Magazine Culture

un Maupassant mis en vers

Publié le 17 avril 2011 par Dubruel

BOITELLE

Antoine Boitelle avait à Valognes

La spécialité des sales besognes :

Curer fosses et puisards,

Décrotter égouts et souillards.

Quand on lui demandait pourquoi

Il faisait cet ouvrage dégoutant,

Il répondait : « Ben quoi !

C’est pour mes douze enfants. 

Faut ben qu’j’les nourrisse. »

Il avait effectué son service

Au Havre, dans la Royale.

La promenade municipale

Etait couverte de boutiques

D’oiseaux exotiques.

Dès qu’il avait une permission,

Boitelle y allait par passion.

Plongé dans ses rêves, le marin

N’avait pas remarqué le Gerin,

Café pourtant situé au carrefour

Qu’il empruntait tous les jours.

Or une fois, à l’entrée, tout de go

Jetant bouchons et mégots

Dans une poubelle de la rue.

Une jeune négresse lui apparut,

Elle leva les yeux sur le matelot.

Lui, manquant de culot,

Battit en retraite.

Mais par la suite, en fait,

Chaque jour, il la regardait

A travers les vitres

Poser sur les tables verres et litres.

Toutes les fois, elle lui souriait.

Ainsi l’accord entre eux se resserrait.

Un soir, Boitelle entra dans l’estaminet.

La servante noire fut si attentionnée

Qu’il y revint fréquemment.

C’était pour lui un enchantement,

Boitel limitait les douceurs liquides,

Sa bourse étant souvent à moitié vide.

Après deux mois de fréquentation,

L’amitié devint affection.

Travail, religion, économie

Etant les qualités de son amie,

Il lui demanda de l’épouser.

«Ça s’f’ra, si la mé s’oppose pas.»

A cette annonce, elle se mit à danser.

La semaine suivante, Antoine alla

Déjeuner dans sa famille

A Tourville.

A la fin du repas,

Au moment propice du café-calva,

Il annonça le désir de se marier.

La déclaration du marin-fourrier

Provoqua aussitôt des questions.

Il décrivit l’objet de sa passion,

Ne cachant rien

Pas même son teint.

-«Noire ? C’est-y partout ?»

-« Pour sûr, partout,

Comme toi t’es blanche. 

L’curé, l’dimanche,

L’est ben en noir, aussi.

C’est pas pis qu’son surplis

Qu’est tout blanc. »

Le dimanche suivant,

Antoine, empli d’espoir,

Vint présenter son amie noire.

Parée de ses plus beaux atours

Où dominaient tour à tour

Le jaune, le rouge, le bleu, le rosé,

Elle donnait l’air d’être pavoisée

Comme un 14 Juillet.

Le père tapotait son gobelet

Mais se taisait.

La mère, plus hardie, lançait :

-« Elle est trop noire. Moins,

J’m’opposerai point,

Mais là, on dirait Satan.»

Antoine, comprenant

Que s’était fini,

Dit à sa bonne amie :

« Alle ne veut pas t’revoir.

Alle t’a trouvée trop noire.

J’va t’ramener au cabaret.»

Quand Antoine avait narré

Tristement son histoire,

On lui offrait à boire

Pour le réconforter

Car il s’empressait d’ajouter

«Après ça, j’ai eu cœur à rin,

A rin !

J’suis d’venu ce que j’sieus,

Un ordureux, un bouseux.»

Il était alors souvent charrié :

-«Tu t’es pourtant marié.»

-«Oui, et j’peux dire 

Qu’elle m’a pas déplu l’Elvire

Pisque j’y fis douze marmots

Mais c’n’est point l’aut’.

L’aut’, elle n’avait

Qu’à m’observer,

Et sitôt j’me sentais

Comme transporté…»


Retour à La Une de Logo Paperblog

A propos de l’auteur


Dubruel 73 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Dossier Paperblog

Magazine