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Passés recomposés. Jos van Immerseel et Anima Eterna Brugge revisitent Francis Poulenc

Publié le 21 juin 2011 par Jeanchristophepucek
henri matisse pianiste et joueurs d echecs

Henri Matisse (Le Cateau-Cambrésis, 1869-Nice, 1954),
Pianiste et joueurs d’échecs
, 1924.

Huile sur toile, 73,7 x 92, 4 cm, Washington, National Gallery of Art.

J’évoquais, dans un récent billet, les menaces qui pèsent sur la musique ancienne en postulant qu’une partie d’entre elles trouvent probablement leur source dans la capacité des interprètes « historiquement informés » à tenter sans cesse d’étendre leur empire. Dernièrement publié par Zig-Zag Territoires, le disque dont il va être question aujourd’hui illustre à merveille cet esprit conquérant, puisqu’il voit Jos van Immerseel, célèbre, entre autres, pour ses interprétations décapantes de Mozart ou de Beethoven aborder, à la tête de son orchestre Anima Eterna Brugge et avec le renfort de deux pianos et d’un clavecin anciens, un compositeur que l’on pensait pourtant à l’abri des tentatives de reconstructions historicistes, Francis Poulenc (1899-1963).

Il est, bien sûr, tout à fait légitime de se poser la question de l’intérêt de convoquer des instruments « d’époque » (en dehors des claviers, le livret demeure malheureusement muet à leur sujet) pour jouer des pièces datant des alentours des années 1930, alors que la facture de ceux qui étaient alors utilisés n’est pas très éloignée de ce que nous connaissons aujourd’hui, et que nous disposons même d’une vidéo de 1962 où l’on voit le compositeur interpréter son Concerto pour deux pianos en ré mineur sur un Steinway apparemment récent. Outre que cette démarche ne m’apparaît pas plus discutable que l’emploi d’un piano moderne pour jouer Bach, à laquelle personne ne trouve à redire en dépit d’une distorsion temporelle entre l’instrument et le répertoire bien plus importante, les œuvres de ce programme, qui toutes entretiennent des rapports très forts avec le passé, me semblent sinon réclamer du moins s’accommoder parfaitement de cette approche.

La plus ancienne, le Concert Champêtre, a été écrite en 1927-1928 et créée à Paris le 3 mai 1929. Poulenc a conçu cette partition pour Wanda Landowska (1879-1959), la grande prêtresse de la renaissance du clavecin qu’il avait rencontrée chez la princesse de Polignac en 1923. Il faut savoir que l’instrument dont jouait la musicienne était un modèle fabriqué tout exprès pour elle par les ateliers Pleyel, doté d’une sonorité sans grand charme, à la fois courte, peu nuancée et aigrelette, et qui sera d’ailleurs rapidement abandonné lorsque les facteurs recommenceront à savoir concevoir des modèles plus conformes à la réalité historique. Outre des influences venant de Stravinsky, le Concert Champêtre est bâti sur des réminiscences, non de la musique française telle qu’elle existait au XVIIIe siècle, mais de la rêverie d’un Poulenc qui la réinvente selon sa fantaisie en n’en retenant que quelques échos qui passent, comme les fantômes embués des parcs de Watteau, dans les rythmes pointés de son Adagio liminaire ou dans l’Andante en sol mineur en forme de Sicilienne qui constitue son mouvement lent.

wanda landowska francis poulenc
Autre pièce à utiliser le clavecin, en compagnie, cette fois-ci, d’un petit ensemble constitué de deux hautbois, deux bassons, deux trompettes, trois trombones et percussions, la Suite Française, composée en 1935, se tourne vers un passé encore plus lointain, puisque cette musique de scène, destinée à accompagner le deuxième acte de La reine Margot d’Édouard Bourdet, est fondée sur les Danceries de Claude Gervaise publiées au milieu du XVIe siècle, que Nadia Boulanger avait fait connaître à Poulenc. Plus que le clavecin, ce sont surtout les percussions et le mélange de timbres des vents qui évoquent ici les saveurs à la fois gouleyantes et un peu âpres d’un passé recomposé.

Commande de la princesse de Polignac, le Concerto pour deux pianos en ré mineur est écrit durant l’été 1932 et créé à Venise le 5 septembre de la même année avec le compositeur et Jacques Février en solistes. Œuvre à l’humeur changeante et à la forme semblant se réinventer au fur et à mesure que la musique avance, elle mêle des souvenirs de mélodies d’Extrême-Orient, de jazz et de music-hall (premier et dernier mouvements), avec une évidente révérence à Mozart, que Poulenc déclarait « préférer à tous les autres musiciens », dans le Larghetto médian qui cite textuellement des thèmes de deux des concertos pour clavier du Salzbourgeois. Étonnante juxtaposition de sécheresse rythmique et de poésie nimbée de nostalgie pimentées par un enjouement parfois goguenard (« casquette sur l’oreille » pour reprendre l’expression du compositeur), cette pièce possède une incontestable dimension intime qui nécessite un véritable travail d’équilibriste de la part des interprètes afin qu’une « exécution trop virtuose, chiqué par certains côtés » ne « masque [pas] toute la poésie de l’œuvre » (Francis Poulenc, Entretiens avec Claude Rostand, Julliard, 1954).

