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Papoua - Jean-Claude DEREY

Par Liliba

12 avril 2011

coeur

Papou_Jean_Claude_Derey_Les_lectures_de_Liliba

J'ai mis longtemps à me plonger dans ce roman. Bien évidement à cause de la polémique qu'il a suscité sur la blogosphère suite au billet de Cynthia qui précisait ne pas avoir aimé et qui a reçu ensuite des mails de l'auteur et de l'éditeur très injurieux et agressifs... Je voulais donc laisser passer un peu de temps pour aborder le roman sans idée préconçue, et lorsque Cécile Qd9 m'a assuré qu'elle l'avait adoré, j'ai décidé de me faire ma propre idée.

C'est un roman étrange, et je comprends qu'il puisse déstabiliser, déranger. Comme le titre l'indique, nous nous retrouvons en Papouasie, où de "bons" missionnaires tentent d'intégrer dans le chemin de Dieu les tribus encore totalement sauvages. C'est un roman d'aventures, mais qui sort vraiment de l'ordinaire car nous avons ici comme une caricature de l'évangélisation des sauvages, qui m'a passionnée, bien que révoltée tout au long de ma lecture.

Monseigneur va partir, accompagné du jeune François, le narrateur, à l'assaut des montagnes pour tenter de faire entendre raison à une tribu isolée, encore complètement coupée du monde et vivant dans le plus pur mode sauvage. Il faut dire que Monseigneur est un peu contrarié depuis que les restes du Père Paul, son neveu, ont été ramenés dans une feuille de bananier... Car oui, les Papous, ces bons papous sont encore cannibales... En parallèle, un papou va traverser les océans pour tenter de retrouver le grigri de la tribu qui leur a été volé par le responsable administratif de la région, afin de le vendre au plus haut prix...

Après un voyage long et périlleux, le duo de curés va enfin découvrir le village papou et s'y installer, avec cependant la peur de ne pas savoir d'un jour à l'autre s'ils seront encore acceptés, ou bien dévorés... Avoir soigné le fils du chef les sauve pour l'instant, mais pour combien de temps ? Car le sorcier Gouloupouï, dont on a marché sur les plates-bandes, crève de rage et de jalousie contre ces deux blancs becs et fait en toute discretion pression sur la tribu pour éjecter ces intrus, qui les polluent avec leurs beaux discours sur Dieu et l'amour...

Les personnages sont assez sympathiques, mais pour moi vraiment trop caricaturaux, bien qu'extrêmement bien décrits et ayant des personnalités très intéressantes. Impossible de croire vraiment à la belle Lik Lik dont François va tomber éperdument amoureux, ni surtout aux dialogues quasiment philosophiques qu'entretiennent les deux missionnaires avec les hommes de la tribu : sont-ils sauvages ou non ? 

On assiste à un choc des cultures phénoménal assez passionnant : les missionnaires, confits dans leurs certitudes, leur dogme, leur bonne conscience, leurs saints et leur religion inaccessible, à mille lieu de la réalité quotidienne de ce peuple relativement accueillant au demeurant, s'il n'avait la fâcheuse habitude de croquer du blanc grillé de temps à autre ou de dévorer leurs bébés... Le choc se produit également pour celui qui est parti à la recherche du totem de la tribu et se retrouve totalement perdu dans notre société mercantile, violente, individualiste... Lui qui rêvait de quitter son île et d'avoir enfin accès à la "civilisation", le voilà qui ne désire plus qu'une chose : rentrer au pays coûte que coûte !

Alors on rit parfois, on s'énerve aussi un peu des prêches des curés (tissu de crétineries !), on s'insurge sur cette pratique (qui doit bien exister encore) de vouloir faire renier à un peuple ses traditions, ses dieux, toute son identité culturelle pour vénérer un autre Dieu dont on a du mal à comprendre pourquoi il serait meilleur...

Le style est tout à la fois foisonnant, époustouflant mais assez fatiguant à lire. J'ai détesté les 50 premières pages, tant j'ai été déstabilisée, désarçonnée. Et puis je me suis prise dans l'histoire et j'ai finalement dévoré ce roman, passionnant, riche, souvent très drôle, poétique aussi, instructif, proposant au lecteur de belles descriptions de la nature et des caractères, bref, une lecture très positive ! Et un auteur que je relirai très probablement.

