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4 février 1978/Une journée particulière d’Ettore Scola

Par Angèle Paoli
Éphéméride culturelle à rebours


  Il y a trente ans, le 4 février 1978, le cinéaste italien Ettore Scola recevait l’Oscar du meilleur film étranger pour son film, Une journée particulière. Avec Sophia Loren et Marcello Mastroianni.


  Rome, le 6 mai 1938. Rome, un ensemble d’immeubles mussoliniens. Avec patio et cour intérieure. Dans les hauteurs de l’un des immeubles, l’appartement d’Antonietta. Un petit matin brumeux. Le réveil sonne. Plus tôt que d’ordinaire. La concierge est déjà à l’ouvrage, balai en main et air revêche. La journée d’Antonietta commence. Elle est mère d’une famille nombreuse. Première levée. Elle se met au travail. Préparer les affaires de chacun, costumes militaires, chemises, cravates et bérets. Surveiller et rythmer le réveil des enfants, du plus petit au plus grand, servir les petits déjeuners, beurrer les tartines du mari, café au lit, mettre de l’ordre dans la cuisine, faire la vaisselle et les lits, trier, étendre et ranger le linge, préparer la soupe du soir et le café. Et quoi d’autre encore ? Ah, oui ! Donner ses graines à Rosemond, l’ara qui trépigne dans sa cage ! Et expédier son monde. Enfin ! Mari en tête. Une journée tout aussi harassante et aussi ennuyeuse que les autres, en somme. Pas tout à fait pourtant. Il règne dès l’aurore, une atmosphère étrange, une fébrilité inhabituelle qui circule d’un étage à l’autre de l’immeuble et d’un immeuble à l’autre aussi. Une journée historique commence. Sans autre perspective pour Antonietta que d’en suivre le déroulement sur son poste de radio.

  Et pourtant non ! Tout bascule. Très vite. Il aura suffi de quelques secondes pour que quelque chose change dans la vie morose et inexistante d’Antonietta. Un hasard ? Le destin, peut-être. Qui se manifeste sous la forme de Rosemond, son messager. Rosemond, qui profite d’un moment d’inattention d’Antonietta pour s’échapper de sa cage. Et s’envoler. D’un immeuble à l’autre, d’un appartement à l’autre! De la cuisine cage d’Antonietta au bureau-cachette de Gabriel. Grâce à l’ara ivre de liberté dans cette journée si particulière du 6 mai 1938, Antonietta fait la connaissance de Gabriel. Le voisin d’en face. Un homme bizarre, honni par l’ignoble concierge. Et pour cause. Gabriel est un homme louche, peu recommandable. Un antifasciste, et qui plus est, un homosexuel. Un journaliste et dissident. Qui reste chez lui, bouclé à écrire des textes subversifs. Le jour tant attendu, où le Duce reçoit Hitler!

  Gabriel se terre au milieu de ses livres et de ses papiers. Il attend. Un coup de fil ? Un coup de sonnette ? Il attend. Oui. Mais pas Antonietta. Antonietta qui fait irruption dans sa solitude. Et le distrait, le surprend et l’émeut. Antonietta qu’il dérange par ses gamineries. Ah, la partie de patinette dans la cuisine déboussolée d’Antonietta. Et Gabriel à quatre pattes en train de ramasser un à un les grains de café qu’il a malencontreusement renversés ! Antonietta qui se rebiffe, qui résiste, qui remet de l’ordre dans ses cheveux défaits, rajuste ses bas filés, rajoute du rouge sur ses lèvres, tapote ses joues décolorées par la fatigue ! Antonietta qui a dû être belle, si belle, et qui se néglige, usée par les grossesses, défigurée, blafarde. Antonietta, désarmante face à cet homme étrange et étrangement tendre ! Antonietta désarmée par les explications de cet intellectuel compliqué, par ses questionnements déroutants. Antonietta qui ne comprend pas et livre à cet intrus qui l’écoute et lui prête attention, les secrets de son admiration pour Mussolini. Album Photos et commentaires ! Pauvre Antonietta !

  Gabriel qui grimpe quatre à quatre en se cachant jusqu’aux terrasses de l’immeuble pour aider la ménagère à étendre sa lessive. Et s’engage dans une délirante partie de cache-cache. Antonietta qui s’empêtre dans ses draps et dans ses sentiments. Tombe dans les bras de Gabriel. Mais Antonietta n’a pas compris. Elle s’est trompée sur Gabriel. Ils se séparent dans la tendresse. La journée touche à sa fin. Les héros de la famille sont de retour. La milice est là, elle aussi, qui vient chercher Gabriel. Antonietta, rêveuse, écoute distraitement le récit des exploits des uns et des autres. Tandis que l’époux repu de certitudes propose à sa femme de mettre en route le prochain rejeton. Mâle, bien sûr ! le futur Benito ! Antonietta découragée, prolonge sa soirée solitaire et entreprend en ânonnant la lecture du livre que Gabriel lui a laissé en souvenir. Les Trois Mousquetaires !

  Véritable huis clos, Une journée particulière donne à voir de l’intérieur, comme derrière une loupe grossissante, le face à face de deux êtres humains que tout oppose. Mais au-delà de la rencontre bouleversante de Gabriel et d’Antonietta, c’est une peinture acerbe de l’Italie mussolinienne qu’Ettore Scola donne à lire.

   Construit avec la rigueur dense de la tragédie classique ― unité de lieu, unité de temps, unité d’action ―, le film d’Ettore Scola est une impitoyable machine. Une force qui va et que rien n’arrête! Reste l’espoir, infime, minuscule, la petite flamme que Gabriel, homosexuel et dissident, a allumée, ce jour-là, dans les yeux d’Antonietta. Un espoir amer, couleur sépia.

Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli



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