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Lamia Berrada : " Combien de femmes vivent dans une prison à ciel ouvert ?"

Par Bscnews
Propos recueillis par Nicolas Vidal - BSCNEWS.FR / Lamia, l'une des premières phrases de votre livre pose très fortement le cadre de votre sujet " Elle est passée devant d'abord sans la voir. Sans vouloir voir en fait. À cause du voile, sans doute, qui la rend différente." Pouvez-vous nous en dire plus sur cette différence ?
Ce livre est avant tout un livre sur le regard. Celui qu'on porte sur soi, sur l'autre. D'où le désir de briser toute séparation, tout écran entre elle et le réel pour être dans la rencontre authentique et transparente des choses. Comme vous pouvez le voir, je reste assez elliptique sur la question du voile que je ne nomme quasiment pas dans le récit mais que j'évoque plutôt comme une métaphore, une image qui isole la jeune femme du monde extérieur. Le rapport entre le monde visible et le monde invisible est sensiblement différent entre les sociétés occidentales et d'autres types de sociétés marquées par les apports de religions monothéistes ou d'une forte imprégnation des valeurs polythéistes dans la culture. Le fait d'être voilé, qu'on le veuille ou non, instaure un autre type de rapport avec la réalité de la même façon qu'il définit autrement la rencontre avec l'autre. Je ne m'étends pas sur cette différence qui, au demeurant, n'en serait peut-être pas une dans le contexte de sa culture d'origine. Je dis bien peut-être car justement, je ne précise pas si elle était déjà voilée au départ, avant d'arriver en France. Le port du voile instauré par le mari peut n'être dans son cas qu'une sorte de réaction à la société étrangère dans laquelle ils se retrouvent aujourd'hui vivre. L'on sait que bien souvent c'est dans le frottement et le contact répété avec d'autres cultures que les coutumes et les traditions identitaires servent de valeurs-replis, dans le souci de préserver intacte la culture d'origine que certains estiment, -à tort ou à raison-, menacée par l'environnement extérieur... La rencontre de l'altérité suppose toujours en soi ces deux démarches : la redéfinition plus systématique de soi et de ses propres valeurs ou à l'inverse l'ouverture et la fascination pour cette culture autre...Cette jeune femme, dans sa différence, pose d'emblée le problème d'exister comme un vrai corps, incarné, et des désirs affirmés et souverains, détachés des normes sociales et conventionnelles de sa culture d'origine. Le rapport au regard demeure la question centrale : quand on limite le champ du regard de l'individu, au-delà de ça on enferme son regard dans une image désincarnée de lui-même. On supprime à la fois le regard qu'il peut librement projeter sur le monde, tout en effaçant le regard qu'il peut porter sur lui-même. Quelle conscience de soi peut s'épanouir dans ce type de démarche ? Le monde doit redevenir horizontal, dans la pensée et le regard de la jeune femme...Voir, c'est agrandir le champ de cette conscience. Accéder à la vérité des choses dans leur transparence. Redéfinir librement le rapport entre le monde et elle, et c'est pourquoi la notion du désir est si important. Cet environnement qui lui est totalement étranger, elle désire ardemment le connaître, le rencontrer. Ce désir qui peut sembler ridicule est en même temps le point de départ d'un voyage dans l'exploration de sa propre intimité. Elle se découvre en souhaitant s'habiller autrement sans vouloir faire de jeux de mots faciles. Elle est à l''orée d'une véritable mue, d'une métamorphose intérieure qui sera visible de tous, et qui lui permettra de prendre doublement conscience d'elle-même : en tant qu'individu et que femme. Cette robe, elle l'imagine comme une nouvelle peau..
Au premier regard, le titre semble presque enfantin mais il apparaît très vite qu'il cache une dimension toute particulière. C'était une volonté de votre part ?
