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Maupassant, peut-être...

Publié le 12 juillet 2011 par Dubruel

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LE PÈRE MILON

   (guerre de 1870)

Le vieux père Milon

Qui habitait une grande maison.

Logeait à l’étage

Des officiers allemands

De tous grades, de tous âges.

Les autres habitants

Du village

Depuis longtemps, avaient déguerpi

Et s’étaient tapis

A dix lieues ou davantage.

Or, dans un petit rayon

Autour de la maison Milon,

Certaines nuits, disparaissaient

Des rondiers ou des éclaireurs

Uhlans isolés. Malheur !

Au matin, on les ramassait

Dans un champ, un verger,

Le long des routes, égorgés.

Le pays était affolé,

Car sur simple dénonciation

Des paysans étaient fusillés.

Au moindre soupçon,

On mettait des femmes en prison.

Par la peur, les allemands

Obtenaient des enfants

Quelques révélations.

Consolation ?

Non.

On ne trouvait pas le coupable

Ce matin, sur la plage de sable

Située à deux lieues de là

Fut retrouvé un de leurs soldats

Inanimé. Quelques instants après,

Milon, balafré

Sur une pommette,

Etait ramené par des estafettes.

-Le cavalier s’était défendu

Et vaillamment battu-

Le colonel et deux officiers

S’assirent en face de Milon.

L’un prit la parole en français :

«Depuis que nous sommes ici, Milon,

Nous n’avons eu qu’à nous louer de vous.

Vous étiez attentionné pour nous.

Mais il faut que nous éclaircissions

Une terrible accusation

Qui pèse aujourd’hui sur vous.

Comment avez-vous

Reçu cette blessure

Que vous portez à la figure ? »

Milon ne répondit pas.

-«Cette nuit, qui a tué notre cavalier ?»

Le vieux articula

Sans sourciller :

-« C’est mé. »

Le colonel demeura étonné.

-« Connaissez-vous les auteurs

Des meurtres des éclaireurs

De notre détachement 

Trouvés chaque matin par les champs ? »

Le vieux a clamé : 

-« C’est mé. »

-« Vous seul ? »

-« Mé seul. »

-« Comment vous avez fait ? »

-« Je sais-ti…Comme ça s’trouvait. »

-« Vous allez tout avouer. Il le faudra. »

-«Vous m’avez mis en d’sales draps,

Vous et vos soldats,

Ça, oui, da !

Vous m’avez pris en fourrage pour pu

De chinquante écus

Et pi une vaque, deux moutons

Et une couvée de canetons

J’me dis : tant qu’i m’ prendront

J’leur y r’vaudrons. 

V’la qu’au premier soir,

J’vas m’apercevoir

Qu’un de vos types

Fumait sa pipe

Su l’fossé, perché.

J’allais décrocher

Ma faux et j’revins.

Pour qu’il n’entende rin,

J’passais jusque là

Par derrière, à petits pas.

J’li coupai la tête d’un coup.

Comme un épi, oups !

J’pris tous ses effets,

Bottes, bonnet …

Et les cachai dans le four

A plâtre, derrière la cour. »

Milon allait se taire.

Les officiers se regardèrent.

Il avait été libre d’aller et venir,

D’entrer et de sortir

Tant il était complaisant logeur

Envers eux, les vainqueurs.

Puis l’interrogatoire reprit.

Et l’ennemi apprit :

Du fait de sa fréquentation

Avec les soldats teutons,

Le vieux paysan  

Allait retenir

Quelques mots allemands

Alors un soir, voyant partir

Des rondiers prussiens

-Ah, Il les haïssait bien !

Une haine hystérique

De paysan patriotique.-

Il entendit leur destination.

Et l’objet de leur mission.

Il sortit, gagna

Le bois, pénétra

Dans le four à plâtre,

Et là, décidé, opiniâtre,

En vrai trompe-la-mort,

Se vêtit de l’uniforme du mort.

Puis il se mit à rôder par les champs,

Suivant les talus, rampant,

Ecoutant les moindres bruits.

Un galop de cheval, vers minuit,

Sur la route résonnait.

Avec ses dépêches, l’Uhlan revenait.

Le vieux paysan s’apprêta.

Dès que le prussien fut à vingt pas,

Milon se coucha, tout raide

Sur la route : « Hilfe ! à l’aide ! »

Le cavalier s’approcha

Sans rien soupçonner.

Sur l’inconnu, il se pencha.

A cet instant, sous le nez

Il reçut un terrible coup de sabre

Qui l’abattit telle une figurine de marbre.

Son cheval attendait tranquillement.

Milon se mit en selle et partit rapidement.

Une heure après, il aperçut deux cavaliers

Qui rentraient au quartier.

Il fonça droit sur eux, criant

«Hilfe !». Les prussiens reconnaissant

L’uniforme, approchèrent du vieux

Sans se méfier. Milon passa entre les deux

Comme un boulet.

Avec son sabre et son pistolet,

Il les tua. Et saisissant l’encolure

Des chevaux, il égorgea les montures.

Il rentra au four à plâtre,

Cacha son cheval dans la galerie noirâtre,

Quitta son uniforme, reprit

Ses hardes et regagna son lit.

Jusqu’au matin, comme un ange, il dormit.

Pendant quatre jours, il resta à la maison,

Attendant de l’enquête la conclusion.

Mais le cinquième jour, le paysan

Repartit et tua par le même

Ingénieux stratagème

Deux autres allemands.

Dès lors, il ne s’arrêta plus.

Chaque nuit, il abattait des uhlans.

Il les couchait nus

Le long des champs,

Cachait les uniformes dans la galerie,

Reprenait ses habits gris

Et chaque midi, nourrissait son cheval.

Le colonel se croyant feld-maréchal 

Demanda en lissant son bouc blond :

-«Vous n’avez plus rien à dire, Milon ? »

-« Non, pu rin. Seize, j’en ai zigouillé ! »

-« Vous allez être fusillé. »

-« Oui, j’sais. Mais dans l’temps :

Nous, on a aussi fait campagne

Partout, jusqu’en Champagne

J’vous ai d’mandé grâce à aucun moment.

Pourtant, c’est vous qu’avez tué mon père

Soldat de l’Empereur premier.

Sans compter qu’le mois dernier

Vous avez tué Pierre

Mon fils cadet.

Je sommes quitte.

Pour mon père, huit.

Pour mon fieu, huit.

J’ai pas été vous chercher querelle.

J’vous connais point, vous l’colonel.

J’sais pas d’où qu’vous v’nez.

Vous v’là chez mé,

Vous y régentez en grand manitou

Comme si vous étiez chez vous

J’m’suis vengé. Voilà tout

Une minute après, Milon fut collé

Au mur et fusillé.


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