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La foire des ténèbres

Par Madwill
Je vous propose aujourd'hui le premier article signé du Dr. Phibes qui nous offre une critique passionnante autour de La foire des ténèbres signé Jack Clayton.
La foire des ténèbresL’une des questions qui m’a souvent taraudé, en tant que cinéphile, est de savoir pourquoi les Studios Disney décidèrent de confier la réalisation de l’adaptation du roman de Ray Bradbury « Something This Way Comes »La Foire des Ténèbres »), au cinéaste Anglais Jack Clayton, dont le moins que l’on puisse dire est qu’il n’avait pas vraiment le profil de l’emploi…
A l’époque (1983), après l’échec de « Gatsby le Magnifique » (échec il est vrai justifié par le côté insupportablement chiant du film), Clayton n’avait plus tourné depuis presque une décennie. Dans le milieu du cinéma, une telle « absence » ne peut vouloir dire que deux choses : soit que vous êtes un has-been, soit que vous vous appelez Terrence Malick. Dans le cas qui nous intéresse, nous retiendrons la première hypothèse.
Alors pourquoi le choix de Clayton ?
Premièrement, parce que même si « Gatsby » l’avait flingué, il ne faut pas oublier que le grand Jack avait quand même réalisé quatre films auparavant, et pas des moindres : « Room at the Top »Les Chemins de la Haute Ville ») en 1959, « The Innocents », adaptation glaçante du roman de Henry James, en 1961, « The Pumpkin Eater » (« Le mangeur de citrouilles »), en 1964, et surtout, « Our Mother’s House » (« Chaque soir à 9 heures »), son chef-d’œuvre, en 1967. Sa filmo est courte, mais elle n’en est pas moins des plus prestigieuses !
Deuxièmement, parce qu’au début des années 80, comme le faisait remarquer mon compère Mad Will dans son émission consacrée aux « Yeux de la Forêt », les Studio Disney négocient un virage surprenant, produisant des films qu’on n’a pas vraiment l’habitude de voir chez eux. Après « The Watcher In The Woods » (1980), et le désopilant « Condorman » (1981), c’est au tour de cette adaptation de « Something Wicked This Way Comes », de Ray Bradbury, d’être mise en chantier. Ce roman n’est pas le premier Bradbury venu, en plus, mais une œuvre dense, foisonnante, sur le thème de l’enfance. Ajoutez-y l’imaginaire poétique qui caractérise l’auteur des « Chroniques Martiennes », et vous serez dans le cas de figure typique d’une œuvre délicate à adapter, et qui demande l’intervention d’une « pointure ».
La foire des ténèbres
Troisièmement, et ça tombe bien, parce que Clayton a la taille idéale pour mettre le pied dans ce projet ! Il s’est déjà brillamment acquitté de l’adaptation des « Innocents », une autre forteresse réputée imprenable de la littérature fantastique, avant de réussir une œuvre magistrale sur l’enfance avec « Our Mother’s House ». L’enfance, qui est d’ailleurs une thématique essentielle de son œuvre, qu’elle traverse comme une ligne de vie. On peut donc imaginer l’intérêt, voire la fascination, que le cinéaste Anglais dut ressentir lorsqu’on lui proposa ce projet. Le réalisateur des « Innocents » et de « Chaque soir à 9 heures » se lançant dans une adaptation de « La Foire des Ténèbres », cela ne pouvait déboucher que sur un chef-d’œuvre !
Vraiment ?
Les premières images du film, où alternent plans fixes des environs de Greentown et travelings ensorcelants dans les rues de la petite ville, emportent le spectateur dans un tourbillon de féerie digne des plus belles pages de Bradbury. L’arrivée de Tom Fury (Royal Dano, excellent), le marchand de paratonnerres, à Greentown ; la course folle de Will et Jim, les deux protagonistes du film, à travers les rues de la ville ; la première apparition de Charles Halloway (Jason Robards, magnifique), le père de Will, dans le décor somptueux de la bibliothèque : toutes ces scènes font partie de celles que l’on n’oublie pas. Elles campent parfaitement l’atmosphère automnale de la petite ville, la magie qui flotte dans l’air à cette époque de l’année, l’émerveillement et la fébrilité des deux enfants face au mystère de ce qui les entoure… Sur le canevas du roman de Bradbury, Clayton brode un véritable poème visuel, une symphonie d’images habitées qui frise la perfection absolue.
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Aucun doute qu’avec ce début, le cinéaste renoue avec le génie qui imprègne « Les Innocents », et surtout, « Our Mother’s House », dont certains plans (le traveling inaugural à travers les rues de Greentown), sont quasiment repris à l’identique. Clayton se régale – et nous régale – en filmant tout cela avec un enthousiasme et un appétit communicatifs. La caméra épouse parfaitement le regard des deux jeunes protagonistes – Will et Jim, frères jumeaux de cœurs – et dans leur sillage le spectateur redevient lui-même enfant, comme à la lecture des pages enchantées du roman de Bradbury. Ce n’est plus du cinéma, c’est de la magie.
La foire des ténèbres
L’arrivée de la fête foraine, somptueuse et spectaculaire scène nocturne, constitue le point d’orgue de cette première partie du film, après quoi… tout se détraque !
