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Joseph Macé-Scaron, Ticket d'entrée, Grasset

Publié le 11 juin 2011 par Irigoyen
Joseph Macé-Scaron, Ticket d'entrée, Grasset

 Joseph Macé-Scaron, Ticket d'entrée, Grasset

On prête à Jean Cocteau les mots suivants : « Les Français sont des Italiens de mauvaise humeur ». Il y a assurément du vrai là-dedans même si, à écouter Bernard Spindler (auteur de Cocteau, Marais, un si joli mensonge, éditions du Rocher) l'auteur de Les enfants terribles mentait parfois comme un arracheur de dents.

Nuançons donc : de même qu'il existe des citoyens transalpins peu enclins à la gaudriole, certains compatriotes s'amusent et nous amusent par la peinture qu'ils font de notre société. Très récemment, je relisais Messieurs les ronds-de-cuir de Courteline et me rendis soudain compte que nos zygomatiques sont rarement excités en littérature.

Sans vouloir aucunement comparer les deux, j'ai pris grand plaisir à lire Joseph Macé-Scaron dont le dernier roman vient d'obtenir le Prix de la Coupole qui s'appelait jusqu'alors Prix Vaudeville. Ce choix sémantique est très regrettable, le terme de « vaudeville » ayant l'avantage de qualifier un genre à la fois léger, divertissant, populaire, fertile en rebondissements et riche en quiproquos. Et c'est bien cela que l'on trouve dans Ticket d'entrée.

Le roman commence par une scène de rupture particulièrement cocasse entre deux hommes. Elle prend vite des allures de lutte greco-romaine. Par terre, cloué au sol, voici Benjamin Strada, journaliste, présentement victime de celui dont il partageait la vie depuis trois ans, Ugo, lequel a trouvé en Murat un remplaçant tout à fait à son goût.

Rupture : le mot est à la mode dans ces années qui précèdent l'arrivée au palais de l'Elysée de Nicolas Sarkozy (l'action se déroule entre 2005 et 2007). Il ne se passe pas un discours sans que le futur chef de l'Etat ne l'emploie pour faire entrer dans les têtes qu'avec lui, les choses vont changer, qu'il n'y aura plus de tabou (voir l'interview de Joseph Macé-Scaron).

Quand il n'est pas lui-même en phase de rupture avec son amant, Benjamin Strada assure le suivi d'une rubrique dans Le Gaulois, quotidien libéral pour lequel il travaille (le Gaulois exista vraiment, il vécut de 1868 à 1929 et compta quelques grandes plumes comme Zola, Barbey d'Aurevilly, Huysmans, Maupassant, Mirbeau ; il fut fondu dans Le Figaro qui eut pour directeur de la rédaction un certain Joseph Macé-Scaron jusqu'en 2007) :

Mes compétences venaient de ce que j'étais un généraliste ou, plutôt, soyons honnête, un expert en rien. Je ne pouvais me vanter d'avoir traité des dossiers dans un nombre impressionnant de domaines, me rendant ainsi indispensable aux yeux d'un journal qui accordait plus d'importance à la forme qu'au fond. Je ne vous l'ai pas encore dit mais je possédais une planque formidable : j'étais chargé de dégoter des intellectuels pour alimenter les pages Débats du Gaulois. Une vraie sinécure. Vous doutez ? Depuis que tout le monde pensait la même chose, c'est bien simple, on n'avait jamais autant débattu. N'avez-vous jamais remarqué qu'il y a de moins en moins de sexe et de plus en plus de sexologues ; de moins en moins de politique et de plus en plus de politologues ? Les experts en exportologie abondaient et trustaient les médias.

