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Portrait de l’artiste en salaud

Par Borokoff

A propos de L’Homme d’à côté de Gaston Duprat et Mariano Cohn 2 out of 5 stars

Portrait de l’artiste en salaud

A Buenos Aires, Leonardo, un designer à succès, vit avec sa femme et sa fille dans l’opulente  « Maison Curutchet », la seule maison construite par Le Corbusier (1887-1965) en Argentine. Mais un matin, il est réveillé par des bruits sourds de massue. Des ouvriers cassant le mur mitoyen de sa maison s’apprêtent à construire une fenêtre donnant… chez lui ! Ni une, ni deux, Leonardo fonce se plaindre chez Victor, son voisin, un géant à la voix rocailleuse qui prend rapidement l’ascendant psychologique sur lui.

Portrait d’un designer « bobo » qui a fondé sa réussite sur les ventes pharaoniques d’une de ses créations (un fauteuil), L’Homme d’à côté consiste en une confrontation tragi-comique entre deux hommes au style et à l’éducation opposés.

Dans les affaires, Leonardo est un type arrogant et très sûr de lui. Lors d’une querelle de voisinage, il va passer pour un vrai poltron, perdant en un instant son aplomb, impressionné par la carrure physique et le ton autoritaire de son voisin. Leonardo cherche un terrain d’entente avec Victor alors que sa femme, hargneuse, le pousse à ne faire aucun compromis.

Leonardo est distant, emploie des tournures élégantes voire alambiquées. Victor, crâne rasé parle au contraire avec un ton direct et familier, utilise des expressions vulgaires. Leonardo est un lâche convaincu de son génie et de sa classe, Victor une sorte de « beauf » raciste à qui l’on ne peut reprocher au moins de vouloir jouer un personnage.

Portrait de l’artiste en salaud

C’est un portrait acide, une fable cruelle que cet Homme d’à côté. Leonardo est dans la pose permanente et la volonté d’épater la galerie. Personnage vaniteux, c’est un designer à qui il faut reconnaitre un certain talent. On dirait le portrait craché de José Mourinho. Mais pas une seconde, les réalisateurs ne l’épargnent ni le rendent sympathique. Après un diner mondain, Victor se réjouit d’écouter des musiques conceptuelles creuses avec un alter ego designer répétant des platitudes (« c’est trop fort, c’est trop fort »). Le soir même, pour insister sur la méchanceté du personnage et son côté mesquin, Leonardo et sa femme critiquent ces mêmes invités qu’ils ont trouvé « débiles ».

La liste est longue des côtés retors du personnage de Leonardo. On pourrait citer encore sa goujaterie lorsqu’il propose lamentablement à l’une de ses étudiantes de coucher avec elle. Dominé par un Victor qui lui fait peur, Leonardo pense pouvoir imiter le style de son adversaire et en faire un ami (un allié plutôt) mais le jeu échoue à chaque fois et se retourne contre lui. Ce qu’il y a de plus pathétique dans l’histoire, c’est que Leonardo aurait laissé tomber depuis longtemps cette histoire de vis-à-vis si sa femme ne l’exhortait pas comme une mégère à se battre.

Alors que retenir de ce conte cruel de la bourgeoisie ? Que le personnage de Victor est joué par un Daniel Araoz aussi drôle qu’inquiétant. Malgré son manque de manières et sa vulgarité, Victor devient le personnage le plus attachant du film. Mais ce que l’on peut reprocher aux deux réalisateurs, c’est d’avoir eu trop confiance en leur (bon) scénario et de s’être reposés dessus. L’analyse psychologique de Leonardo manque d’épaisseur. Les situations grotesques mettant en scène un Leonardo à bout de nerfs ne sont assez poussées (scène brève où il pleure tout seul dans sa voiture).

On aurait aimé que Gaston Duprat et Mariano Cohn aillent plus loin dans le côté pathétique du designer, qu’ils développent davantage sa mesquinerie, son étroitesse d’esprit et cette suffisance qui l’amènent peu à peu à une impasse aussi comique pour le spectateur que tragique pour lui-même.

Le vrai sursaut de la mise en scène vient avec la chute, où le cynisme du designer débouche sur une perte d’humanité totale.

www.youtube.com/watch?v=pvCyjMoCDT8


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