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Jacques Henric : " J'aime les gens qui refusent"

Par Bscnews
Par Marc-Emile Baronheid - BSCNEWS.FR / L’ironie du sort ne préserve personne, surtout pas les écrivains. Jacques Henric aurait pu l’apprécier à ses dépens, si l’odyssée qu’il relate avait tourné court au sens premier du terme. Grand amoureux devant l’Eternel – on ne partage pas impunément la vie  de Catherine Millet – il a vu un jour sa prostate entreprendre une action en divorce. Branle-bas de combat ! Opération inéluctable. Par-delà le spectre de la mort, un autre enjeu se profile : un coup de scalpel maladroit et c’est l’adieu à la virilité. Le dieu Eros lui envoie un signal fort : le chirurgien chargé d’intervenir s’appelle …Casanova.
Ce qui aurait pu n’être qu’une incursion de plus sous le tropique du cancer ou un essai sur la métaphysique du vacillement est au contraire un récit dense, tout d’érudition contenue, ouvrant de belle manière sur des enjeux fondamentaux, que les citations liminaires identifient clairement. Entre l’Afrique et nous, tout serait dans le juste rendu des couleurs. Mais ce Continent noir : une métaphore amoureuse ? Une manière de donner raison à Miguel Torga, pour qui l’universel c’est le local moins les murs.
Je bande donc je suis ?
Oui. Mais je n’ai pas encore fait l’expérience du contraire. J’ai pris une certaine distance avec l’importance prise en Occident par la sexualité, notamment cette obsession du phallus si présente chez les Grecs et les Romains. Je me sens aussi moins passionné par la littérature érotique, moins intéressé par le cinéma porno et toute l’agitation sexuelle.
Ce récit convoque quantité de faits et de personnages présents, dites-vous, dans le saint-frusquin de votre mémoire. L’épisode Casanova y a-t-il provoqué du remue-ménage ?
Après pareille opération et l’ébranlement qu’elle a provoqué, on mesure que son propre rapport a la vie a changé. La mémoire de tout mon passé politique et personnel est rangée dans un journal que j’ai tenu de 1972 aux années 80. J’y consignais des éléments utiles, sans le petit narcissisme qui sous-tend trop souvent les écrits prétendument intimes. Le remue-ménage ? J’ai su après coup que j’avais appelé « Camarades » d’authentiques assassins…La politique continue de m’intéresser, mais désormais sans lien émotionnel. Je demeure attaché à la démocratie ; c’est le pire des régimes, mais il n’existe pas mieux que cette  chose hélas devenue molle et incapable de prendre des décisions.

Parmi tous ceux que vous citez, pour lesquels avez-vous une sympathie particulière ?

Gauguin, Leiris (même si j’éprouve des réserves à son égard), Rimbaud. Plus globalement, tous ceux qui ont dit « j’en ai ras-le-bol de la balance des blancs ; je vais voir ailleurs » ou ont choisi de fuir dans le suicide comme Hemingway ou Gary. Je me sens proche des départs de Rimbaud, de Nerval.   J’aime les gens qui refusent.
Dans un autre registre, il y a Joe Bousquet...
J’aime beaucoup ses livres et son extraordinaire aventure existentielle. Je suis touché par sa thématique érotique arc-boutée sur l’impuissance et par le jeu qu’il a dès  lors déployé avec les femmes auxquelles il imposait  parfois un rapport très sadique. Hasard ? J’ai enseigné autrefois près de Reims, à quelques kilomètres du lieu où une balle allemande avait fracassé sa colonne vertébrale. Et la compagnie ennemie était commandée par Max Ernst, qui allait devenir ami de Bousquet … 
Vous seriez prêt à vivre un amour platonique ?
Je ne pense pas que ça ne me conviendrait. Le sexe a joué un rôle important dans ma vie. Je vis tout de même avec Catherine M. ! Vous aurez toutefois noté que ce récit ne comporte pas de scène sexuelle. Même lorsque j’évoque Catherine, il s’agit d’épisodes amoureux. Donc je ne refuse pas d’envisager que, au fil du temps, la dimension plus purement amoureuse gagne en importance.
L’hypothèque planant sur votre guérison a dû vous valoir des réactions, des questions ?
Essentiellement de femmes. S’il est acquis que les hommes continuent d’afficher une ignorance profonde ou à tout le moins une connaissance rudimentaire de la sexualité féminine , laquelle demeure un « trou noir »,  j’ai pu noter combien les femmes sont aussi peu au fait de la sexualité  et de la physiologie masculines : « La prostate ? J’en ai entendu parler, mais je ne sais pas où ça se situe, ni à quoi ça sert ». Je suis surpris à quel point le fonctionnement masculin les intéresse peu. C’est flagrant en littérature. Les moins sommaires en la matière sont les homosexuels.
Quel fut le moment  le plus désarçonnant de cette traversée  ?
La période durant laquelle on se dit que la virilité doit revenir, puisque la faculté l’assure, mais tarde à se manifester et le fait de ne pas savoir comment faire si, par malheur … On est inquiet de ce que l’on va vivre, même si, dans mon cas, on peut compter sur la présence  apaisante et les propos rassurants de son épouse. Cette pression trahit le problème occidental du dieu sexe. Il faut le remettre en question, le « déflationner ». Ceci dit, le sexe a toujours occupé beaucoup de place dans ma vie et je suis même étonné par les gens qui peuvent vivre sans.
« La balance des blancs », mais encore ?
On appelle ainsi, en photographie, une opération technique visant à rendre les couleurs harmonieuses. Je me suis réveillé un jour avec en tête  ce titre  dont le sens polémique se précise en cours de récit.
« La balance des blancs », Jacques Henric, Seuil, « Fiction & Cie » 232 pages, 17 euros
Extrait :
De la main à la queue, une chaleur, une vibration, un flux, un roulement amorti. Reviennent les images. Pour quel avenir ? Pour le reflux ou pour quels oublis du passé ? Pour le retour de quelles ivresses ? Pour l’appel de quelles joies ? Pour la connaissance de quelles voluptés ? Pour l’invention de quelles amours ? Pour l’évitement de quels enfers ? Pour la création de quelles beautés ? Pour l’attente de quelles morts ? Pour l’espoir de quelles résurrections ?

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