Paradoxalement, c’est en effet à partir du moment où l’élément fantastique intervient, incarné par Mr Dark (Jonathan Pryce, impeccable en Monsieur Loyal ténébreux) et sa troupe de forains nommée : « Les Gens d’Octobre », que « La Foire des Ténèbres » perd de sa densité, passant du registre du film d’atmosphère, à celui, plus convenu, de divertissement « à la Disney ».
Métaphores Bradburiennes des démons tentateurs, les « Gens d’Octobre » sont venus sonder les cœurs des habitants de Greentown à la recherche de la moindre étincelle de désir inassouvi… Mais s’ils offrent guérison ou solution, c’est pour reprendre aussitôt, sur le principe du pacte avec le Diable, où celui qui « signe » est forcément perdant de quelque-chose… L’histoire bascule alors dans un fantastique spectaculaire qui, progressivement, induit un hiatus en son sein, déréglant la belle mécanique mise en place par Clayton.
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On sent alors très nettement que la conception qu’a le cinéaste Anglais du fantastique s’oppose farouchement à celle des Studios Disney, pour qui tout se résume à une question d’effets spéciaux, dans une surenchère qui frise vite le (très) mauvais goût. Pour Clayton en revanche, le fantastique n’est qu’un alibi pour continuer de creuser sa thématique obsessionnelle : l’enfance et ses multiples points de vue. A travers le dérèglement du comportement des adultes, qui succombent les uns après les autres aux sortilèges des Gens d’Octobre, dérèglement dont Will et Jim sont les témoins médusés, puis terrifiés, Clayton confronte le monde des enfants à celui des « grandes personnes ». Que se passe-t-il quand les frontières se brouillent, s’effacent, disparaissent ? L’enfance est-elle ce feu mal éteint, chevillé obstinément au cœur des adultes, et qui empoisonne leurs désirs ? De la même façon, l’obsession de grandir enracinée chez le jeune Jim, ne cache-t-elle pas d’autres pensées inavouables, dont celle de se substituer à son père disparu auprès de sa mère ?
La foire des ténèbres
Au centre de ces interrogations se trouve le fascinant manège de chevaux de bois de Mr Dark, démiurge capable de maîtriser la course du temps. Exploitée avec finesse, cette thématique aurait pu s’avérer fascinante. On retrouve en effet, mais à peine effleurés, quelques-uns des thèmes vénéneux abordés dans « Chaque soir à 9 heures » ; malheureusement Clayton n’aura pas l’occasion de les creuser plus en profondeur, car pour Disney, ces circonvolutions psychologiques nuisent au rythme du divertissement. Le cinéaste va bientôt l’apprendre à ses dépens ! Ainsi, la légende veut qu’après avoir vu une première mouture du film, les producteurs aient été tellement catastrophés par l’absence de toute dimension spectaculaire qu’ils décidèrent de le confier à une équipe de spécialistes des effets spéciaux pour lui faire subir un relooking intégral. On fit donc péter tout l’attirail de ce que le cinéma fantastique comptait à l’époque comme éclairs, flashs, explosions et autres effets de surimpression destinés à booster des scènes jugées insipides.
Et c’est bien là que se situe l’immense gâchis de « La Foire des Ténèbres », dans cette volonté absurde de transformer un pur film d’atmosphère en spectacle pyrotechnique réduisant le fantastique à son expression la plus basique, la plus pingre : celle d’un simple avatar visuel. Exit, donc, la psychologie des personnages et leurs dilemmes, place au feu d’artifice ! Au final, il reste l’impression dérangeante que le film se dédouble passé un certain cap, qu’il se dissocie de sa première moitié – en état de grâce – pour céder progressivement le pas à un second film, pas franchement raté, mais incapable de se hisser à la hauteur des attentes suscitées initialement. Le réalisateur, qui maîtrisait pourtant si parfaitement son sujet, devient à la fois l’otage et la victime de ce grand barnum fantastique gâché par une succession de numéros à grosses ficelles…
La foire des ténèbres
Pas sur que Clayton ait apprécié le sabotage de son film, alors que tant d’ingrédients étaient réunis pour en faire une œuvre-testament à la (dé)mesure de son immense talent. Sans dénier à « La Foire des Ténèbres » de vraies qualités cinématographiques, aussi bien sur le plan de l’ambiance que du divertissement, on ne peut que déplorer malgré tout l’affadissement progressif de l’histoire, et son enlisement dans les conventions d’un déroulement prévisible, où les bons sentiments triomphent à la fin, tandis que les « méchants » périssent dans les flammes d’un enfer mérité… Je conseillerai donc à ceux qui souhaiteraient (re)découvrir l’œuvre de Jack Clayton de se ruer sur le film qui est, de mon point de vue, son chef-d’œuvre : « Our Mother’s House » (« Chaque soir à 9 heures »). En attendant, sait-on jamais, une hypothétique réédition de « La Foire des Ténèbres » dans un format « Director’s Cut » débarrassé de tous ses effets spéciaux putassiers…
DR. PHIBES
LA FOIRE DES TENEBRES TRAILER

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