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Isabelle Lortholary explore la face cachée des femmes

Par Bscnews
Isabelle Lortholary explore la face cachée des femmesPar Emmanuelle De Boysson - BSCNEWS.FR / La quête des non-dits, de l’indicible, du secret, presque honteux, était déjà présente dans un de ses romans, Heureuse ou presque. Dans « Des femmes de l’autre côté », Isabelle Lortholary poursuit son exploration de la face cachée des femmes à travers des instantanés, des nouvelles écrites avec justesse, finesse, un style dans la veine de Sylvia Plath, de Virginia Woolf, des romancières qu’elle admire.
Pourquoi avez-vous choisi d’écrire des nouvelles ? Est-ce afin de mieux explorer différentes facettes de vie des femmes ?
Je n’ai pas choisi d’écrire des nouvelles à priori. Ce que j’avais envie de raconter nécessitait cette forme, pour que ce soit à la fois juste, percutant et amusant. Cela dit, j’aime les nouvelles, j’aime en lire et j’aime en écrire. Une nouvelle, c’est comme un tableau (ou une photographie) avec un cadre dont on ne peut pas sortir à l’intérieur duquel se trouve un sujet à travailler, minutieusement. C’est à la fois contraignant et rassurant, contrairement au roman où tout est permis (où l’on peut donc se perdre !) Alors peut-être qu’une autre  réponse possible à votre question serait celle-ci : j’ai choisi d’écrire des nouvelles parce que c’est une forme qui me rassure, dans laquelle je me sens bien, qui me permet de travailler chaque mot, chaque virgule –chaque trait - sans déborder.

Quel est le fil qui les relie ? La solitude, le désenchantement, le doute, les regrets?

