Riwan ou le chemin de sable, Présence Africaine, 1999, 224 pages.

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