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Un trésor nommé « Aria » (Pjotr Sapegin, 2001)

Par Jazzthierry

Vidéo n°1 (en intégralité): \"Aria\", film d\'animation de Sapegin

Un trésor nommé « Aria » (Pjotr Sapegin, 2001)

Cio-Cio-San, vue par Sapegin

Lorsque j'ai découvert ce petit trésor, réalisé en 2001 par un cinéaste russo-canadien, Sapegin, c'est d'abord le titre qui a retenu mon attention. Pourquoi l'avoir intitulé "Aria" et non pas "Madame Butterfly", puisqu'il raconte très fidèlement et en quelques minutes, ce que l'opéra de Puccini développait en un peu plus de deux heures ?  Il faut dire que c'est un beau titre puisque le terme "aria" provient du grec aeros et du latin aer signifiant "vent", puis "air, atmosphère"; or dès le début, on sent une légère bise souffler sur les longs cheveux noirs de Cio-Cio-San, alias Madame Butterfly, surlesquels un papillon vient délicatement se poser, avant que son jeune amant, le lieutenant de Marine Pinkerton, ne s'avance vers elle pour l'enlacer. L'Américain avait évidemment déployé des trésors de promesses qu'il ne tiendra pas, louant une grande maison en face de la mer, puis épousant dare dare la jeune fille afin d'obtenir ce qu'il désirait...

Alors que le couple est allongé nu, et que les cheveux de Cio-Cio-San, formant une sorte de soleil noir, se confondent avec la paille, on entend sortir du phono à manivelle, le fameux air d'opéra composé par Puccini, "un bel di vedrem" (Un beau jour nous verrons...). Il s'agit du deuxième sens du mot "aria", désignant à partir du dix-septième siècle une pièce lyrique pour voix soliste avec accompagnement instrumental. L'aria est avec le récitatif l'armature de l'opéra car si "le récitatif est (...) chargé de l'action et de la narration (...) l'aria qui représente comme une halte dans l'action, se concentre sur un ou deux sentiments du livret." Mais nous disent les auteurs de l'indispensable Guide de genres de la musique occidentale (Montalemenbert et Abromont), "les arias débordent parfois de ce cadre pour créer de fugitifs instants de simple beauté", comme c'est évidemment le cas ici.

Lorsque Pinkerton se lève puis disparait, le ciel s'obscurcit, les nuages s'amoncellent, l'air devient plus frais et le vent plus violent, annonçant des temps plus rudes pour Cio-Cio-San, seule avec son phono... Certes, elle ne reste pas très longtemps dans une totale solitude, puisqu'elle s'aperçoit assez vite, que son joli ventre a tendance à s'arrondir. Dans l'opéra de Puccini, la jeune épouse délaissée était aussi accompagnée de sa fidèle servante, Suzuki, qui beaucoup plus lucide que sa maîtresse, lui répétait à l'envi, que Pinkerton ne reviendrait jamais. Mais ça ne changerait rien, la foi de Butterfly était inébranlable. On la voit ici chanter, battre la mesure sur son ventre, puis comme par pudeur, tourner le dos au phono qui s'était subrepticement approché d'elle.

Un trésor nommé « Aria » (Pjotr Sapegin, 2001)

Jean-Pierre Ponnelle 1980

Enfin l'enfant naît, mais reste lié physiquement à la mère par son cordon ombilical. De sorte qu'à tour de rôle, ces deux êtres voguent dans les airs comme s'ils s'étaient mués en cerfs-volants. C'est une séquence essentielle à mon sens, car en dehors du souffle de liberté et du bonheur que ces instants traduisent, j'y vois également un hommage à un grand metteur-en-scène d'Opéra, aujourd'hui disparu, Jean-Pierre Ponnelle. Dans le film qu'il a consacré à "Madame Butterfly", Ponnelle nous montre de la même façon, après le départ de Pinkerton (joué ici par Placido Domingo), un plan général de la maison avec les serviteurs puis en face de nous, un cerf-volant flottant dans les airs (voir le second extrait)... C'est un moment d'une rare beauté. Or quand on sait que Ponnelle venait des arts plastiques et qu'il était un amoureux des images, on ne doute plus une seconde que son film soit une référence pour Sapegin.

Vidéo n° 2: \"Madame Butterfly\", film de Jean-Pierre Ponnelle

C'est enfin le retour, au bout de trois ans, du toujours très souriant Pinkerton, qui naturellement se fait encore attendre toute la nuit... Lorsqu'il se décide à débarquer en voiture, c'est avec une américaine (la poupée barbie) qu'il avait épousé entre temps. En réaction aux deux monstres qui lui arrachent violemment sa progéniture, Cio-Cio-San quittent alors le décor et se réfugie dans les coulisses pour exécuter sa propre mise à mort (que je me refuse à décrire ici...). Mais là où l'opéra de Puccini dans la mise en scène de Ponnelle, s'achevait avec le suicide de la cantatrice (par hara-kiri) et la course effrénée de Pinkerton, rongé par les remords et la culpabilité, Sapegin semble préserver le spectateur: un papillon vient à nouveau se poser sur un soleil noir souriant...


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