Jos van Immerseel (photographie ci-dessous) a habitué ceux qui suivent son travail à des alternances d’enthousiasme et de déceptions, car si le chef ne se trouve jamais à court d’idées et dispose, avec Anima Eterna Brugge, d’un orchestre tout acquis à ses conceptions, le résultat final n’est pas toujours probant. Ce disque est indubitablement à marquer d’une pierre blanche. Même si on peut toujours discuter de la validité de ses choix organologiques, qu’il n’est d’ailleurs pas le premier à effectuer, du moins pour la préférence d’un clavecin « historique » à un Pleyel dans le Concert Champêtre (Trevor Pinnock avait choisi une copie de Haas d’environ 1740 pour l’enregistrer, chez Deutsche Grammophon, sous la baguette de Seiji Ozawa), force est de constater qu’il en tire toutes les conséquences en termes d’équilibre des masses sonores et de conduite du discours, avec une cohérence qui force l’admiration. Pour les trois œuvres, nous tenons sans doute, du moins à ma connaissance, les versions les plus impeccablement détaillées et les plus raffinées de toute la discographie, et c’est d’ailleurs peut-être dans une certaine propension à se satisfaire parfois de leurs seuls atouts esthétiques qu’elles trouvent aussi leurs limites, particulièrement la Suite Française qui, malgré sa resplendissante parure, manque un peu de souplesse et de sourire si on la compare à celle, nettement plus espiègle, gravée par Georges Prêtre en 1968 (EMI). Les instrumentistes d’Anima Eterna Brugge sont, tout au long de l’enregistrement, irréprochables de discipline et de réactivité, offrant une palette de couleurs extrêmement séduisante, avec une mention spéciale pour les pupitres des vents, aussi savoureux que caractérisés, et les percussions, il est vrai quelque peu favorisées par la prise de son.

jos van immerseel
Qu’il s’agisse de Claire Chevallier au piano, de Kateřina Chroboková au clavecin ou de Jos van Immerseel tour à tour sur l’un ou l’autre instrument, les solistes n’appellent également que des éloges, tant par leur virtuosité, étincelante pour ce qui est de la claveciniste qui se joue crânement des chausse-trappes assez retorses du Concert Champêtre dont elle livre une des versions les plus abouties que je connaisse, que par leur capacité à varier à l’infini les nuances, les teintes (celles des deux pianos sont assez renversantes) et les climats. On m’objectera sans doute que tout ceci manque de ce déboutonné un peu canaille qui constitue une des signatures de la manière poulencquienne, particulièrement dans un Concerto pour deux pianos qui, au rebours de l’injonction du compositeur invitant Charles Bruck, à l’occasion d’un concert à Strasbourg en 1960, à diriger son troisième mouvement « plus cochon », semble s’en tenir au camp de l’art. C’est possible, mais le choix de tempos un rien plus retenus que ceux de la version rassemblant le compositeur et Jacques Février aux claviers sous la baguette de Pierre Dervaux (EMI, 1958, de 30 à 50 secondes de moins selon les mouvements) ou de celle, à mon sens une des meilleures parmi les plus récentes, de Frank Braley et Éric Le Sage dirigés par Stéphane Denève (RCA, 2004), ainsi que les couleurs spécifiques des instruments « anciens » permettent à la nouvelle venue de faire sentir, comme bien peu avant elle, la dimension profondément nostalgique de la musique de Poulenc, y compris quand elle se dépense en cabrioles et autres facéties. Cette sensibilité où flotte une indéfinissable mélancolie est un des plus beaux atouts de cette lecture par ailleurs marquée du sceau de l’élégance et d’une certaine retenue.

Je vous recommande donc l’écoute de ce disque dont l’intelligence et le soin apporté à la réalisation constituent un très bel hommage à Francis Poulenc. Le regard que portent Jos van Immerseel et ses troupes sur ses œuvres, s’il ne bouscule pas la discographie, nous conduit à faire évoluer le nôtre de façon conséquente, et on espère donc que leur exploration du répertoire français, où ils ont visiblement des choses très intéressantes à nous dire, ne s’arrêtera pas en si bon chemin.

francis poulenc concerto deux pianos suite francaise concer
Francis Poulenc (1899-1963), Concerto pour deux pianos et orchestre en ré mineur*+, Suite Française**, Concert Champêtre***.

Claire Chevallier, piano I (Érard, Paris, 1905) *
Kateřina Chroboková, clavecin (Émile Jobin, 1983, d’après Goujon, Paris, 1749) ***
Anima Eterna Brugge
Jos van Immerseel, piano II (Érard, Paris, 1896) +, clavecin ** & direction

1 CD [durée totale : 58’24”] Zig-Zag Territoires ZZT 110403. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

Extraits proposés :

1. Concerto pour deux pianos et orchestre en ré mineur :
[II] Larghetto

2. Concert Champêtre :
[III] Finale. Presto

Illustrations complémentaires :

Anonyme, Francis Poulenc et Wanda Landowska, c.1930. Photographie, 15 x 20,5 cm, Paris, Bibliothèque Nationale de France.

Photographie de Jos van Immerseel © Anima Eterna.


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