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Chronique d’un égarement et Portrait d’une ombre, de Jacques Ancet (par Yann Mirallès)

Par Florence Trocmé

Ancet Chronique d’un égarement et portrait d’une ombre (1), deux livres de Jacques Ancet tout juste parus, semblent avoir pour tâche, non pas d’écrire sur le temps, mais (le verbe serait à prendre en sa valeur transitive directe) d’écrire le temps. Ces deux livres, jumeaux dans la forme (des blocs de prose de quelques lignes, entrecoupés de blancs et de courts passages dialogués), seraient donc à lire comme des journaux certes (la question des saisons, des jours qui passent, est centrale : « Le journal s’ouvre et se ferme, les vaches meuglent. C’est le présent, dis-tu. »-CE ; « le bruit du journal »-PO) mais des journaux insolites : pas de dates en effet (seulement le décompte des heures dans une journée quasi sans limites), peu d’événements à quoi se raccrocher… Des journaux comme « écriture de l’avenir », au sens où l’entend Jean-Pierre Jossua dans Carnets du veilleur, c’est-à-dire une écriture qui « se rendrait attentive à ce qui survient, inopiné, à ce qui surprend, mais aussi capterait ce qui s’annonce » ? 
 
C’est l’impression qui se dégage de ces deux ouvrages, en tout cas. D’où une expérience de lecture déroutante, qui épouse celle des jours, avec ses temps morts et ses brusques accélérations ; lecture tour à tour stagnante et fluide, qui privilégie ces moments où le temps semble suspendu, où « rien ne se passe que ce qui passe » (CE), qui nous plonge, nous lecteurs, dans des paysages où « la neige recouvre tout, jusqu’au ciel » (PO), dans ces atmosphères de ville somnolente au début d’après-midis où les minutes s’éternisent… Et qui nous met face à « l’insignifiant d’un jour sans date. Silence, ciel gris, vent dans les branches. Comme dans un film muet d’il y a longtemps. » (CE
 
Ancet portrait L’image du « film muet » n’est pas fortuite. Liée à un rapport au temps (« il y a longtemps »), elle met en évidence une constante de ces textes : le mouvement dialectique de disjonction et d’action réciproque de l’image sur le son, des sens (ouïe et vue surtout : « Je vais presque voir – ombre et lueur – ce que j’entends. Voir les voix »-CE) les uns sur les autres, des choses vues sur le sujet regardant (« Ce que je vois me voit »-CE) et de cette « voix entre regard et mémoire » (CE). Mouvement que la figure du chiasme résumerait : figure à entendre aussi bien en son sens grammatical et rhétorique, car elle est souvent employée (« Ce que je regarde, je ne le vois pas. (…) Ce que je vois, je le regarde »-CE ; « Dans ce qui bouge, ce qui demeure. Dans ce qui demeure, ce qui bouge. Dans le jour la nuit et dans la nuit le jour »-PO ; et l’épigraphe tirée du Koan Zen dit bien : « L’heure me regarde et je regarde l’heure »), que dans un sens plus général en tant que figure de la pensée, en œuvre dans la Chronique et le portrait
 
Ainsi, le langage influe sur le réel, qui lui-même agit sur le langage. Les segments du temps renvoient les uns aux autres : certes le questionnement de l’indicible présent est prépondérant (« – Qu’est-ce que le présent ? – Ce que tu tiens sans le tenir. Ça fuit, ça arrive à la fois. – Comment le vivre ? – Sans le savoir. Tu y es : tu oublies. »-CE) mais il est comme scindé, tiraillé entre le passé et l’avenir : « Je voudrais rester entre les deux, sur le fil. (…) Je me retourne : une clarté s’éloigne. Je dis : c’est le passé. Devant, l’ombre est un puits où le futur me regarde de ses yeux vides. » (CE) ; « est-ce aujourd’hui ou dans la mémoire, ou les deux ? » (CE). D’où ce final magnifique de Chronique d’un égarement, dans lequel le poète revient sur le projet du livre, manière de lier le passé (la décision initiale, le livre maintenant achevé), le présent (l’écriture qui se poursuit, le perpétuel présent du poème) et l’avenir (le livre comme projection) : « Je me souviens. Il y avait une fenêtre ouverte sur un intérieur invisible et j’ai pensé qu’il y aurait toute une histoire à écrire sur ce simple détail : une fenêtre ouverte, par un matin de juin, quand la ville se réveille et que, semble-t-il, tout pourrait vraiment commencer. J’ai pensé et je suis passé. (…) pour un instant et pour toujours, tout sombrait et naissait à la fois… » 
 
Qu’on ne s’imagine pas pour autant que le chiasme soit ici une figure de l’enfermement, une manière de renvoyer au Même. Bien au contraire, il s’agit toujours, dans ces deux livres, de chercher l’Ouvert (« L’espace s’ouvre. »-PO), de se perdre et se retrouver sujet du poème (« Je suis perdu » est la phrase qui débute Chronique d’un égarement et qui en constitue « le leitmotiv »), d’aller vers cet inconnu que disent les pronoms « il » ou « elle », ou encore « l’ombre », « ce non-visible qui peu à peu se trame aux lisières du visible », dans portrait d’une ombre. Vers « un no sé qué quedan balbuciendo » (Saint Jean de la Croix), que Jacques Ancet lui-même traduit par « je ne sais quoi qu’ils vont balbutiant », et qui n’est pas forcément un ineffable ; mais bien un indicible : « la vie, simplement, avec ses hauts et ses bas. Ce qu’on ne peut jamais dire » (CE) – mais que le poème s’efforce pourtant d’énoncer. 
 
[Yann Mirallès] 
 
(1) Désormais désignés par leurs initiales : respectivement CE et PO.  
 
Jacques Ancet 
Chronique d’un égarement 
Éditions Lettres vives, 2011 
18 €  - présentation du livre 
 
Jacques Ancet 
Portrait d’une ombre 
coll. PO&PSY, Érès, 2011 
10 € - site de l’éditeur  


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