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Travail du poème, d'Ivar Ch'Vavar (par Florence Trocmé)

Par Florence Trocmé

Ch'vavar C’est un livre à la fois important et émouvant que vient de publier Ivar Ch’Vavar aux éditions des Vanneaux, sous le titre Travail du poème.  
Travail du poème et non pas travail sur le poème, c’est bien là l’intérêt d’un livre attestant d’une profonde unité et d’un mouvement continu alors même qu’il est composé de matériaux divers. Or ici ces éléments, articles de revues, préfaces, lettres, notes, s’ils semblent juxtaposés, sont cousus très solidement et s’emboîtent comme les éléments d’un puzzle, lequel ne se révèle qu’à la toute fin du livre.  
Paradoxe d’autant plus grand qu’ Ivar Ch’Vavar est connu pour la multiplication de ses hétéronymes (pas moins de 111) et qu’il s’interroge ici, souvent dans l’inquiétude, sur son être pluriel.  
Oui, travail du poème il faut l’entendre ici comme travailler le poème (sur, dans, avec, autour) mais aussi être travaillé, peut-être plus encore se laisser travailler, par le poème. 
C’est une puissante réflexion sur la poésie mais c’est aussi un livre de vie et l’on va tenter de montrer comment sa construction permet non pas de passer de l’une à l’autre mais donc de les coudre ensemble de façon indivise et indivisible.   
 
Pour la première partie du livre, Ivar Ch’Vavar a rassemblé différents textes (parfois signés au demeurant de certains de ses comparses, réels ou imaginaires) lui permettant de préciser les axes fondamentaux de sa pensée sur la poésie.  
Le postulat premier est le suivant : le réel, qu’il définit comme l’être des étants, se dérobe continument à toute conscience sauf en certains moments aussi rares que privilégiés où soudain il se dévoile : le but de la poésie est de vivre puis de tenter, par le poème, de traduire ces dévoilements et de voir ce qui, bien qu’appartenant au visible, est rendu invisible à l’homme. 
Seconde constatation, l’écriture opère un double processus d’abstraction : « Le poème repose sur une double abstraction, sur un faux semblant en deux moments : écrit, il ne représente que du son, des phonèmes, et, proférés, ces phonèmes eux-mêmes n’évoquent que par convention, comme élément d’un code, le réel » (p. 376).  
Troisième constat, la poésie est sinon morte du moins arrêtée, après la triade Rimbaud, Ducasse, Mallarmé (lire ici).  
Toutefois, ce triple constat, qui révèle trois impossibilités, ne débouche pas sur un désespoir total puisque tout l’ouvrage atteste non seulement d’une sorte de profonde confiance dans le pouvoir de la poésie mais aussi d’une très grande énergie à tenter de trouver des voies ou des issues. Lesquelles se fondent sur une réflexion en profondeur et surtout sur un travail intensif, personnel et collectif, sur le vers. 
  
Ivar Ch’Vavar, ses collègues -poètes rassemblés un temps autour de la revue Le Jardin Ouvrier et au-delà- (on peut citer Lucien Suel, Laurent Albarracin, Christophe Tarkos, très présents dans le livre), et ses hétéronymes n’ont eu de cesse que de forger de nouveaux vers. Il faut cependant bien distinguer leurs efforts du travail à contraintes opéré par l’Oulipo, même s’il est aussi question ici de comptes savants. Ch’Vavar et Le Jardin ouvrier ont surtout travaillé et développé le vers justifié et le vers arithmonyme. Pour le premier, ce sont les signes typographiques, lettres et espaces, qui sont comptés, pour le second les mots. On peut ainsi avoir des vers qui font tous 22 signes espaces inclus (et qui auront donc exactement la même longueur et seront comme justifiés si l’on utilise une police de caractère à espace non proportionnel, de type "courier") ou d’autres qui comportent tous 9 mots, sans tenir compte de la longueur de ces mots. Par ces contraintes-là, il s’agit d’inventer une nouvelle prosodie, de rendre possible quelque chose d’autre, de différent, de faire entendre de l’inouï par la profération des textes. De casser aussi tous les réflexes conditionnés inculqués au poète par sa fréquentation de la poésie.  
 
Mais le livre ne s’en tient pas là et il réserve comme une profonde surprise, en son cœur : un chapitre qui doit se situer à peu près au milieu du livre (p. 205 sur 374) et qui s’intitule « Une crise poétique ». On l’aborde sur la lancée de ce qu’on a lu jusqu’ici, ces pensées profondes, très stimulantes sur la poésie… et on se prend à éprouver un sentiment étrange. On a manifestement changé de registre, même si le chapitre intitulé « Au tombeau de Tarkos » avait commencé à entremêler fortement la réflexion et des éléments autobiographiques.  
De quoi s’agit-il ? D’une sorte de mise à nu par l’auteur d’un trouble très profond, dont il ne cache pas le caractère pathologique. Trouble de l’identité, dont il semble penser qu’il n’est pas étranger à cette pratique, pendant des années, non pas tant de certains dérèglements, à peine suggérés, mais surtout d’une identité plurielle, démultipliée au travers des 111 hétéronymes (dont certains féminins comme « Evelyne "Salope" Nourtier. ») Déjà, écrivant sur Tarkos, après la mort de celui-ci, Ch’Vavar avait ressenti un trouble très profond, vivant l’impression d’être en train d’écrire en lieu et place de son ami disparu. Trouble ressenti également en travaillant sur ce qui devait être un simple travail de commande à propos de Jules Verne. Prémices peut-être de cette « crise poétique ».  
Cette mise à nu, loin d’affadir ou de banaliser le propos théorique a l’effet contraire : elle le rend lumineux, légitime et elle le crédibilise.  
Après ce qu’on peut lire/vivre à la fois comme l’acmé du livre et son trou noir, Travail du poème continue sur sa lancée (il y a vraiment ici comme rarement un effet de lancée, d’arc tendu de bout en bout), dans une sorte de dépassement de la crise, avec la décision notamment de renoncer à l’usage des hétéronymes mais aussi la mise en évidence d’une perte : perte d’une part de l’énergie et difficulté avouée à se lancer de nouveau dans de grandes entreprises poétiques.  
Et pourtant, le livre se clôt de telle façon qu’on a le sentiment d’un nouveau départ possible. Au travers encore d’une expérience non plus plurielle, mais duelle, comme un passage via un texte dû à une amie de Ch’Vavar, Hélène Bacquet, qu’il s’approprie (non sans doutes et remords) et qu’il réécrit à sa manière, un texte qui porte sur rien moins que l’histoire de Galatée et Pygmalion et qui affirme l’émancipation de Galatée.  
 
Ivar Ch’Vavar donne là un livre étonnamment libre, fécond pour le lecteur et vivant. Vivant de la vie de son auteur, vivant de sa richesse théorique, vivant de ses voies multiples et de ses rebonds (une centaine de textes différents), tendu, passionnant et émouvant de bout en bout.  
 
[Florence Trocmé] 
 
Des extrait de ce livre ont été présentés sur le site, dans le cadre de l’anthologie « Notes sur la création », 1, 2, 3, 4 et 5 


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