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Anthologie permanente : Hugo Ball

Par Florence Trocmé

Je recommande de lire la présentation de Hugo Ball faite sur le site par Jean-Pierre Bobillot pour mieux comprendre ces extraits.

[23 juin 1916]

J’ai inventé un nouveau genre de poésie, la « poésie sans mots » ou poésie phonétique, où le balancement des voyelles est évalué et distribué seulement selon les valeurs de la série initiale. J’en ai lu les premiers vers ce soir. J’étais habillé d’un costume que j’avais conçu tout spécialement pour cela. Mes jambes étaient prises dans une sorte de tube en carton bleu, brillant ; cette espèce de cylindre m’enserrait étroitement jusqu’aux hanches, de telle sorte que j’avais l’air d’un obélisque. Par dessus, je portais un énorme col-manteau découpé dans du carton, recouvert de papier rouge carmin à l’intérieur et de papier doré à l’extérieur. Il était fixé au cou de telle façon qu’en relevant ou en abaissant les coudes, je pouvais le faire bouger comme des ailes. En plus, j’étais coiffé d’un chapeau de chaman, genre haut de forme, mais très-long et avec des rayures blanches et bleues.
Sur les trois côtés de la scène, et tournés vers le public, j’avais installé des pupitres de musique sur lesquels j’avais disposé mon manuscrit, tracé au crayon rouge, et j’officiais tantôt devant l’un, tantôt devant l’autre. Comme Tzara était au courant de mes préparatifs, ce fut une véritable petite première. Tout le monde attendait avec une grande curiosité. Alors, ne pouvant marcher avec ma colonne, je me fis porter sur la scène, plongée dans l’obscurité, et je commençai lentement et solennellement :

gadji beri bimba
glandridi laudi lonni cadori
gadjama bim beri glassala
glandridi glassala tuffm i zimbrabim
blassa galassasa tuffm i zimbrabim…

Les accents se faisaient plus lourds, l’expression s’intensifiait en appuyant sur les consonnes. Je me rendis vite compte que mes moyens d’expression — si je voulais garder mon sérieux (et je le voulais à tout prix) — n’étaient pas à la hauteur du faste de ma mise en scène […]. J’eus peur du ridicule et je fis un effort sur moi-même. Je venais d’exécuter, devant le pupitre de gauche, Le Chant de Labada aux nuages et, devant celui de droite, La Caravane d’éléphants [= Karawane : « jolifanta bambla… »] et, m’appliquant à battre vigoureusement des ailes, je me tournai de nouveau vers le chevalet du milieu. Grâce aux lourdes séries de voyelles et au rythme traînant des éléphants, j’avais réussi à obtenir un effet croissant. Mais, comment finir ? Alors je m’aperçus que ma voix, n’ayant plus d’autre choix, avait adopté la très-ancienne cadence de la lamentation sacrée, le style de ces chants liturgiques qui répandent leur plainte à travers toutes les églises catholiques, de l’Orient à l’Occident.
Je ne sais ce que cette musique m’a suggéré. Mais j’ai commencé à chanter mes séries de voyelles dans le style récitatif de l’Église ; et je ne m’efforçais pas seulement à rester sérieux, mais à y contraindre aussi mon auditoire. Pendant un instant j’eus l’impression de voir surgir de mon masque cubiste le visage d’un petit garçon, pâle et troublé, ce visage mi-effrayé mi-curieux d’un garçon de dix ans qui, pendant les messes funéraires et les grand-messes de sa paroisse, était rivé, tremblant et avide, à la bouche du prêtre. Alors, comme je l’avais demandé, la lumière électrique s’éteignit et, couvert de sueur, je fus soulevé et emporté de la scène, comme un évêque magique.

Hugo Ball, La Fuite hors du Temps, trad. Sabine Wolf, éd. Du Rocher, 1993, pp.144-146.

 

Katzen und Pfauen

 

baubo sbugi ninga gloffa

 

siwi faffa
sbugi faffa
olofa fafamo
faufo halja finj

 

sirgi ninga banja sbugi
halja hanja golja biddim

 

mâ mâ
piaûpa
mjâma

 

pawapa baungo sbugi
ninga
gloffalor

 

d’après Georges Hugnet, L’aventure Dada, Seghers, 1971, p.138.

contribution de Jean-Pierre Bobillot


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