Le titre s'est imposé à moi dès le départ, ce qui est très rare, lorsque j'écris. En général pour moi les titres évoluent en même temps que le récit se construit. Mais il était clair que dans ce cas précis, j'avais la volonté d'associer deux entités radicalement différentes et en même temps indissociables l'une de l'autre. la figure du savoir à l'image du désir; la valeur de l'intellect à la dimension des sens. Ce livre s'inscrit dans ce double registre à travers le lien qui s'établit entre l'esprit et le corps de la jeune femme. D'où le rouge, qui est un rouge-cri, l'expression du désir, violent, qui s'empare d'elle. On pourrait le diaboliser, d'une certaine façon. Mais en réalité c'est aussi l'expression d'un accouchement, d'un enfantement de soi, comme l'exprimera ensuite le cheminement intellectuel qu'elle effectuera. D'où l'image positive de fécondité qu'incarne cette robe qu'on assimile à un accessoire futile mais qui en réalité symbolise pour le personnage l'expression d'une seconde peau. La jeune femme vit une véritable métamorphose et l'émotion en est le catalyseur. Je trouvais donc important de montrer qu'une prise de conscience part toujours, au départ, d'un véritable déclic émotionnel. Après  seulement pourra intervenir le travail intérieur à travers Kant permet de remettre en perspective le monde à l'aune de sa propre pensée, de ses propres jugements, mais tout part d'abord et avant tout la puissance d'une image. D'une image qui habille le corps. Qui le donne à voir autrement. Qui exprime derrière l'apparence l'essence-même de sa personnalité...Du corps à l'esprit, de l'apparence à l'essence... Du désir à la pensée.  Toute conscience de soi rassemble en elle cette double conscience du corps et de l'âme : la robe est le désir fulgurant et quasi-charnel d'une femme qui s'approprie le champ de sa féminité tandis que Kant est une sorte d'appel, brutal, au réveil nécessaire de la pensée. Dans le "et", dans le passage, dans le croisement de ces deux réalités se situe pour moi l'espace de liberté de l'individu...
En ces temps de débats publics sur le port de la burqua, le sujet que vous traitez apparaît comme délicat. Quel a été votre réflexion et peut-être vos appréhensions pendant son écriture ?
Pour tout vous dire, lorsque j'ai écrit ce livre, cela faisait longtemps que je m'interrogeais sur ce problème. En tant que femme, d'une part, mais également du fait qu'ayant longtemps enseigné en ZEP nous avions dû déjà à l'époque en 2003 gérer le problème du voile à l'école, et enfin en tant que femme connaissant bien ou du moins ayant côtoyé de près des sociétés musulmanes. Un triple facteur qui montre que ce sujet n'est pas sorti brusquement du chapeau et que je n'ai en rien chercher à profiter de la médiatisation du sujet pour l'évoquer. Le fait est qu'en l'écrivant il y a de cela plus de neuf mois, le débat "sur la place de l'islam en France", tel qu'il avait été nommé initialement, ne se profilait pas du tout à l'horizon. Je trouve que ce livre est né très étrangement autour d'une double coïncidence en sortant de presse pour sa présentation au Salon du Livre de Paris un 8 mars, -Journée Internationale de la Femme-, ce qui est à mes yeux extrêmement symbolique et en précédant le débat en question de deux semaines seulement. Mais les coïncidences ne s'arrêtent pas là car j'avais à la fin du récit évoqué un parfum de jasmin, et formulé cette phrase que je trouve aujourd'hui d'une résonance incroyable avec le Printemps arabe : "Il y a des phrases comme celles-ci qui ont un goût particulier en bouche. Comme des bonbons acidulés qui auraient un merveilleux goût de printemps et d'audace." or l'écriture du récit précède de trois-quatre mois le début des événements en Tunisie. Ceci dit, il est clair qu'il n'est jamais simple d'aborder des sujets aussi sensibles que celui de la burqa et je ne l'ai fait que parce que je me suis sentie portée par une image et que j'ai eu la sensation de pouvoir en parler en donnant à ce récit la dimension d'un conte, d'une parabole. Ce qui m'intéressait, c'était de faire passer avant tout un message lié à une démarche positive d'ouverture. Je voulais surtout donner une voix à toutes celles qui ne parlent pas. Qu'on n'entend pas. Car le problème