Magazine Culture

Horizon du sol, d'Etienne Faure (par Antoine Emaz)

Par Florence Trocmé

 
Faure3 Avant d’être une thématique, la poésie d’Etienne Faure est sans doute une rythmique. On retrouve dans ce livre la forme du poème-page ; le plus souvent il est constitué d’une seule phrase étirée, parfois deux, en vers libres longs, entre huit et douze syllabes, sans contrainte normative. Ce qui est recherché à chaque fois, c’est une sorte d’ampleur souple du vers, un déroulé lent du poème, qui convient à la description et à la mélancolie. D’où les poèmes sur des peintures, des paysages, et ceux, nombreux, ouvrant une méditation sur le temps. La variété thématique des onze séquences (ou suites) qui composent le livre est équilibrée par son unité musicale. Cette tonalité tenue crée un effet d’estompe lorsque le poète aborde des réalités dures : la misère, le vieillissement, l’impact de l’histoire… Pour exemple, ce portrait de vieil  homme : « Vieux, il s’accrochait aux objets, s’obstinant / à manger toujours dans la même assiette, / le bol bleu, / s’inquiétant de leur fêlure ancienne / - le monde pouvait bien fuir, il l’agrippait / de ses deux mains, tête en l’air pour l’avaler, / saumâtre, amer, jamais à point, le monde / par où un jour il s’entendrait dire / il est mort, il respire, il était bon, / dur en affaires, mais bon, / cette soupe à laquelle il avait fini / par aller chaque jour sans trop cracher, / tenant sa bouche au bord de la faïence / et n’aspirant plus qu’à ça – manger, déglutir, remâcher - / se remplir l’estomac des restes du monde. » (p. 33)  
Cette interrogation sur temps, mort et mémoire est très présente dans le livre (pp. 38-60 – 65 – 68 – 111 - 113…) mais elle ne pèse pas, ne prend jamais un tour dramatique ou pathétique, alors même que les éléments sont là pour ; ainsi pour ces vétérans de la guerre (p. 112) qui n’en tirent « nulle leçon ».  
L’émotion n’est jamais présentée dans sa violence ; elle est lissée par la langue, amortie. Ecriture du flux et non du choc, cette poésie est tout autant capable de saisir le tragique d’une vie que l’insignifiant petit détail quotidien d’un pantalon mis à sécher : «  en l’air accroché au septième / le mouvement des jambes d’un pantalon / que le vent enfile, accélère, / rappelle un peu la marche qui l’anima / quand les membres s’y agitaient, en fuite à présent, / absents du linge empli d’air ou de vide / - aucun corps. » (p. 23) 
Poésie savante aussi, qu’on ne s’y trompe pas ; elle se place dans une lignée qui va de Mallarmé à Ponge. Lorsqu’on lit le premier vers du livre, « Bas et haut abolis, dos au sol… », difficile de ne pas entendre en écho l’ « aboli bibelot »… De même pour la syntaxe et le vocabulaire, parfois : «  Et la mémoire lui revenait, en effet, / par lente inhalation des souvenirs, / d’olfactives douleurs insinuées, / cet artifice, la vraisemblance, ayant surpassé / la spécieuse amnésie des fleurs en soie. »(p. 92)Ponge, on y pense surtout parfois à partir du raffinement et de la ciselure de langue pour un rien. Logique du « parti pris » : si je parle d’un objet nul, l’important, le poème, n’est pas dans la chose mais bien dans la parole, le texte. Ainsi pour prédation à la chaîne : « Au vu des œufs mirés chaque jour à la chaîne / il ressort que la poule assez clairement ne pond / qu’en vertu d’obligations très anciennes, / humaines, principalement, / où le malheur des uns, en effet, / par une étrange conception / fait le bonheur des autres, / la mort dans l’œuf, drame étouffé, / depuis des lustres demeurant / sous la cloison calcaire, quoique poreuse, / une affaire accessoire au regard du monde / et de l’intérêt supérieur dont le gallinacé / contractuellement, depuis des siècles, / à pondre ainsi sans arrêt doit répondre. »(p. 96) 
On aura compris que ce recueil ne manque pas d’une sorte d’humour froid. La tonalité dominante reste la mélancolie, mais le sourire est presque toujours comme en contrepoint, participant à ce global refus du pathos qui marque cette poésie, par ailleurs porteuse de questions vraies : le titre Horizon du sol peut être compris comme : seule la terre nous attend… D’ici là, sourions : les titres des poèmes de Faure, placés en italiques après le texte, semblent souvent lancés à la légère, comme un clin d’œil au lecteur. Ainsi l’épluchage des patates devient « préparation des agapes d’omnivores » ; ou bien le titre pompeux de la section Mœurs et lois n’annonce que de manière très tangentielle les poèmes qui suivent ; ils ne doivent rien à l’esprit des lumières, à première vue. Ainsi pour le dernier, des fleurs en gare : « Les belles années s’enfuient par le train, c’est fréquent. / A la Saint-Valentin, gare du Nord, / en bout de quai où les fleurs sont à vendre / on voit les amoureux qui courent / attraper leurs bouquets, empressés, puis le train, / car l’amour en principe est ce jour-là fleuri / comme de mémoire, comme si / les beaux jours allaient revenir, / chacun gardant, public, à la main le vestige / d’un serment sous plastique emballé et fleuri / du bout des tiges, en cette serre humaine envahie / du sentiment croissant que soulève / comme ça, / dans un élan quasiment national, / intimé, unanime, / l’effloraison des gares à fréquence régulière. » (p. 104) 
La poésie de Faure, comme celle de Follain, est une poésie de l’instant, sans hiérarchie dans vivre, mais toujours avec le souci de poser exactement la voix pour qu’elle retienne un peu durablement ce qui est, à chaque fois, une forme de rencontre. 
 
