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PARIS RETROUVÉ - 5. - EXPOSITION LOUVRE - SALLE 12 Bis : "ÉGYPTE DE PIERRE, ÉGYPTE DE PAPIER" - 4. ARCHIVES À PROPOS DE LA CHAMBRE DES ANCÊTRES DE THOUTMOSIS III (Seconde partie)

Publié le 28 juin 2011 par Rl1948

 

   Charme profond, magique, dont nous grise

Dans le présent le passé restauré !

Charles Baudelaire

Un fantome

Les Fleurs du Mal, 41, II,

Le Parfum

  Oeuvres complètes, Paris, Seuil

p. 64 de mon édition de 1968

   Une ultime fois, nous nous retrouvons vous et moi, amis lecteurs, ici en salle 12 bis du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre pour ensemble admirer - le verbe n'est point superlatif ! - d'importants documents du XIXème siècle consacrés à l'histoire du prélèvement par Emile Prisse d'Avennes, en 1843, de la "Chambre des Ancêtres" de Thoutmosis III, initialement sise dans le coin sud-est de la Salle des Fêtes de l'Akh Menou, à l'extrémité de l'axe ouest-est du temple d'Amon-Rê, à Karnak. 

Chambre des Ancêtres - Dessin de Prisse

   (Dessin  d'Emile Prisse d'Avennes datant de 1843 (BnF, Estampes, Ya 1-148-4), rendant compte de l'état du monument avant son enlèvement, lithographié par Alfred Guesdon et publié par le Moniteur des Arts, 1845, T. II, p. 113, que j'ai pris la liberté de photographier à partir de sa reproduction à la page 54 du Catalogue de l'exposition Visions d'Egypte, à la BnF.) 

   Dans leur plus grande majorité, ces trésors de papier ont été prêtés par le Cabinet des Médailles de la Bibliothèque nationale de France, sise dans le "Quadrilatère Richelieu" (2ème arrondissement) - à n'évidemment pas confondre avec celle, voulue par François Mitterrand, quatre livres symboliquement ouverts sur le monde de la culture, en face de Bercy, dans le 13ème arrondissement de Paris.

   A l'intention de ceux qui, parmi notamment mes lecteurs belges, ne seraient pas vraiment familiarisés avec cet important lieu de mémoire parisien, vous me permettrez d'ouvrir ici une petite parenthèse.

   Désigné en toutes lettres sous le vocable de Département des Monnaies, Médailles et Antiques de la Bibliothèque Nationale de France, l'endroit abrite en fait la collection d'objets rares, donc précieux, tels manuscrits, pièces d'orfèvrerie, pierres gravées, monnaies antiques que, sous Philippe Auguste déjà (1165-1223), les rois de France se sont constituée au fil des siècles. De sorte que,  toute proportion gardée, ce "Cabinet du Roi" peut à bon droit se prévaloir du titre de plus ancien musée de France.
   Au XVIIIème siècle, le comte de Caylus, né, excusez du peu, Anne-Claude-Philippe de Pestels de Lévis de Tubières-Grimoard (cela ne s'invente pas !), au demeurant un des grands précurseurs de l'archéologie française, grand collectionneur aussi, rédigea un catalogue de l'ancien fonds : sept volumes furent ainsi édités entre 1752 et 1767. Publication qui, avec le temps, donna naissance à un inventaire complété, augmenté et mis à jour.


   Déménageant du 58 de la rue de Richelieu, la majorité des pièces égyptiennes qui s'y trouvaient réunies prirent, dans le premier quart du XXème siècle, le chemin  vers les quais de Seine, vers le Louvre tout proche ; et parmi elles, la "Chambre des Ancêtres".
   Enfin, pour information, il me reste à rapidement signaler à ce sujet que ce qu'il est maintenant convenu d'appeler à Paris "Quadrilatère Richelieu", en fait le berceau historique de la Bibliothèque nationale de France (BnF), est entré dans une phase de transformations, de rénovations suite aux nombreux espaces laissés libres depuis le départ, en 1998, des collections d'imprimés, de périodiques, de documents visuels et informatiques sur le site François-Mitterrand, dans le 13ème arrondissement.
   Cela permet un redéploiement de ce qui est resté à "Richelieu" : les manuscrits, les estampes, la photographie, les cartes et les plans, les monnaies, les médailles, les objets antiques, ainsi que les départements de la Musique et des Arts du spectacle ; et d'accueillir  aussi les bibliothèques de l'Institut national d'Histoire de l'Art et de l'Ecole nationale des Chartes.

      Pour l'heure, il est temps maintenant de revenir au Louvre et à nos manuscrits. Sur le mur à droite de l'entrée, face à celles que, souvenez-vous, nous avons déjà examinées samedi dernier, de nouvelles vitrines titillent ma curiosité, notamment la première d'entre elles, avec d'inestimables souvenirs historiques qui, pour la première fois, ont été exhumés des collections.

     Les Archives Modernes (AM) de la BnF conservent en effet dix-neuf lettres ayant la "Chambre des Ancêtres" pour centre d'intérêt. Il s'agit d'une correspondance reçue à l'époque par l'Administration de ce qui était encore appelé Bibliothèque royale : dans ce lot apparaissent des lettres de Prisse d'Avennes et des différents ministères concernant le déroulement de toutes les opérations  - démontage, transport, travaux de présentation et restauration - qui concernent le monument.