du regard est une chose, mais évoquer le problème de certaines femmes qui n'ont pas droit à la parole en est un aussi. L'écriture du récit avait vraiment pour but de donner une voix à celles-ci, aux femmes qui vivent mal le fait de se sentir retranchées du monde quand ce n'est pas de leur fait. Je voulais surtout évoquer à travers le voile intégral l'image de l'enfermement psychologique, moral, au sens large du terme, qui emprisonne tant d'individus dans le carcan de certains coutumes et traditions. La burka n'était qu'une métaphore pratique, un support de choix qui se prêtait bien à l'illustration de cette idée. Il n'y avait en moi aucun désir de stigmatiser quoi que ce soit ou qui que ce soit, mais d'évoquer une réalité qui m'interpellait, qui m'interrogeait moi-même, en tant que femme. Et le fait est que le récit que j'en ai fait est le propos d'une libération, d'une émancipation individuelle. Je ne porte pas de jugements spécifiques, je raconte plutôt une histoire portée par un message d'universalité. J'espère y avoir réussi. Un message dont les valeurs ne peuvent être remises en question. Il y va de la liberté de l'être, de l'individu. A lui et à nul autre de décider pour lui de ses propres choix. Encore une fois la burka n'est qu'une métaphore pour parler non pas de celles qui l'auraient librement choisi, -car il en existe, mais celles-là en général se font entendre, et libres à elles de le revendiquer si elles le souhaitent-, mais de celle qui le subissent comme un diktat auquel elles n'ont d'autre choix que de se soumettre. J'estime pour ma part que trop de femmes se sont battues dans le monde et continuent aujourd'hui de se battre, ici et là, pour qu'on ne puisse pas être soucieux et conscient des libertés qu'elles ont arrachées et dont nous avons, nous, la chance de pouvoir bénéficier aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, même en n'ayant la volonté de ne heurter personne, il ne faut pas chercher ou vouloir à ce qu'un livre soit consensuel. Un livre réussi, disait Gide, est par définition un livre "qui ne laisse pas indifférent". Un livre "qui brise la mer gelée en nous", disait Kafka de la littérature, qui vient bouleverser, agiter, remuer des choses en nous et suscite, provoque une émotion ou une réflexion qui nourrit à son tour le débat. Je sais, de la bouche même de certains lecteurs, que la façon dont j'ai traité le sujet les a touchés parce qu'ils ont senti beaucoup de pudeur dans son évocation. Le problème est toujours le même, en fait : il est important de pouvoir parler de sujets graves, ou difficiles, ou sensibles, mais tout dépendra toujours du regard qu'on porte dessus et du traitement qu'on leur donne...
De la burqua à la robe rouge, votre héroïne est tiraillée de toute part par sa culture et ses désirs de femmes. A la question posée en quatrième de couverture " est-il rempart ou prison ?", quel est votre sentiment aujourd'hui?
À vrai dire, mon sentiment importe peu. C'est ce ce que ces femmes vivent qui est important ! Dans un pays libre, revendiquer la liberté de porter la burqa paraît paradoxal, voire peut-être même choquant pour toutes les féministes qui se sont battues de par le monde, ici et là, pour permettre aux femmes de se libérer de certaines entraves et de mentalités rétrogrades qui les empêchait d'exister pleinement comme individus. Mais c'est leur droit. Hélé Beiji en parle très bien dans Islam Pride. Elles reconquièrent à leur façon leur identité culturelle ou religieuse. Mais quand je vois ce qui se passe pour les femmes en Afganisthan, il est clair qu'on parle bien de prison. Combien de femmes vivent ainsi, dans une prison à ciel ouvert, dans le monde d'aujourd'hui ? Combien ? Et s'il existe même une femme, une seule qui dans nos sociétés occidentales souffre du poids d'atavismes liés à la tradition auxquels elle n'adhère pas, cela exige de ne pas les oublier. Encore une fois, je ne parle pas de celles qui le revendiquent haut et fort et je trouve vraiment dommage les propos de ceux qui pensent que c'est une façon de stigmatiser l'Islam que d'en parler. Il faudrait arrêter de tout focaliser sur le religieux ! Ce n'est pas la religion qui est en cause, mais le souci de préserver la liberté de choix des individus...