[Antoine Emaz]

   
Etienne Faure – Horizon du sol  - Ed. Champ Vallon – Col. Recueil – 130 pages – 12 €  - on peut lire ici un entretien de Tristan Hordé avec Etienne Faure


Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

  • Max | Le Tigre

    Tigre

    Étant enfant j’avais un Panthéon rempli de héros qui me nourrissaient : Médard Chouart des Groseilliers, Étienne Brûlé, Charles Nungesser, Daniel Boone,... Lire la suite

    Le 17 août 2018 par   Aragon
  • [Rumeur] Tom Cruise aurait refusé un rôle clé dans Green Lantern Corps

    [Rumeur] Cruise aurait refusé rôle dans Green Lantern Corps

    Il y a quelques mois, le site people Crazy Days and Nights évoquait la possible apparition de Tom Cruise dans le long-métrage super-héroïque Green Lantern Corps... Lire la suite

    Le 17 août 2018 par   Linfotoutcourt
    CULTURE
  • Abricots à l’alsacienne

    Abricots l’alsacienne

    Fiche technique : Abricots à l'alsacienne Pour : 6 personnesTemps de préparation : 10 min Temps de cuisson : 30 min Ingrédients beaux abricots bien mûrs : 750... Lire la suite

    Le 17 août 2018 par   Hubjo
    CUISINE, RECETTES
  • 7 Lettres » Olivia Harvard

    Lettres Olivia Harvard

    Editeur : Hachette Romans Livre : ICI Mon meilleur ami, Colton Crest, est mort. C’est moi qui ai trouvé son corps… ainsi qu’un bout de papier, niché dans la... Lire la suite

    Le 17 août 2018 par   Brigittealouqua
  • Jason Bourne : une série Treadstone officiellement commandée

    Jason Bourne série Treadstone officiellement commandée

    USA Network a annoncé avoir commandé une série dérivée de la franchise Jason Bourne, intitulée Treadstone, et s’inscrivant dans l’univers du programme... Lire la suite

    Le 17 août 2018 par   Linfotoutcourt
    CULTURE
  • Mug cake chocolat au thermomix

    , un délicieux dessert au chocolat pour vous. facile à préparer chez vous, voila la recette de ces mugs chocolat au thermomix. INGRÉDIENTS : 125 g de chocolat a... Lire la suite

    Le 17 août 2018 par   Nicole Michelin
    CUISINE, RECETTES
  • [Trailer] Sharknado 6 : c’est enfin terminé !

    [Trailer] Sharknado c’est enfin terminé

    17 Août 2018 Gilles Rolland CRITIQUES 0 commentaire Partager la publication "[Trailer] Sharknado 6 : c’est enfin terminé !" FacebookTwitter Finn, le héros de... Lire la suite

    Le 17 août 2018 par   Onrembobine
    CINÉMA, CULTURE

A propos de l’auteur


Florence Trocmé 18650 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Magazines