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Fritz lang, un cinema du desenchantement

Par Abarguillet

Films sans Frontières


Né le 5 décembre 1890 , fils d'architecte, Fritz Lang a incarné, par excellence, les vertus du cinéma allemand de la République de Weimar, puis le classicisme de l'âge d'or des studios avec lesquels il entretiendra cependant des rapports distants. Aux côtés du producteur Eric Pommer, sa carrière connaît une rapide ascension dans un milieu où se rencontrent des créateurs venus du théâtre et des auteurs issus de la littérature populaire. A ce carrefour d'influences, Lang apparaît comme un cinéaste raffiné qui se plaît à aborder des thèmes macabres et fantastiques, à s'intéresser au crime, aux pouvoirs occultes et aux sociétés secrètes.  Mabuse,  Les espions, La femme sur la lune  recèlent de nombreuses trouvailles, aussi bien dans le montage qui accentue le rythme de l'action que dans les plans qui privilégient les jeux de l'ombre et de la lumière.

Lang s'impose également comme l'initiateur de mythes modernes. Ainsi son Mabuse de 1922 sur lequel il reviendra en 1932 et 1959. Si les films du cinéaste juif, d'origine autrichienne, reflètent parfaitement les angoisses de son époque, ils n'en sont pas pour autant les esclaves et, dès l'apparition du parlant, Fritz Lang confirme son talent de créateur informel et puissant. M le maudit ( 1931 ) dénonce déjà le danger des milices autoproclamées. Le cinéaste organise son récit de la traque humaine autour de deux systèmes opposés qui finiront par s'unir : la force publique incarnée par l'inspecteur de police et le clan du crime organisé avec, à sa tête, Schränker qui, avec l'aide des mendiants, entend se débarrasser d'un intrus dont la présence est pour tous un élément perturbateur. Situé dans une ville anonyme, M nous dépeint une société faite de dénonciations, de rumeurs, de fausses informations, où les pressions de masses gouvernent en lieu et place de la loi. Après M le Maudit, il tournera  Le testament du Docteur Mabuse, charge féroce contre le pouvoir, que Goebbels fera interdire, ce qui ne l'empêchera pas, par un de ces caprices  qui lui étaient habituels, de proposer à l'auteur de diriger l'industrie cinématographique allemande. Méfiant à juste titre, Lang fuira l'Allemagne dès le lendemain de cette proposition. Il passera par Paris le temps de tourner Liliom, puis gagnera les Etats-Unis.

Il est vrai que durant sa période allemande, ce cinéaste, élégant et réfractaire aux classifications, se nourrissait volontiers du métissage des références, d'où des divergences d'interprétation et des malentendus dont seront victimes plusieurs de ses films, auxquels certains reprocheront la dimension héroïque qui sut séduire un moment les nazis. Dans Les espions, Métropolis, la vision pessimiste de l'avenir entretient le doute sur la supériorité des représentants de l'ordre et de l'autorité. Et l'on sait que la conclusion de Métropolis, récit humaniste et compassionnel, propose une réconciliation entre dominants et dominés.

Emigré aux Etats-Unis, Lang - qui s'est fait naturaliser américain -  va dès lors porter à l'écran les idéaux démocratiques de son pays d'adoption et réaliser des films de genres divers : guerre ( Guérillas ), espionnage ( Espions sur la Tamise ), enquête policière ( La femme au gardénia ), thriller ( Chasse à l'homme ), en veillant à éviter tout stéréotype. Il est également séduit par l'éthique du western, dont il transforme les archétypes en sagas à l'ancienne ( Le retour de Frank James ), bien que L'ange des maudits ( 1952 ) échappe à toute classification.

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La Rue rouge ( Scarlet street ), étude clinique des rapports amoureux, sera un remake de La chienne de Jean Renoir, transformée en odyssée de la culpabilité, un thème récurrent chez Lang, ainsi que ceux de la vengeance et de la volonté de puissance qui trouvent leurs fondements dans les machinations des hommes et les ressources de la psychanalyse ( Le secret derrière la porte ). Dans ce dernier long métrage, il exprime métaphoriquement les rapports de domination et de soumission, le vertige qui vous saisit devant le vide et le passage inquiétant entre deux niveaux de conscience.

L'invraisemblable vérité, l'un de ses rares films en couleurs, renonce, quant à lui, à tout effet visuel pour atteindre une forme d'abstraction, l'abondance des péripéties et des retournements de situations contrastant avec la réduction des valeurs plastiques. Mais quand il sort en 1956, Fritz Lang est las. Les projets qu'on lui propose ne l'enthousiasment pas et ses mauvais rapports avec Bert Friedlob n'ont fait que s'ajouter aux nombreux conflits qu'il a eus avec ses producteurs précédents. Aussi quitte-t-il Hollywood pour revenir en Allemagne et y réaliser, pour le producteur Arthur Brauner, une oeuvre en deux parties : Le tigre du Bengale et  Le tombeau hindou. Avec ce diptyque, Lang renoue avec son goût du mythe. Malgré une intrigue peu convaincante, il peaufine la forme, retrouve l'expressivité du cinéma muet et joue avec des couleurs apaisées, tout en attardant sa caméra sur la surface lisse des marbres, le corps sensuel de Debra Paget et les innombrables détours des labyrinthes, où il peut donner libre cours à son sens de l'architecture.

L'architecture sera également présente dans Le diabolique docteur Mabuse avec l'hôtel Louxor, ses corridors sans fin, ses ascenseurs, lieux de passage privilégiés où il arrive que des destins se croisent. Les mille yeux du docteur Mabuse - titre original du film - ne sont autres que les systèmes technologiques de surveillance qui permettent au disciple du docteur de contrôler ses futures victimes sans être vu. Lang n'a plus besoin de recourir à l'hypnose comme dans son film de 1922. C'est désormais la technique qui domine le monde et la télévision qui, bientôt, supplantera le cinéma. Ce film, comme les précédents, sera accueilli par une critique allemande presqu'unanimement hostile, et moins clémente encore à son égard que ne l'avait été, auparavant, la presse américaine, ce qui incitera le cinéaste à prendre sa retraite. Il est vrai que Lang ne s'était pas privé de faire en sorte de souligner, à dessein, l'amnésie de l'Allemagne contemporaine à l'égard du IIIe Reich et que cela n'avait pas plu à tout le monde...

Mort à Hollywood le 2 août 1976, Lang aura sa revanche posthume, tant il va exercer une influence incontestable sur les cinéastes de la Nouvelle Vague et, plus précisément, sur des personnalités comme Godard, Rohmer et Rivette. Godard n'hésitera pas à dire qu'il fût un modèle, le seul père reconnu, le dinosaure avec lequel il pouvait dialoguer d'égal à égal, le grand aîné dont le style ne cessa de s'épurer de tout artifice jusqu'à atteindre ce que son jeune disciple appellera une "quasi-abstraction". Mais abstraction ou pas, Fritz Lang reste un témoin éclairé du XXe siècle. Son sens de l'espace, le lien étroit qu'il établit entre la complexité de ses personnages et un montage suscitant une tension narrative permanente, l'articulation qu'il se plaît à entretenir entre l'imprévisible et l'inéluctable expliquent pourquoi son oeuvre est de nos jours considérée comme l'une des plus puissantes du 7e Art.

Pour prendre connaissance des critiques que j'ai consacrées à des films de Fritz Lang, cliquer sur leurs titres :

  M le Maudit      L'ange des maudits


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FRITZ LANG, UN CINEMA DU DESENCHANTEMENT
 
FRITZ LANG, UN CINEMA DU DESENCHANTEMENT

 

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