La rencontre de l'héroïne avec Kant apparaît comme un souffle de liberté malgré le décalage culturel de la langue. Pour vous, est-ce que la connaissance est un élément important pour concevoir et s'éprendre de  liberté?
Et comment ! Le savoir au sens le plus large qui soit car ce récit est tout de même parti également d'une phrase d'une élève dans le cadre d'un cours donné sur les philosophes des Lumières. Et suite à certaines questions qui semblaient l'avoir un peu déstabilisée parce que je cherchais en effet vraiment à obtenir son jugement personnel, elle m'a déclaré textuellement qu'elle n'avait jamais appris à dire "je"...Cette phrase a longtemps résonné (et raisonné !) en moi car je ne m'étais jusque-là jamais posée la question sous cet angle. Doit-on apprendre à dire "je" ? Est-ce que cela s'apprend, et comment ? Je me suis rendue compte alors que pour beaucoup de gens, et notamment dans les sociétés communautaires où la notion d'individu n'a pas encore émergé comme en Occident, il était en effet compliqué d'apprendre à se saisir de soi, à se forger un esprit critique indépendant de la pensée sociale dominante, des diktats de la famille. À s'émanciper intellectuellement pour être en mesure d'adhérer ou de récuser librement les traditions. Le savoir, la connaissance constitue un facteur essentiel dans cet apprentissage de la liberté. C'est bien là le combat des Lumières : faire en sorte que l'individu sorte du schéma des superstitions et du joug de la pensée dominante pour oser réfléchir, penser par soi-même. D'où le caractère essentiel du message de Kant dans "Qu'est-ce que les Lumières ?" qui en délivre le message avec une impressionnante clarté à travers la devise: "sapere aude", ose savoir. Oser s'approprier un savoir auquel elle n'a pas accès puisqu'elle ne sait ni lire ni écrire, voilà ce qui fait de mon héroïne une digne fille spirituelle de Kant. Elle possède l'intuition et le courage d'aller au-devant de cet inconnu qui lui fait peur : le savoir ; au-devant de cet autre inconnu qui lui fait peur : le voisin de palier, qui n'est que le symbole de notre rencontre avec l'autre qui, tout en étant très différent, se trouve si près de nous souvent ; au-devant de cet autre inconnu : elle-même, dans l'idée qu'agrandir le champ du savoir, que maîtriser la lecture et l'écriture sont autant des outils nécessaires pour décrypter symboliquement le monde que pour s'y réfléchir elle-même. Dans le mot savoir, et bien qu'il n'y ait en effet aucun lien étymologique entre les deux termes, j'aime bien me dire qu'on retrouve encore une fois le mot "voir", comme si le fait de savoir permettait juste d'agrandir notre regard sur le monde. Il n'y a de liberté qu'à partir du moment où l'on a conscience de soi, et le savoir est la matrice qui nous permet de mesurer notre capacité à penser le réel pour mieux l'appréhender, pour mieux savoir comment évoluer ensuite en ayant conscience de ce qu'on y voit. La petite fille de l'héroïne joue à ce titre le rôle capital de messagère, de passeur, de relais qui fait entrer le monde du savoir à la maison par le biais du Dictionnaire, ce livre extraordinaire où le monde entier se retrouve classifié, recensé, nommé et défini. Une sorte de clef symbolique pour arriver à déchiffrer le réel dans toute sa complexité. Trois livre sont cités au total : le Livre sacré, le Dictionnaire, et "Qu'est-ce que les Lumières de Kant". C'est dire l'importance du Livre qui obéit à une sorte de trinité, ici ! L'image du tableau noir revient aussi comme motif en arrière-plan dans le récit. Tableau sur lequel le savoir s'inscrit puis s'efface mais qu'elle voit véritablement comme un miroir magique qui se remplit de signes, comme un palimpseste sur lequel le savoir se réimprime à nouveau chaque fois...La liberté de la jeune femme se situe déjà là : dans ce désir infini de vouloir traverser sa nuit pour toucher du doigt la lumière de la connaissance...
