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De la notion de perspective dans l'art ...

Publié le 10 mai 2011 par Rl1948

   Dans le cadre de notre découverte hebdomadaire du fragment de linteau du mastaba de Metchetchi (E 25681), j'ai évoqué mardi dernier, souvenez-vous amis lecteurs, la notion d'aspectivité mise en exergue par l'égyptologue allemande Emma Brunner-Traut.

   Ce concept s'oppose, je l'ai souligné, à celui de perspective. Et d'épingler, pour ce qui concerne plus spécifiquement  les quelques premières tentatives, l'art grec de la statuaire : c'est en effet à la période dite "classique" que ses sculpteurs ont commencé, approximativement au milieu du Vème siècle avant notre ère, à en prendre conscience, délaissant alors l'aspectif qui était leur aux époques précédentes, influencés qu'ils avaient été notamment par l'art égyptien -  "reconnaissance de paternité" qui, à beaucoup, pose toujours énormément de problèmes !

   Pour ce qui concerne la peinture, l'accomplissement épanoui de cette notion de perspective n'interviendra qu'à l'époque de la Renaissance, dans les Flandres et, surtout, en Italie.

   1342. Sienne. Les frères Lorenzetti, qu'il est maintenant convenu de considérer, après les assertions d'Erwin Panofsky dans son essai fondateur La Perspective comme forme symbolique, paru en 1927, comme les précurseurs d'une peinture comportant une perspective entièrement monofocale centralisée.

(Il s'agissait de pavements de sol.)

Lorenzetti-Pietro---Naissance-de-la-Vierge--1342-.jpg

Lorenzetti-Ambrogio---L-Annonciation--1344-.jpg

   Puis, dans la foulée, le Quattrocento : 1414-1450. Brunelleschi, Donatello, Masaccio, en priorité ; Fra Angelico, Filippo Lippi et tant d'autres par la suite ...

   La Florence des Médicis, s'opposant à celle des Strozzi ...

   Certes des contingences chronologiques, historiques et politiques inhérentes au monde toscan ne pourraient être seules excipées aux fins de comprendre les raisons de la naissance de la perspective  en peinture en cette ville et à cette époque précise, plutôt qu'ailleurs et en un autre temps.

   Mais ce serait essentiellement vers une réflexion intellectuelle, philosophique, mâtinée de métaphysique que, selon d'éminents historiens de l'art tels Panofsky que j'ai cité à l'instant et Daniel Arasse, notamment dans quelques-uns des 25 remarquables rendez-vous d'antenne diffusés pendant l'été 2003 sur France Culture et retranscrits sous le titre Histoires de peintures (2004), il faudrait que nous nous tournions pour comprendre cet aphorisme d'Hubert Damisch : La perspective, ça ne montre pas seulement, ça pense !

     Si pour le théoricien allemand de l'art la perspective est la forme symbolique d'un monde où  Dieu se serait absenté, et qui devient un monde cartésien, celui de la matière infinie, pour le Français, aux antipodes de ces propos, elle est représentative d'une vision du monde qu'elle construit, un monde en tant qu'il est commensurable à l'homme.

   Vous aurez compris que, bien que s'opposant viscéralement, ces deux "définitions" ressortissent à une même réflexion philosophique.

   Rappelant qu'avant de porter le nom de "perspective", ce concept se disait "commensuratio" en italien, Daniel Arasse poursuit en le définissant comme la construction de proportions harmonieuses à l'intérieur de la représentation en fonction de la distance, tout cela étant mesuré par rapport à la personne qui regarde, le spectateur. Et de conclure que Le monde devient donc commensurable à l'homme. Ce dernier peut ainsi construire une représentation vraie de son point de vue. L'oeil de l'homme spectateur se révèle prépondérant ; à tout le moins en plein accord avec les idées humanistes qui se développent alors. 

   N'oublions pas qu'à cette époque, l'on quitte, selon la belle formule du philosophe français d'origine russe Alexandre Koyré,  le "monde clos" pour entrer dans "l'univers infini" : naisssent par exemple des conceptions novatrices quant  à la mesure du temps et celle de l'espace !

  

     C'est donc au sein même de tout ce brassage métaphysique que nous nous devons de replacer l'invention de la perspective qui se déploiera dans le monde de l'art européen pour de nombreux siècles ...

   Mais en réalité, d'où vient et que recouvre ce terme ?

   Pour construire une perspective, précise D. Arasse, il faut un point de fuite, qui donne une ligne de l'horizon vers laquelle convergent toutes les lignes de fuite.

   Il n'est pas superfétatoire de se souvenir, avec Le Robert, Dictionnaire historique de la langue française (1992), p. 1489, que ce terme provient du latin médiéval perspectiva, forme féminine de perspectivus qui signifiait "relatif à l'optique", notamment en rapport avec les théories de la réfraction des rayons lumineux et qui, tous deux, avaient été forgés à partir du verbe perspicere, "regarder à travers", "regarder attentivement", "discerner clairement" ...

   A la Renaissance, c'est évidemment le vocable italien prospettiva qui, employé pour différencier la science de la vision de celle de la représentation graphique de l'espace, donnera le français "perspective" définissant la manière de représenter la profondeur spatiale.

     

   Cela posé, à l'instar des penseurs qui n'en finissent pas d'asséner doctement que la philosophie trouve son origine en Grèce, tous les théoriciens de l'art, depuis Platon, le grand gagnant, comme le définit Michel Onfray dans son tout récent Manifeste hédoniste (Paris, Editions Autrement, 2011, p. 9), nous tiendront un discours similaire pour nous persuader que la perspective est elle aussi bel et bien née dans l'esprit des artistes grecs ... Et donc, que les Egyptiens l'ignorèrent totalement ...

     Tous les historiens de l'art, vraiment ??? En ce compris les égyptologues ??? 

     Et si nous nous retrouvions ici même mardi prochain, le 17 mai, pour en discuter sérieusement ?         

(Arasse : 2008, 45-74)


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