A rebrousse-poils

L’ensemble met en scène une « cruauté-lèvre » jusqu'au suicide, une angoisse très contemporaine, mais qui transforme - et sans ménager les inventions de formes ! - ce qui ne serait qu'un nihilisme générationnel (« la démesure du désastre ») en fête communautaire, hallucinée et orgiaque (« le désir serait de pouvoir toucher »), sans même céder à l'un comme à l'autre !
Car le plus incisif de ce livre - accroché certes à notre époque par tout ce qu'il manipule de tensions, jouissance hyper-individuée devenant hyper-individise à travers machines, drogues, débauches, plus fictivement « expérimentales » les unes que les autres -, ce qui le rend décisif, donc, c'est qu’il nous prend sans cesse, nous, ses lecteurs, ses semblable (ses « frères » aurait encore dit Lautréamont, sans oublier, bien sûr, ses « sœurs » !), à rebrousse-poils ! Et à rebrousse-poils dans tous les sens : des clichés grand public, des formalités élitistes, des malaises et des dépressions, des tentations parodiques (Guyotat tourné court), des genres convoqués au tribunal des flagrants délires (le poétique : la mise en vers sans le moindre effet lyrique, le narratif : les rebondissements sans autre liaison que la cocasserie, le philosophique très logique : digne des spéculations les plus allemandes, le graphique même : grouillant de lettres perdues…).
Ce « pornolettrisme », sous la figure en passe de devenir mythique sur le net où elle sévit, Ariane Bart, se prend lui-même à rebrousse-poils - il ne tombe pas dans le dadaïsme - et je crois que là réside son impact : son style - cet excès du sens - précipite l'écart dans la chute !
Antoine Boute, sismographe d’une génération, renverse les idoles branchées du désespoir en performance burlesque et poignante.
[Eric Clémens]