La fille est une présence déterminante pour sa mère dans le cheminent intellectuel pour apprivoiser ses désirs. Comment avez-vous appréhendé la figure de la petite fille avant de l'écrire ?
En effet la petite fille est tout aussi importante que la mère. Elles forment même un véritable duo, unies par une espèce d'entente et de complicité alchimique entre celle qui possède le savoir, et celle qui en est exclue, comme si le savoir était aussi une question d'amour, de partage, de mise en commun nécessaire. Les maux de la petite fille sont les mots que la jeune femme ne dit pas, et toute leur relation est basée sur ce système de relais implicite. Mais je serai bien incapable de vous dire comment j'ai appréhendé ce personnage avant de l'écrire, je sais juste que dans le cadre de mon récit il y avait nécessité d'évoquer le savoir comme outil essentiel de transmission générationnelle. Et bien souvent il arrive que ce sont les enfants qui permettent aux parents analphabètes d'accéder à la connaissance. C'est un geste qui va à contrario de la marche habituelle des choses, mais qui montre bien comment les enfants cherchent avec beaucoup de tendresse à réinvestir leurs parents du désir d'incarner la force d'un modèle. La petite fille est entraînée dans le cheminement de sa mère parce qu'elle "lit" en elle à livre ouvert. C'est une enfant sensible qui arrive d'ailleurs à lire aussi bien les mots que les images. D'où le rôle donné au cinéma qui est une façon de fantasmer le réel. La petite fille est un être de vision. La jeune femme est un être de regard...
L'héroïne n'est presque pas nommée. Pourquoi ?
Quel besoin y aurait-il de nommer une femme qui d'une certaine façon est emblématique de beaucoup d'autres ? En l'appelant "la jeune femme", j'employais l'article défini dans le but de la particulariser, de montrer quel individu unique elle est, tout en préservant l'idée qu'elle pourrait être en effet symboliquement l'incarnation de beaucoup d'autres qui demeurent comme elle dans l'ombre. Elle est en réalité nommée deux fois dans le récit, le prénom que j'ai choisi est plein d'assonances en A,  il sonne clair. Nommée deux fois car la première fois c'est elle qui se prénomme et donc se "dévoile" dans son identité à la jeune vendeuse croisée dans la rue après avoir franchi le cap de se dévoiler physiquement devant elle dans la boutique. La seconde fois constitue un moment tout aussi crucial et symbolique car c'est le voisin qui la nomme et par là-même la "reconnaît". Le regard de l'autre la rend à elle-même, d'une certaine façon. J'aime bien le caractère minimaliste de ces deux séquences qui pour moi en dit beaucoup. Un prénom, c'est vraiment ce qui donne à l'autre l'image de sa propre singularité, contrairement au nom de famille. Quand elle se nomme, Aminata, elle se donne enfin la possibilité "d'exister" à part entière. Voilà peut-être aussi pourquoi je ne voulais pas dévoyer les choses en usant dans la narration également de son prénom. Il ne pouvait, je pense, n'être prononcé qu'à des étapes symboliques de sa transformation. C'est curieux de voir combien moi-même je finis par comprendre certaines choses après les avoir écrites d'instinct, quand on m'en pose comme vous la question...
La rencontre avec le voisin d'en face n'incarne t'elle pas en quelque sorte la rencontre avec une autre culture ?
