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lettre de l'atelier

Publié le 10 mai 2011 par Lironjeremy

lettre de l'atelier Le ciel est couvert. Il y a des travaux dehors. Je galère depuis hier avec deux formes grises que je n’arrive pas à faire aller ensemble. Ça vient peut-être du bleu que j’ai mis sur la droite et qui tour à tour disparait du champ visuel et puis rappelle à l’œil sa violence ou sa bizarrerie. A une toute petite nuance de ton. Hier en partant j’avais laissé le chaos mais aujourd’hui que j’y reviens ça semble tenir mieux. Comme s’il avait fallu la nuit à reposer pour que les choses se fassent. Une des difficultés c’est que le regard que l’on pose change constamment. Ainsi, les choses elles-mêmes, la lumière et tout ce fond derrière les yeux. Rien n’est stable, rien n’est sûr. On voudrait dire : « Arrêtez de bouger sans cesse pour que je puisse voir enfin un peu ! ». Mais Mallarmé a dit juste : on ne peint pas les choses mais une relation, un rapport entre les choses. Au premier plan il y a aussi ces ombres mauves au bord d’un vert cru posé sur du sombre. J’ai regardé Gauguin et j’avais même envie de mettre de l’orange mais alors tout ça tuerait complètement l’harmonie de gris colorés -un peu bleutés pour les ombres et ocre- que j’ai essayé en partie haute. Un moment le tableau hésite entre cette harmonie de gris et un débordement coloré. Evidemment chaque touche que l’on pose, même discrète, modifie tout le tableau, le jeu des équilibres. Et je dirais même : change le problème. Ainsi, d’un moment à l’autre c’est et ce n’est pas le même tableau auquel on travaille. C’est pas comme si on avançait droit. Je passe des heures à peindre sans pinceaux, envisageant des modifications, des combinaisons diverses, essayant de prévoir les effets. Ça me fait penser à ces joueurs d’échec envisageant touts les déplacements possibles et leurs conséquences loin devant le geste. Qui dirait que ce n’est pas peindre, regarder un tableau ? On se perd dans le vertigineux champ des possibles, la multiplicité des combinaisons. Peut-être que plus on court après les choses plus elles échappent. Il faudrait les laisser venir avec un faux détachement. Guetter du coin de l’œil. Enfin, je n’en sais toujours rien et ça me paraît chaque fois un peu plus difficile. Ça peut paraître absurde tout ce mal pour accorder des formes mais il faut croire que je me suis bien accommodé de mon bourreau pour ne demander rien d’autre qu’assez de temps et d’énergie pour y retourner.

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