"Depuis trois mois, nous sommes inquiets.
Aucune nouvelle de père Paul, là-haut, dans la chaîne des Étoiles. Aucun message, pas la moindre fusée de détresse. Et puis ce soir, un Papou en étui pénien, nu du sol au plafond, a déboulé dans la cour de la mission, avec père Paul, proprement emballé dans des feuilles de bananiers, bien récuré, vertèbres, omoplates, tibias, dans le désordre, presque complet, sauf le crâne qui là-haut, sert d'oreiller...
Monseigneur contemplait son malheureux neveu, enfin les omoplates, comme s'il peinait à le reconnaître, et qu'il avait encouragé à venir le rejoindre en Papouasie, l'île la plus inhospitalière du monde. " Malgré une retraite bien méritée, Monseigneur décide de se lancer à l'assaut de cette tribu cannibale, le dernier bastion du Diable, vivant encore à l'âge de pierre, retranchée au-delà de la chaîne des Étoiles.
François, un jeune séminariste, le futur premier curé papou, l'accompagne. Ils vont affronter de multiples dangers avant de parvenir chez les Fouyoughé, qui les reluquent comme des gigots à deux pattes. Monseigneur, à la recherche d'âmes, va se heurter à Gouloupouï, le chamane fouyoughé qui n'est pas le fanatique sanguinaire tant décrié, mais le gardien des traditions dont les pouvoirs stupéfiants ont protégé à ce jour sa tribu des effets pernicieux de la civilisation.
Et c'est le choc frontal, brutal entre l'ordre nouveau, le gris-gris sur sa croix et le sorcier. Comment Mon-seigneur va t il supporter les sorts et persécutions du chamane bien décidé à éliminer le vieux missionnaire ? Un récit haletant, drolatique et riche en rebondissements qui plonge le lecteur dans un monde méconnu, en convulsion, et relègue l'homme blanc ou le Papou à sa juste place, un point d'interrogation... " 

« J'ai visité, une fois, le pays de Mitsinari, de l'autre coté du monde, avec ses cochons si gros qu'ils portent sur la tête des fers de lance !

Et des maisons en bois, si hautes, avec des toits taillés en oufa loumina, des morceaux du ciel aui aveuglent sous le soleil ! Et sur l'immensité d'eau salée, d'autres maisons flottantes, qui crachent de la fumée en avançant comme l'éclair ! Et dans des maisons spéciales, où tu bois, des esprits chantent dans des boites noires... [...] Les filles, cadenassées dans des habits, marchent en équilibre sur des échasses... Et les hommes se saluent dans les rues en soulevant leur chapeau !  [...] Des policiers armés qui t'obligent à marcher dans les clous. Sans écouter tes orteils ! Une prison aux murs épais, où on t'enferme, sans lumière, des lunes. Parce que tu as déposé ta crotte sur le trottoir ! Avec des règlements plus nombreux que les arbres de la forêt que tu dois connaître si tu ne veux pas mourir de chagrin ! Ce progrès t'oblige à vivre sur la pointe des pieds. Interdiction de chasser et de pêcher sans permis. Que tu obtiens avec du papier. Comment le gagner ? En travaillant ! Ca veut dire rester des heures sur une machine, à accomplir toujours le même geste !

Les mêmes boulons ! Si tu veux pisser ? Lève le doigt ! Demande la permission ! C'est la stricte vérité !

Si tu refuses ce travail de forçat ? Pas de papier, pas de toit, pas de manioc, pas de filles. Le policier te réveille dans la rue à coups de bâton. Le ciel n'est plus ton chapeau ! Les hommes d'en bas sont des arbres déracinés que le vent emporte au diable !

Dans nos montagnes, on respecte l'homme pour son courage à la chasse, à la guerre ! Mais mitsinari nous propose un monde barbare, inhumain ! En bas, nos fils boivent la bière, fument l'herbe magique qui rougit les yeux. Ils égorgent pour voler le papier ! Voilà le monde enchanté de mitsinari ! »

« Si j'agissais comme mitsinari, je dirais :

Votre terre meurt sous le goudron.

les arbres sont en prison.

Chaque brin d'herbe est compté.

Et chaque fruit numéroté.

Les oiseaux dans le ciel ? Bagués, fichés.

Dans les villes, chacun pour soi.

Tu ignoreras tes voisins, tes parents.

Dans les rues, des gens pressés courent, comme des animaux sauvages fuyant un jungle en flammes.

Leur vie ? Des cages. Bureaux, autos, maisons.

Les étoiles ? Le chant de la rivière ? Pas le temps.

La nature ? Ca pique, ça mord.

Vos enfants ? Des informes, sans initiation, incapables de survivre dans la forêt.

Ils ignorent la naissance du monde, l'esprit des ancêtes.

Des larves gavées de connaissances stériles qui ne deviendront jamais des Hommes vrais. »

« Le Blanc veut toujours expliquer les choses. Le Fouyoughé vit sans se poser de question, avec un sentiment de merveilleux sacré. La vie est un miracle permanent. Mais le Blanc, ce fanatique du pourquoi, comment, a une âme pleine de goudron, à l'image de la nature disciplinée autour de lui.

Avec lui, la vie cesse d'être magique. Mitsinari croit nous sauver en nous proposant un ordre nouveau, avec un dieu comptable de nos péchés, son escouade de saints paludéens, souffrant de diarrhées, son cortège d'anges et de missionnaires très sûrs d'eux : ils sont la vérité et nous les sauvages à baptiser. Mitsinari parle tout le temps d'amour ! Ce mot qu'il roule avec gourmandise sous la langue et qu'il nous sert rôti, bouilli, braisé. Même s'il ignore ce qu'il signifie. »

Un détail qui m'a fait bien rire : l'accroche de l'éditeur de ce roman est "Lire, c'est être libre", ce qui laisse songeur quand on se souvient des échanges d'alors... Il semble qu'on soit moins libre de donner notre avis sur nos lectures...

Posté par liliba à 08:00 - J'ai lu, j'ai beaucoup aimé - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : aventure, culture, racisme, religion, vocation
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