Le voisin incarne en effet cet "autre", cet étranger qui vit près de nous et que nous croisons souvent sans même le voir, et bien souvent sans jamais le connaître. Dix pas les sépraent l'un de l'autre. Et j'ai voulu insister sur cette notion de seuil, de passage, de traversée d'un univers à l'autre. Dix pas ce n'est rien, mais il y la frontière infranchissable du paillasson et du seuil de la porte qui se referme, puis qui s'ouvre enfin. C'est l'image de deux cultures qui se rencontrent. C'est aussi les préjugés qu'on en a, qu'on s'en fait, et le sentiment de malaise que la jeune femme épouve devant lui et qui se traduit d'ailleurs par un malaise bien réel. Cette rencontre fait écho à celle de la vendeuse qui lui fait rencontrer un autre visage de la féminité et qui l'accompagne dans son désir de se métamorphoser en gardant précieusement la robe pour elle. Derrière le voisin, se profile l'homme de cette culture autre où tout est livré au regard, à la transparence. Où elle n'a d'autre choix que d'être elle-même. La maîtresse joue également un rôle important et bienveillant dans son histoire. En réalité, l'étranger qu'elle rencontre est toujours porteur de savoir. L'ouverture à l'autre est le fruit d'un cheminement parsemé de doutes, d'hésitations, de craintes et d'incertitudes, mais le désir en elle rencontre toujours la bienveillance de l'Autre qui comprend intuitivement ce qui se joue en elle. L'étranger, à vrai dire, le vrai, s'incarnerait peut-être plutôt dans la figure du mari. Cet homme auprès duquel elle ne partage rien d'autre que le silence. Etrangère à lui, la jeune femme vit au-delà de ça une double étrangéité : au pays et à l'environnement dans lequel elle évolue , mais également à elle-même. C'est en rencontrant "l'autre" qu'elle trouvera la liberté d'être elle-même. J'oppose donc ici, -un peu schématiquement peut-être, mais les fondements sont là,- une culture traditionnelle liée au secret, au voile, au non-dit, qui estime qu'on doit cacher ce qui ne peut être dit, et qu'on ne doit pas dire ce qui pourrait être dévoilé, mais quand il s'agit de notions essentielles, car le bla-bla, les rumeurs, la parole est pourtant tout le reste du temps le coeur de cette culture à une culture liée à la clarté, la raison, au droit de pouvoir dire, à la nécessité de devoir argumenter. La vision de l'intime en rapport avec la notion d'espace public et d'espace commun est totalement différente également. La relation au temps. Elle passe ici clairement d'un quotidien basé sur une vision circulaire du temps à un objectif qui se déroule comme un horizon dans le tracé linéaire de son regard sur l'avenir. Aminata, finalement, n'appartient, ne désire pas apppartenir à un "modèle culturel", elle se définit, elle, par rapport à des choix et à des désirs qui sont farouchement les siens. Elle est plongée dans un environnement étranger qui vient bousculer son vécu et  la pousse à trouver une place dans cette société. Elle a le désir très simple d'investir l'espace dans lequel elle évolue et de prendre sa place d'individu dans une société qui la lui reconnaît. C'est à ce prix qu'elle trouve une harmonie en elle, un équilibre. Elle ne cherche pas à se replier sur sa différence ni à l'exhiber comme un symbole, elle cherche juste à exister au milieu des autres, dans cette idée  du " bien vivre-ensemble". Son mari, en revanche, intégré socialement et professionnellement, voit la culture étrangère comme une menace, conscient du fait qu'elle peut transformer son épouse censée incarner le garant de la tradition, le réceptacle des coutumes, l'équilibre sacré de la tradition. Si lui s'autorise à toutes les libertés, voire même à un usage de la liberté qui ressemblerait plutôt à une forme de débauche, il est important pour lui que la jeune femme demeure en revanche confinée dans le modèle de la culture d'origine pour préserver cet équilibre fragile qu'il sent menacé. C'est un schéma qu'on rencontre souvent...
À la lumière de ce livre, que vous inspire aujourd'hui le débat sur le port de la burqua ?