   Un véritable trésor que ces archives inédites ! Non seulement parce qu'elles permettent de préciser - et donc de reconsidérer - des fait importants de toute cette épopée mais aussi, et ce n'est peut-être pas le moindre de leur intérêt -, parce qu'elles autorisent de relire avec un esprit un peu plus critique la relation - partisane - qu'en fit le propre fils de Prisse, Emile-Maxime. 

     Sept de ces lettres capitales s'offrent ainsi à mes yeux embués par l'émotion :

j'ai l'impression d'avancer dans un rêve qui me permettrait de remonter le temps, de me trouver au XIXème siècle, dans un des bureaux ministériels parisiens ...

   Je dois m'efforcer un court instant à conserver ma sérénité avant d'enfin pouvoir lire une :

* Lettre du 15 juin 1844 émanant du ministre de l'Instruction publique, en réponse à Emile Prisse d'Avennes, à propos de la nécessité de réparer, à Toulon, certaines des caisses endommagées lors du trajet méditerranéen depuis Alexandrie et cela, avant leur départ pour Brest et Le Havre.

* Lettre du 6 septembre 1844 du même ministre mais, cette fois, au directeur de la Bibliothèque royale et au ministre de la Marine, aux fins de leur notifier l'arrivée, au Havre, de la corvette de charge l'Adour transportant les 27 précieuses caisses.

* Lettre du 21 novembre 1844 dans laquelle le ministre annonce l'acheminement, par erreur, de la cargaison au Musée du Louvre alors qu'incontestablemente Prisse la destinait à la Bibliothèque royale.

* Lettre du 7 avril 1845  par laquelle le ministre souhaite que soient achevés le plus rapidement possible les travaux d'aménagement du local destiné à recevoir la chapelle thoutmoside.

* Lettre du 15 octobre 1845 adressée par Prisse à M. Naudet, directeur de la Bibliothèque royale : certains blocs nécessitant des mesures d'interventions, de restaurations, le remontage de la chapelle se révèle plus problématique que prévu. De sorte que l'Avesnois propose de réaliser un bas-relief en stuc pour remplacer l'un d'eux trouvé en miettes ; et de dessiner par un trait d'encre toutes les parties manquantes ailleurs. 

   Procès-verbal consignant ces propositions fort discutées est rédigé :

* Rapport du chimiste Dumas au sujet de la restauration à opérer sur le monument lui-même.

* Lettre du 25 octobre 1845 par laquelle le ministre Salvandy annonce sa venue à la Bibliothèque royale en vue de prendre connaissance de la présentation de la "Chambre des Ancêtres".

   Tout un périple ainsi renaît devant moi ; et il suffit de quelque peu tourner la tête pour retrouver, là au fond à droite, la matérialité de tout ce qui est ici évoqué par cette précieuse correspondance : la "Chambre des Ancêtres" de Thoutmosis III.

     Rêve ou réalité ?

     Une toute dernière table vitrée, avant de quitter les lieux,

propose, autour des 4 gravures d'Alfred Guesdon tirées des dessins de Prisse publiés dans L'Illustration et conservées dans les propres archives de Théodule Devéria, à gauche : précisément le dit Journal universel (L'Illustration), ouvert aux pages 245 et 246, du 26 juin 1846, 

où je me régale à parcourir, iconographie à l'appui, un article signé De Paucelier : Chambre des rois. Tableau généalogique des prédéceseurs de Thoutmès III, conservé à la Bibliothèque royale

     Et  à droite, datant de 1845, le deuxième tome de la Revue archéologique,

dans laquelle un texte de Prisse d'Avennes en personne, Notice sur la salle des Ancêtres de Thoutmès III déposée à la Bibliothèque royale, nous prouve, si besoin en était encore, que l'archéologue du Nord est véritablement devenu au fil des années un savant de qualité : en effet, il établit des relations entre les noms des souverains de la liste de Karnak et d'autres sources, comme par exemple, un autel conservé au Musée de Leyde, aux Pays-Bas, une inscription rupestre à El Quseir, au bord de la mer Rouge et une stèle de la collection Harris, actuellement conservée au British Museum. 

     Aussi petite soit-elle, cette salle 12 bis réaménagée pour une bien remarquable exposition qui dura trois mois, dans laquelle j'ai  avec délectation passé tout un avant-midi, m'aura apporté moult détails nouveaux sur Emile Prisse d'Avennes, égyptologue, et sur le monument qu'il offrit à Paris, non seulement par le biais de panneaux muraux didactiques mais, surtout, par la lecture de documents inédits de première main exhumés des archives de la Bibliothèque nationale - plus précisément du Fonds PA, comme on aime à l'appeler là-bas.

   Que vouloir de plus, ou de mieux, pour accroître nos connaissances égyptologiques sur semblable vestige, et sur l'homme, exceptionnellement prolixe, qu'il fut ?  Et qui nous permet maintenant à tous, grâce à la prodigieuse manne de renseignements et de documents iconographiques qu'il a ramenée, de rencontrer des monuments à jamais disparus depuis !

     J'ai modeste espoir, amis lecteurs, que la visite virtuelle en quatre épisodes qu'à cette première exposition j'ai consacrée, à défaut de vous avoir peut-être enthousiasmés comme je le fus alors, aura au moins quelque peu contribué à peaufiner vos connaissances personnelles sur ce considérable vestige et son inventeur.


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