Donc on débattait. Nul besoin d'écrire ou de s'informer. Il suffisait juste d'un solide carnet d'adresses et de surveiller comme le lait sur le feu les travaux, les publications, les brèves de comptoir qui tombaient de la bouche de nos oracles. Ce n'étaient pas les études de philo que j'avais poursuivies qui m'avaient aisé à acquérir ce poste. C'était plutôt ma rapidité à trouver un économiste allemand pour parler de la puberté des cigales au Portugal ou un sociologue des religions pour évoque la nouvelle grève des transporteurs routiers. Tous les patrons de presse en étaient convaincus : il n'y avait pas de bon traitement de l'actualité dans qu'un de nos clercs nous exposât sa vision du monde. Il fallait dé-ba-ttre. Et après ? Après rien.

J'ai été très frappé par le côté anti-héros de ce Benjamin Strada, totalement désacralisé - on voit plutôt cela, d'ordinaire, dans la littérature britannique -, sans aucun piédestal. Attention : Joseph Macé-Scaron n'est pas François Mauriac et n'adresse pas des coups de griffes permanents à son personnage principal. Mais il prend un plaisir certain à lui faire porter sa croix :

Je savais que je portais en moi un grief : je ne m'aimais pas ou pour être plus précis : je ne m'aimais plus.

Homme de peu d'envergure, homme sans qualité précise - la majeure partie de mon savoir en matière de bouddhisme provenait des boîtes de thé chez Mariage Frères, confesse-t-il un moment - Benjamin Strada est également sans foi journalistique particulière (il faut le voir assister sans broncher à une arrestation musclée en plein quartier des Halles). C'est pourtant lui qui va, au fil des pages et à la faveur de multiples rencontres, être propulsé à la tête du Gaulois. L'ascension est perfide car elle tend à prouver que les qualités professionnelles ne jouent aucun rôle aux yeux de ceux qui détiennent le pouvoir politique et économique. La tâche pour ces derniers est d'autant plus facile que le principal intéressé est lui-même conscient de ses limites :

A me voir bavarder lors d'un cocktail, à me regarder engager une conversation avec ma voisine de table sans intérêt au cours d'un dîner, on ne devinerait jamais la nature de ma maladie. Mais elle là, sous un vernis socioculturel (j'habite le centre de Paris, je lis le Goncourt chaque année, j'ai la compil du Bouddha Bar,...), je souffre de tous les corollaires de cette absence d'identité : un air d'assurance fragile, un aplomb tout théorique, une méfiance réflexe à l'égard de toutes les manifestations d'émotion, la crainte de la spontanéité, une peur panique d'attirer l'attention, un besoin presque irrépressible de me conformer.

Peut-être vous délecterez-vous comme moi à la lecture de la discussion entre le journaliste et le propriétaire du Gaulois. Ce dernier demande à Benjamin Strada quel est son passe-temps favori. Réponse : la lecture. « Drôle d'idée » conclue Charles Sabot qui ressemble à s'y méprendre à Serge Dassault et pense que la gauche commence à Jacques Chirac.

Le roman regorge de moments croustillants et de personnages qui semblent se confondre avec leur modèle : Olivier Bagatelle (Jean d'Ormesson), Patrick Poisson (Patrick Besson), Aimé Balder (Alain Bauer), Sarah Berg (Elisabeth Lévy)...

Cette ascension dans la « sarkozie » (Strada se voit confier une interview du candidat de l'UMP qui devra être remaniée pour le montrer sous son meilleur jour) est aussi un moyen de mesurer l'acceptation de l'homosexualité par une équipe ayant pourtant promis la rupture avec le passé – ce qui serait censé impliqué une plus grande tolérance vis-à-vis de l'amour pour personnes du même sexe -. Or, la déconvenue est de taille.

Ce que signifie à mon sens le roman de Joseph Macé-Scaron est aussi que tout n'est qu'affaire de slogans. La politique est un théâtre. Les acteurs ont un rôle. Sur scène, les mots qu'ils utilisent n'ont aucune valeur. La philosophie du message est inutile si elle ne touche personne. Doit primer la simplicité des formules, facilement mémorisables. La rupture signifie donc le couronnement du produit, qu'il soit politique ou commercial, c'est la même chose :

Starbucks dont le but était moins de produire les meilleurs cafés que d'aligner le plus grand nombre de succursales.

