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Décodage de l'image égyptienne - xvi. père et fils (linteau e 25681)

Publié le 24 mai 2011 par Rl1948

 

   Le regard est ce génie perceptif au-dessous du sujet pensant qui sait donner aux choses la réponse juste qu'elles attendent pour exister devant nous.

Maurice Merleau-Ponty

Phénoménologie de la perception

Paris, Gallimard, Collection Tel n° 4,

p. 305 de mon édition de 2001

Linteau-E-25681--vu-de-droite--SAS-.jpg

  (Un merci tout particulier à la conceptrice du blog Louvreboîte qui, une fois encore - et ce ne me semble pas être la dernière ! - a aimablement pallié ma carence photographique en acceptant de réalise le cliché ci-dessus et de l'offrir à mon blog.)

   Lors de notre antépénultième rendez-vous devant ce superbe linteau provenant du mastaba de Metchetchi exposé dans la plus petite des deux vitrines 4 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, j'avais attiré votre attention, souvenez-vous amis lecteurs, sur un des concepts cardinaux de l'art égyptien qu'après le terme allemand inventé par l'égyptologue Emma Brunner-Traut, il est convenu d'appeler en français aspectivité.

   J'aimerais aujourd'hui poursuivre la description de la scène de gauche présentée sur ce grand fragment de calcaire en mettant en exergue les codes qu'elle sous-tend.

   Vous me permettrez commencer mon intervention par la lecture des hiéroglyphes qui  identifient le personnage de droite comme étant, de haut en bas,

Metchetchi et son fils Ptahhotep (Linteau E 25681)

à la première ligne : son fils aîné ; en dessous : qu'il aime et, au troisième et dernier niveau : Ptahhotep .

   Gravée au-dessus de lui, il est manifeste que cette annotation le concerne. D'autant plus que, selon une des conventions de l'écriture en vigueur sur les rives du Nil, elle est tournée vers la droite : elle se lit donc de droite à gauche, ce qui, je le rappelle au passage, constitue la direction dominante. Vers la droite, comme Ptahhotep lui-même ; ainsi d'ailleurs que Metchtchi ; et que toutes les inscriptions de cet imposant monument ...

   Ceci posé, j'insiste une nouvelle fois sur le fait que peu de gens, à l'époque, étaient à même de lire semblable inscription. Qu'à cela ne tienne, le lapicide s'organisera pour que tout le monde comprenne !

   Si la position du corps est mêmement représentée chez chacun des deux hommes, vous aurez évidemment remarqué que leur taille diffère complètement. Donc, en déduiront peut-être certains d'entre vous, ce premier personnage plus petit que le second est un enfant !

     Que nenni ! Là ne réside absolument pas la raison  : elle ressortit en fait  à une codification dont il nous faut être à nouveau conscients. Car si l'artiste égyptien avait voulu faire comprendre à l'immense majorité de ceux qui ne savaient ni lire ni écrire que le premier des deux  n'était point encore pubère, il l'aurait représenté nu, avec cette mèche particulière - dite mèche de l'enfance - retombant sur la  joue que nous verrons prochainement sur un des fragments peints de la vitrine voisine (E 25524), ou encore avec le doigt à la bouche.

   Ici, Ptahhotep portant le même pagne que son père doit donc déjà être considéré comme un adulte.

   Qu'est-ce alors qui motive cette dimension réduite ? L'application de la simple convention que l'on représente traditionnellement le propriétaire d'une tombe en taille héroïque, selon la terminologie habituellement employée par les égyptologues, - le maître se doit d'être ainsi reconnu en tant que tel -, et que tous les autres personnages, quels qu'ils soient par rapport à lui, quels que soient leur âge, leur sexe, leur condition sociale, doivent obligatoirement paraître plus petits.

     Vous constatez également que, sur le linteau exposé ici devant nous, Ptahhotep est physiquement gravé devant son père. Autorisez-moi à derechef rapidement revenir sur le concept d'aspectivité évoqué précédemment : cette règle de la combinaison des points de vue fut ici impérativement appliquée car si l'artiste l'avait figuré exactement où il eût dû se trouver dans la réalité, c'est-à-dire aux côtés de son père, nous ne l'eussions point vu ! Le premier plan aurait caché le second. Ce qui, dans l'art égyptien, est proprement impensable car alors, cela signifierait qu'il ne désirait pas représenter ce fils aîné que le défunt tenait manifestement à avoir à ses côtés.

