Magazine Asie

Bombay dans les récits de voyage de la fin du XIX° siècle

Par Olivia1972

Les domestiques

Une des choses qui marquent les voyageurs est le nombre de domestiques. Jacques Siegfried explique : « Si je voulais me plaindre de quelque chose, ce serait du nombre, des domestiques qu'imposent les anciennes coutumes de la Compagnie des Indes et les superstitions des castes hindoues. Vix est certainement parmi les plus modérés ; eh bien, il a dix-sept domestiques dans sa maison ! L'un est cocher, mais consentirait pour rien au monde à donner un coup de brosse à sa voiture ; l'autre allume les lampes et ne frotterait jamais un meuble, un troisième enfin n'a d'autre besogne que de promener le chien. Quant à celui qui joue auprès de vous le rôle de valet de chambre, il est constamment collé à vous, pas moyen de s'en débarrasser; il veut vous mettre jusqu'à vos bas, on ne saurait rien concevoir de plus ennuyeux ».

Francis de Croisset[1] (photo) cite la lettre reçue d’un ami indie

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n qui lui donne des conseils sur le choix des domestiques : « Vous dois choisir aussi une boy. La boy a de dix-huit à soixante ans. Vers trente-cinq ans, il est préférable. La boy est toujours honnête, parce qu'il a intérêt à ce qu'on ne vole pas dans vos bagages ce qu'il finira par vous prendre.
Vous donne au boy dix-huit roupies par semaine pour sa nourriture : c'est la tarif. Il met dix-sept roupies et demie de côté et, avec le reste, il mange. Vous vous occupe jamais de sa logement. Une boy n'a pas besoin de lit : voua le dépose sur des clous ou sur des couteaux, et il s'endort en rêvant qu'il est monté chez Vichnou
 ».

Hugues Krafft fait, sur ce même sujet, ce commentaire : « Partout la domesticité est innombrable, puisqu'il s'agit, même pour un train de maison ordinaire, de légions de serviteurs plus ou moins paresseux, voués à des attributions exclusives dont rien ne les ferait démordre. C'est ainsi qu'il faut des Musulmans pour le service de la cuisine et de la table, parce que les Hindous pratiquants ne veulent pas toucher à la nourriture européenne. Il est vrai que le salaire de tout ce monde est comparativement peu élevé : les gages d'un maître d'hôtel musulman ne dépassent pas 18 à 20 roupies (40 à 45 francs), tandis qu'un employé infime, tel qu'un coupeur d'herbe pour les chevaux, n'est payé que 4 à 5 roupies par mois, soit 12 francs pour nourrir femme et enfants ! »

Les Parsis

Mais une des choses qui frappent le plus nos voyageurs français est le rô

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le et la situation des Parsis dans la ville de Bombay. Edmond Cotteau (photo) rappelle qu’ils sont « les plus gros banquiers de l'Inde et les princes du commerce ». Il ajoute : « Les Parsis ne forment guère que 7 pour 100 de la population totale; mais leur aptitude aux affaires, leur activité commerciale, l'absence de tout préjugé de caste et l'assimilation complète qu'ils se sont faite de la langue anglaise, leur assurent une influence prépondérante dans la communauté ».

Un autre voyageur visite les Tours du Silence : « Dans l'enceinte close de murs, au milieu d'un jardin, se trouvent quatre ou cinq grosses tours ventrues. Sur leur sommet en cuvette et fermé par une grille, sont déposés les cadavres parsees sans distinction de fortune. Les cadavres des hommes et ceux des femmes sont toutefois séparés sur la grille
commune. C'est seulement une fois dépouillés de la chair que les os des uns et des autres se trouvent indistinctement réunis dans le pied de la tour, suivant le principe parsee
qui n'admet plus de distinction après la mort. Quelques Parsees extrêmement riches possèdent cependant des tours de famille. Je ne juge de ces détails que par un relief en réduction exposé dans l'enceinte même, car en réalité on ne voit que les vautours perchés sur le sommet de ces fameuses tours (dont les- détails intérieurs de construction restent invisibles). Ces animaux repus interrogent l'horizon de leur regard perçant. Le fait est qu'un Parsee est un morceau d'importance pour un vautour ; ils se portent généralement fort bien de leur vivant, et il en reste quelque chose après la mort.
Les Parsees se ressemblent tous : ils sont blancs et offrent le même type : nez busqué, moustache, favoris courts, ventre très précoce, comme il convient à d'honnêtes ronds de cuir. Ils tiennent une grande partie du commerce de Bombay. Leurs femmes sont parfois très jolies (costume spécial des femmes parsees) ».