Et dans une société où tout se vaut, il faut des spécialistes du tout :

J'écoute très attentivement les experts. L'expertologie est la science de notre temps.

Benjamin Strada pourra sans doute apparaître aux yeux de certains lecteurs comme un homme sans dogmatisme. Ce qui semble être une qualité devient alors, dans une société en rupture et sans nuance, une faiblesse car le personnage est sans colonne vertébrale, sans consistance politique, sans avis.

J'étais toujours épaté par ceux qui se présentaient aux autres bardés de certitudes tout en sachant qu'ils n'avaient pas de réponses à la plupart des questions qu'ils se posaient. J'admirais, si, si, j'admirais la manière dont ils parvenaient à donner un sens à toutes ces choses dénuées de sens, alors qu'en ce qui me concernait, j'aurais plutôt eu tendance à ne pas être sûr à cent pour cent que la Terre n'était pas plate à l'image des tarés dont m'avait parlé Florian.

Mais Benjamin Strada n'est pas le seul à être un digne représentant de la société contemporaine. On trouve aussi d'autre portraits de confrères qui n'ont pas le journalisme à l'estomac.

Délicieuse Rebecca. Elle croyait être une journaliste, mais ne lisait aucun journal à l'exception de Galerie des Arts, et ignorait ainsi le terrorisme, les chutes de gouvernement , les changements de climat, les épidémies asiatiques, les catastrophes chimiques, les faillites bancaires et la récession, l'appauvrissement de la couche d'ozone et les débris flottants. Les volcans, les tremblements de terre et les ouragans, les impostures religieuses, les automobiles folles et les charlatans scientifiques, les génocides et les meurtriers en série, le sida, les ravages du cancer, la déforestation et les avions qui explosent en vol, tout cela lui était aussi étranger que le galon, les rubans et les jarretières des rosières. Pourvu qu'elle conserve ses six pages « Arts ».

Outre un emploi remarqué du subjonctif, on notera chez Joseph Macé-Scaron une tendance au détournement avec effet comique (Goldmann Sucks). Enfin, l'auteur aime interpeler son lecteur à plusieurs reprises, comme s'il voulait prévenir chez ce dernier toute forme de léthargie.

tout cela pour vous expliquer

Cette douce ironie est des plus plaisantes. Elle contraste parfois avec des phrases plus sombres :

J'ai compris grâce à lui (Penec) que l'alcoolisme n'était pas un passe-temps pour dilettante mais un vrai boulot de professionnel.

Plus loin :

L'Histoire nous a pourtant appris qu'il n'y avait rien de pire que les conservateurs quand ils endossaient les habits neufs de la modernité.

Si vous lisez ce livre avec les mêmes lunettes, peut-être serez-vous saisis, vous aussi, par un certain spleen. Faut-il donc voir une marque de pessimisme ? L'auteur s'en défend et revendique même son « optimisme forcené ». Il n'empêche que la société dépeinte est bien la société française. Qu'il est question d'un climat actuel (et peut-être même futur, on verra le verdict en 2012). Nicolas Sarkozy à l'Elysée (il est fait référence à une fameuse soirée le soir de l'élection) incarne effectivement une rupture, une façon autre de gouverner, un autre comportement qui inspire le commentaire suivant :

cela manquait de culture

Et tout cela se passe dans un pays qui connut pourtant les Lumières. D'où ce rappel, par l'auteur, des mots d'un Jean-Jacques Rousseau :

« C'est dans les siècles les plus dépravés qu'on aime les leçons de morale la plus parfaite. Cela dispense de les pratiquer. »

Implacable.

Voici l'interview de Joseph Macé-Scaron.

Durée : 47'47


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