Oui, et encore : la nostalgie, la peur, la jalousie, la tristesse, la quête identitaire…  (Autrement dit : la face cachée, ou l’envers du décor –ce qu’il y a sous la peau de chaque femme, ou presque ; tous ces sentiments, toutes ces « choses », assez inavouables à soi-même et aux autres, qu’on préfère cacher, qu’on dissimule et qui du reste ne sont pas toujours dicibles ni tangibles.  )
Névroses, hystérie, silence, échec du couple, pensées morbides, chagrins… ces femmes souffrent, même si elles sont en quête de bonheur, pensez-vous que l’image de la femme que donnent les magazines féminins, comme Elle auquel vous collaborez ne correspond pas à la réalité, à ce qu’elles vivent ?
Dans chaque journal féminin (ELLE ou un autre), il faut évidemment distinguer les pages « mode » (et ces pages ne sont pas conçues pour refléter une réalité de la femme aujourd’hui, mais plutôt pour donner envie de rêver…), des pages « reportage », qui elles, je crois, donnent une large place à la réalité quotidienne des femmes, françaises ou étrangères : combats (pour la liberté, pour l’égalité), chômage, problèmes de couples/enfants, maladies psycho et physique, etc.
Madame Coquette est drôle et triste en même temps – vous avez l’art de la chute : finir par ses ongles vernis de sang, Dior n°853 en dit long sur la cruauté de cette mère que toute explication psychologique, ce souci de la métaphore, du détail est très présent chez les romancières anglaises, non ? Vous inspirent-elles ?
Je les ai beaucoup lues, ainsi que les romancières –et nouvellistes – américaines. Elles font partie de mon bagage. Mais sincèrement, ce qui m’inspire, ce peut être un film (je pense au sublime « Sue Perdue dans Manhattan » d’Amos Kolleck, que j’ai vu trois fois lors de sa sortie en salle, et sans lequel je n’aurais pas écrit certaines de ces nouvelles – ni certaines des précédentes, in « Heureuse ou presque), ce peut être un lieu (« Le journal d’Ornolac » existe parce que le lieu –Ornoloc- m’inspire depuis que je suis enfant, et même si mon imagination et mes fantasmes l’ont beaucoup transformé !), ce peut être une image, une phrase entendue dans la rue, un mot, ou un visage aperçu. Et, encore une fois, ce qui est inspirant pour moi, c’est ce cadre dont je parlais tout à l’heure : j’ai un sujet, je le travaille, je creuse, je cherche. Je passe de longs moments à rêvasser, à regarder autour de moi (les femmes, mais aussi les hommes), pour trouver le détail, le petit truc qui fera mouche, qui sera juste. Encore un mot : je ne trouve pas Madame Coquette triste et drôle ? Je la trouve terrible et dure.
Vous citez Virginia Woolf en exergue, avez-vous voulu montrer une certaine lassitude « jusqu’à l’écrasement de ce mot » de femmes ? De ce monde de femmes ? La réponse est peut-être dans cette phrase : «  sans ces filles autour de moi, que pourrai-je inventer » ?
Non, c’est plutôt le pluriel et le côté généralité qui m’agace, le côté « vieille rengaine » sur les femmes, comme dit la narratrice du Journal d’Ornolac : « les femmes ». ou « la plupart des femmes ». Mais de quelle femme s’agit-il au singulier? Alors qu’on ne parle pas des hommes au pluriel, on se plaît – on se complaît - à parler de nous comme d’un ensemble uni et uniforme. C’est mon côté féministe. Isabelle Lortholary explore la face cachée des femmes
Vous évoquez souvent Sylvia Plath, Virginia Woolf, Zelda. Dans « Ce qu’elle pourrait dire d’elle », votre personnage se dit jalouse de leur talent, elle s’essaye à calquer leurs actes, leurs insomnies, leur folie. Que représentent-elles pour vous ? Quelles qualités littéraires admirez-vous chez elles ?
J’admire chez elles à la fois le fond et la forme, et leur capacité à raconter (tout) un monde, voire un être et une humanité entière, à partir d’un sujet ou d’un thème en apparence anecdotique : une fête à organiser, des casseroles sales à laver, une nouvelle robe à acheter ou une nouvelle teinture de cheveux.
Auriez-vous envie de développer l’une de ces nouvelles, d’en faire un roman ? Celle du Journal d’Ornolac en est un : vous êtes-vous inspirée de votre travail d’écrivain ?
Vous répondez à la première question : la seule fois où j’ai eu envie de développer l’une de mes nouvelles –où j’ai ressenti le besoin de- et bien…  je l’ai fait ! Et cela a donné  « Journal d’Ornolac ». C’est sans doute mon texte le plus personnel, voire le plus autobiographique. Les questions qui hantent la narratrice sont les miennes : sur l’amour, la maladie, la mort, mais surtout, sur l’écriture, le travail d’écriture. Et sur ce que cela signifie d’être une femme – qu’est-ce que cela signifie « être », et comment savoir qui l’on est…
Critique littéraire à Elle, qu’est-ce qui guide vos choix ? Quels sont les romans que vous avez aimés cette année ?
Je « suis » souvent les mêmes auteurs. Sinon, chaque livre que je reçois en sp, j’en lis quelques pages, ainsi que la quatrième de couverture. Ce qui guide mes choix, c’est d’abord le style, pas le sujet. J’aime la «  belle »  écriture. Pour ce qui est de mes coups de cœur de cette année, il y en a eu quelques uns… mais me reviennent « Beau rivage » de Dominique Barberis, et « 4 jours en mars » de Jens Christian Grondahl.
Vos auteurs favoris dans l’histoire littéraire ? Les romans qui vous ont marqué ?
Réponses banales d’une ex étudiante de lettres à la Sorbonne (Paris IV): Proust, Stendhal, Flaubert… Simone de Beauvoir, Sagan… Zweig, Goethe, Rilke, Walser… Fitzgerald, pour « Tendre est la nuit », et ses nouvelles essentiellement ;  V Woolf (« Mrs Dalloway » : un choc !) ; j’arrête, la liste est trop longue, je déteste ce genre de question car j’en oublie certainement ! Plus proche de nous –des «  rencontres »  plus récentes : le « Journal » de Sylvia Plath, ainsi que son unique roman (« La cloche de Détresse ») et ses nouvelles - j’aime moins sa poésie. Tous les livres de Laura Kasischke. « Journal d’un écrivain » de V Woolf que je n’ai lu qu’assez récemment. Tout Jean Rhys. Presque tout de Carson Mc Cullers. . « Accordez moi cette valse » de  Zelda Fitzgerald. Et presque tous les livres de Nancy Huston, presque tous ceux de Jens Christian Grondahl !
Isabelle Lortholary
« Des femmes, de l’autre côté », Gallimard.

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