L

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e Conte de Gabriac visite un temple parsi : « Après avoir gravi de nombreux escaliers de granit, embellis de plusieurs monstres de marbre de toutes couleurs, nous vîmes un bâtiment carré, soutenu par des colonnes, au centre duquel était une flamme que l'on entretenait perpétuellement.-—C'était la déesse—Une foule de Parsis se prosternaient devant elle et semblaient l'adorer. Cependant, il ne faut pas s'y tromper, ce culte est moins absurde qu'on pourrait le croire. En effet, un Parsi que nous plaisantions d'adorer ainsi le feu, nous répondit : « Ce n'est pas le feu que nous adorons, nous n'adorons que Dieu, mais nous trouvons que cette flamme, vivante et pure, qui nous anime et nous réchauffe, est la plus belle image de la divinité et vaut mieux que les statues des idolâtres ».

Henri d’Orléans note plus sobrement : « Les parsis sont à Bombay ce que sont les Chinois au Japon : ils représentent la classe industrieuse et habile, les marchands, les gens d'affaires, les compradores. Ils sont riches et vivent à part, formant comme un peuple séparé qui a ses écoles, son théâtre et surtout son cimetière, cette fameuse Tour du Silence, les cadavres des fidèles sont offerts en pâture aux vautours ».

Jacques Siegfried est également sobre sur ce sujet : « Mais si la fête me laissa froid, j'eus du moins beaucoup de plaisir à causer avec quelques parsies. C'est là une des classes les plus avancées de Bombay. Ce ne sont pas des hindous à proprement parler, puisqu'au lieu de révérer Brahma, ils adorent le feu et le soleil comme leurs ancêtres persans et sont, en un mot, de la religion de Zoroastre. Aux Indes, on ne les rencontre du reste qu'à Bombay et à Surate, et ils forment une infinie minorité en comparaison des 160 millions d'hindous et des 20 millions de mahométans qui sont répandus dans tout l'empire ».

François Devay[2] est impressionné par les tours du silence : « Près de la place élevée où, tout en admirant le splendide tableau qui s'étendait devant nous, nous devisions dés futures destinées de Bombay, M. G. me fit remarquer, au sommet de la colline et au milieu d'un enclos, où quelques palmiers montrent leur tête au-dessus des murs, une rotonde sans toit, haute de 8 à 10 mètres, et d'un diamètre d'environ 20 mètres. Six tours pareilles existent sur des hauteurs autour de Bombay : ce sont des Bokhmas, ou Tours de silence, construites par les parsis pour y exposer les cadavres de leurs morts. Nous n'apercevions que le contour supérieur de la tour, à cinquante pas de nous; la crête circulaire du mur était occupée par mie vingtaine de vautours, au jabot gonflé. Les parsis ne permettent à personne l'entrée de l'enclos, et à plus forte raison de la tour ».

Un voyageur note en 1900 : « Cette race d'adorateurs du feu, remarquable par son génie financier et commercial, occupe, en effet, une position prépondérante parmi les hautes classes de Bombay et la munificence de ces puissants commerçants asiatiques a valu à plusieurs d'entre eux la qualité de chevaliers (« Knights ») voire même celle de « Baronet » héréditaire qui les font figurer dans l'annuaire de la noblesse britannique sous les noms baroques de « Sir Jamseljee Jeejebhoy », « Sir Mungultass Nalhoobhoy », « Sir Cowasjee Jehangir » et autres ».

Hugues Krafft ne comprend pas cette tradition des tours du silence : « En leur qualité d'adorateurs du feu, leur culte les empêche de brûler leurs morts. Qu'en font-ils? Ils les donnent en pâture à des vautours. Chaque Parsi se trouve donc un beau jour inhumé par petits morceaux dans une centaine d'estomacs d'oiseaux carnassiers ! ». Et il ajoute : « Ils se croient bien supérieurs à tous les Hindous, affectent des tendances occidentales, et tiennent le grand commerce entre leurs mains ».



[1] In “ Nous avons fait un beau voyage » par Francis de Croisset. Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, 8-Y2-75772

[2] In “ Journal d'un voyage dans l'Inde anglaise, à Java, dans l'archipel des Moluques, sur les côtes méridionales de la Chine, à Ceylan (1864) », par Fr. Devay. Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l'homme, 8-NT-759 (2)


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