     C'est dans ce même état d'esprit qu'il faut d'ailleurs comprendre les scènes récurrentes des époux apparemment assis l'un derrière l'autre. Vous souvenez-vous, à ce propos, de l'excellent dessin qu'avait en son temps réalisé mon ami Jean-Claude Vincent à partir du splendide bas-relief des convives du banquet funéraire de Ramose figurés sur les parois de son hypogée de Cheik Abdel Gournah ? Parmi d'autres personnages, on y voyait Ouret assise derrière son époux. Pouvez-vous les imaginer un seul instant tous installés ainsi les uns derrière les autres, un peu comme dans le métro cairote ? Bien sûr que non ! Les deux sièges sont évidemment côte à côte. Mais si l'artiste les avait ainsi disposés, l'un eût tout naturellement dissimulé l'autre. Ce qui aurait  privé cette scène de tout son sens symbolique ...

   N'oubliez jamais, amis lecteurs, qu'enfoui au tréfonds des sépultures, cet art funéraire, à connotation magico-religieuse, n'était pas destiné à notre regard irrespectueux, intrusif et que, dès lors, il n'aurait jamais dû supporter notre présence profanatrice ! Ces scènes ne nous étaient pas adressées : alors que, le plus souvent, nous les considérons comme une simple décoration pariétale, ayant une finalité documentaire, elles  ont  en fait raison d'être pour permettre aux défunts, uniquement par la magie de l'image et du verbe aussi, parfois, d'accéder dans des conditions optimales à sa seconde vie, dans l'Au-delà, espérée bien plus agréable que la première, ici-bas.

   Avec feu l'égyptologue belge Roland Tefnin, je ne le répéterai jamais assez : l'image égyptienne est par essence utilitaire, fonctionnelle. Le regard, la perception, l'entendement du sujet pensant que nous sommes se doivent de la comprendre comme une écriture.  

   Accordons à nouveau notre attention à Metchetchi et à son fils, Ptahhotep, qui ont la jambe gauche en avant. Ici aussi, nous devons considérer ce détail qui, par parenthèse, est déjà présent dans l'art de la statuaire, sous le seul angle de la symbolique iconographique. Car cette posture ne signifie nullement qu'ils sont en marche, qu'ils se dirigent vers un endroit précis. En réalité, et la traduction du substantif qui la désigne dans la langue égyptienne le prouve philologiquement, la jambe vers l'avant exprime la capacité d'action des  deux hommes. Cette position physique est donc emblématique de leur position sociale, de leur statut de dignitaires.

   Codes également que le fait de tenir un long bâton dans la main gauche - dont la représentation hiéroglyphique définit le terme "parole" - et un sceptre dans la droite qui, lui, est synonyme de "pouvoir".

   De sorte que ces trois éléments associés (jambe gauche avancée, canne et sceptre dans les mains) expliquent, sans nul besoin d'un supplément écrit, à tous ceux qui de toute manière n'eussent pu le déchiffrer, que Metchetchi et son fils qui, par parenthèses, artifice de l'artiste, s'agrippe au même bâton, détenaient un statut supérieur caractérisé par une capacité d'action, ainsi qu'un pouvoir de décision qu'ils exprimaient par la parole, par les ordres qu'ils proféraient. N'avons-nous pas vu dernièrement que parmi  ses fonctions à la cour d'Ounas, Metchetchi était directeur du bureau d'un groupe précis de serviteurs du souverain, les khentiou-she ?

     Toute personne qui passait ainsi devant sa tombe, qui voyait ce linteau couronnant la porte d'entrée était à même de lire sans savoir vraiment lire ... Toute personne comprenait que Metchetchi et son fils étaient de respectueux "magistrats", au sens étymologique du terme magister, à savoir : des maîtres.  

     Un dernier point, si vous me le permettez. Comment puis-je être aussi péremptoire quant à la position de ce bloc de calcaire à l'extérieur de la tombe ?

     Les plus fidèles d'entre vous, les plus anciens lecteurs aussi, répondront sans  hésitation aucune.

Aux autres, qu'un point d'interrogation rend muets, je mentionnerai simplement - (en conseillant de retourner à ce vieil article évoquant les deux plus importants types de reliefs que les artistes égyptiens employèrent et, surtout, les raisons qui motivèrent le choix de l'un plutôt que de l'autre) - que puisque ce fragment de monument est gravé en creux, il se situait bien à l'extérieur de la tombe.        

   Compliqué l'art égyptien ? Certes pas ! Pour autant toutefois que l'on connaisse un peu les codes permettant de le décrypter car, et j'aime asséner cette notion, rien n'y était jamais fortuit !  

(Farout : 2009, 3-22 ; Malaise : 1992, 78-168 ; Ziegler : 1990, 122)


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