Ce débat n'aurait pas dû exister sous cette forme. Je pense notamment au débat sur la place de l'Islma en France qui résulte en effet d'une terrible maladresse sémantique. Il a été entâché par des discours et des propos qui l'ont dénaturé et qui ont surtout empêché, ensuite, d'aller au fond du débat, en donnant du grain à moudre à tous ceux qui n'attendaient que cela pour ressortir l'argument de l'islamophobie. Sur un sujet aussi sensible et délicat, qui concerne tant de millions de personnes en France, j'ai été assez attristée de la façon dont les politiques ont géré le débat. Je suis, pour ma part, fidèle au principe de laïcité qui me semble être le seul garant de la diversité religieuse dans un pays en préservant pour chacun le droit de l'exercice et de la liberté de culte dans l'espace privé tout en garantissant en revanche la neutralité totale de l'espace public, commun à tous. A ce titre, honnêtement, il est bien difficile, je trouve, à quiconque de s'opposer à la notion de laïcité !! Seulement l'espace public et privé ne revêt pas, aux yeux de certaines communautés, le même sens qu'un pays laïc et qu'une société sécularisée comme la France lui prête. Mais en disant cela, je ne veux surtout pas généraliser, cela ne concerne pas non plus toutes les personnes de ces communautés. La réalité est tellement plus complexe ! La réalité du problème se situe en fait pour moi bien au-delà du simple port de la burqa. C'est je pense d'abord et avant tout un problème d'ordre culturel. Les politiques se sont saisis de ce discours avec une certaine brutalité, une grande maladresse, et une incapacité à développer un discours responsable avec la volonté d'apporter des réponses au malaise d'une société qui n'a pas besoin d'être divisée plus encore par des messages que certains peuvent percevoir comme des messages de stigmatisation...et qui au final, ne fait que renforcer en face la radicalisation des comportements et des pensées. La burqa  serait-elle l'expression, la manifestation d'une différence de la part de ceux qui peut-être à la base ne se sentent pas intégrés totalement ? Une façon de se définir, de se démarquer, de se raidir sur un paramètre identitaire fort qui soit un marqueur d'opposition à la société? La meilleure réponse à donner réside à mon avis dans le droit au travail, dans la préservation de l'ascenseur social qui est en panne en France à l'heure actuelle, dans la mixité sociale sur le plan du logement. Une société qui ne se mélange pas alors qu'elle est aujourd'hui plus métissée que jamais, que s'agrandit le fossé économique entre riches et pauvres et le décalage communautaire entre les villes et leurs banlieues, voit nécessairement le débat se repositionner sur le plan de la religion vécue comme un recours, comme un garant de stabilité, comme un repère identitaire selon les cas au sein de communautés dont l'origine renvoie à des pays et de sociétés non sécularisées, il faut le rappeler...
Et celui de la laïcité ?
Là encore, il me semble que la montagne a accouché d'une souris ! Ce qui aurait pu être un formidable espace de débat entre toutes les communautés a été perverti par les tribulations du débat initial sur la place de l'Islam en France qui a fait avorter le débat qui aurait dû avoir lieu. Il est, me semble-t-il, important de penser, de repenser la laïcité en France aujourd'hui et ce débat avait le mérité d'être posé, mais je lisais à ce propos la chronique de Caroline Fourest dans le Monde qui rappelait à juste titre que c'est à l'échelle des collectivités locales que la laïcité est l'objet et l'enjeu de tractations régulières. Des collectivités qui statuent et négocient chacune comme elles peuvent avec leurs propres administrés. A elles de se réunir et d'organiser le débat, de proposer des solutions conrètes et applicables pour tous, car c'est au quotidien, dans la vie du citoyen lambda que ces problèmes peuvent se poser dans une société animée du désir de "mieux vivre ensemble". Le dramatiser en l'érigeant en débat national sans pour autant régler les vrais soucis que chacun peut rencontrer ne fait que renforcer l'exaspération des deux camps qui ne se sentent pas réellement entendus. Aucun débat ne doit être évité, mais il y a à l'origine de ces cafouillages, l'idée qui s’est creusée d'une France à deux vitesses, d'une France aux français et d'une France qui peine à reconnaître parfois ses français de la diversité. Il est intéressant de voir comment ce débat invite aujourd’hui le pays à régler une crise de conscience personnelle et qui ne peut qu'engendrer une nouvelle dynamique à l'avenir. Nous ne devons pas l'éviter mais au contraire le traiter de façon saine pour mieux crever l’abcès, sans se laisser influencer par les ressentis épidermiques de ces communautés qui s’affrontent, pour réhabiliter au final, la valeur d’un même citoyen français...
Lire la critique du livre >>>
Kant et la petite robe rouge de Lamia Berrada-Berca Edition La Cheminante

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