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Chroniques décadentes

Publié le 15 mai 2011 par Francisbf

Camarade lecteur,

c'est avec un peu de honte que je transcris aujourd'hui cette note de blog, rédigée il y a quelques jours alors que j'étais vautré dans le plus abominable confort petit-bourgeois.

En effet, suite au lobbying intense de mon papa et de ma tante, que je ne soupçonnais pourtant pas de nourrir ainsi des envies décadentes, je me vis forcé de rédiger cette missive au quatrième ou cinquième pont d'un bateau de croisière, à l'une des tables du bar. J'espérais ainsi ressembler un peu à Hemingway, un peu plus du moins que les deux autres occupants du bar, à qui je lançais des regards courroucés, d'autant plus que ces salauds avaient les moyens de se payer des caïpirinhas, eux. En plus, l'un d'eux était canadien, pour l'amour du ciel. Enfin, supporter la promiscuité des wannabe Ernest, c'est le prix à payer quand on a décidé de décader, j'imagine. Et là, on a décadé bien bien.

Tout avait pourtant commencé de manière quasiment prolétaire, par une réduction de 30% sur le tarif de pleine saison, et un trajet sportif en minibus sur la route défoncée qui mène à Podor (quelque part sur le fleuve Sénégal, à quatre heures de Saint-Louis), coincés entre nos compagnons de voyage.

J'ouvre ici une parenthèse pédagogique, afin de tordre le cou à un préjugé sans doute tenace, que j'ai moi-même nourri de mon temps : non, les passagers des croisières ne sont pas forcément tous de vieux croulants, il y en avait un de moins de trente ans, au port altier, aux pieds sales, et à la barbe dissipée.

Donc, disais-je, ça a commencé populo, puis, à notre arrivée, nous attendait ça :

africanqueen.jpg

Ha non, pardon, c'était ça :

bouelmogdad2.jpg

Ha quand même, je veux dire, hein. Quand je vous disais qu'on décadait.

Afin de se mettre dans l'ambiance dictée par l'environnement, ma tante décidait sur le champ (enfin, à la fin du repas, pendant le speech du commissaire de bord) d'avoir ses vapeurs, malgré son manque d'équipement en corset (autrement dit : elle a tourné de l'oeil raide sur sa chaise). Ce charmant et aristocratique intermède (ponctuée de deux ou trois dégueulis sur le pont briqué de frais) nous permit de nous faire offrir une cabine climatisée supplémentaire, sans frais, ainsi que les attentions de la charmante masseuse du bord, et de la non moins charmante stagiaire (?).

Puis le lendemain, nous décollâmes pour trois jours de glande intégrale.

Une croisière sur le fleuve Sénégal se déroule, selon notre expérience, ainsi : on a la Mauritanie à tribord, le Sénégal à bâbord, à l'arrière, un moteur fait teuf-teuf et crache un filet de fumée par une grosse cheminée rouge. Avachi sur le pont supérieur avant (ou au bar, ou dans la piscine, quand il commence à faire trop chaud), on passe devant des villages, sur une berge ou l'autre.

Des mômes nous font coucou en hurlant, on leur renvoie leur coucous avec calme et dignité, en secouant la main comme la reine d'Angleterre. On a un peu l'impression d'être dans un zoo, sans trop savoir de quel côté des barreaux on se trouve. Ce qui est sûr, c'est qu'on se dépense plus que les bergistes : eux ne font coucou que quand on passe, mais nous, on passe tout le temps. On passe notre temps à passer. Et voir des gens me faire coucou en tapant sur des casseroles me donne l'impression d'être obligé de les prendre tous en photos, eux et leurs zébus. Et leurs bosquets d'arbres, pour le côté mauritanien, par compassion. La végétation a l'air d'avoir bien assimilé que la Mauritanie, c'est le DÉSERT, et que dans le désert, il ne FAUT PAS pousser, même si à 200 mètres en face, ça foisonne comme des cochons et ça a des mangues qui dégoulinent de partout.

Donc, côté mauritanien, ça donne ça :

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Et côté sénégalais, ça :

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A part regarder et faire coucou, quand le bateau bouge, on a plusieurs options : prendre le soleil, se tremper dans la piscine, boire des Blue Lagoons servis par un barman avec moustache et afro (à qui on ramènera nous-mêmes nos verres vides, dans ce qui restera la seule concession aux idéaux crypto-communistes de notre jeunesse), se faire masser, jouer au Scrabble.

Mais le bateau ne fait pas que bouger, et heureusement : le trajet n'est pas super long, et il faut bien mettre la semaine à le faire, du coup, des fois, on s'arrête pour faire des pauses culturelles. Plusieurs thématiques sont proposées, dans notre croisière. Je recopie texto la brochure :

-Visitez des hôtels et faites-vous dévaliser par les vendeuses de colliers et de machins en bois !

(et faites des photos ironiques de vos compagnons flamands)

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-Mangez un méchoui à la lueur des lampes-tempêtes !

-Mangez un tieboudienne sous les manguiers et faites-vous dévaliser par les vendeuses de colliers et de machins en bois !

-Visitez des villages peuls et jouez à « Brad et Angelina font leurs emplettes » ! Puis faites-vous dévaliser par les vendeuses de colliers et de machins en bois !

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I'll take the little black one.

Un trait d'esprit de mauvais goût s'est glissé dans cet article, sauras-tu le repérer avant que ma maman ne me force à l'enlever ?

Au passage, on peut en profiter pour faire des études sociologiques : en particulier, j'ai pu constater que l'appareil photo suit la loi du 4x4, et avoir la fierté d'être moqué pour le ridicule de mon petit appareil numérique.

appareil.jpg

Mais non, cette photo ne sous-entend rien, voyons.

Au final, la décadence, c'est chouette. Le problème, c'est que quand on est un pauvre toubab, on en profite pas assez longtemps.


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