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En juillet, faisons-nous peur, mais pas trop

Par Mackie

En juillet, je lis ce qu'il me plaît. Les autres mois aussi, remarquez. La différence est qu'en ce début de mois j'ai fait une intéressante moisson d'oldies, assez pour m'amuser à faire des articles thématiques. Par exemple, la semaine dernière je vous avouais mon goût pour les mangas avec des filles et des flingues. Aujourd'hui, sans transition et de façon totalement arbitraire, j'évoquerai les mangas d'horreur, tendance grand-guignol. Pas le genre gore et dérangeant à la façon de MPD Psycho, dont j'ai acquis et lu les trois premiers tomes, et dont je vous confirme que certaines images sont aussi fascinantes que déstabilisantes (voir à ce sujet la présentation complète et instructive qu'en a faite Ileca sur Nnuuu~~~~). Non, l'horreur dont je parle aujourd'hui est du genre potache, parfois poétique, souvent drôle, et ressemble plus à Tim Burton qu'à Saw 7 (et les Saw 7, ça pue - hem désolé).

Voici donc deux mangas qui se ressemblent par le genre (macabre), le sujet (les morts-vivants, les démons, etc), la forme (recueil de nouvelles), et même les personnages (des ados, forcément...). Ce qui les différencie est le style :  La fin de l'Eden, de Knife Senno, est quasiment un shojo, tandis que Le Journal maudit de Soichi, de Junji Ito, est un shonen au dessin réaliste (à condition, bien sûr, de trouver réaliste la représentation de zombies ou d'ogresses géantes).

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La fin de l'Eden (Eden no Saigo ni)
de Knife Senno
1999, Akita shoten
2003, Vegetal Manga Shoten / Soleil
1 vol, env. 200 pages, non réédité

Dans ces cinq histoires horrifiques de jeunes filles aux prises avec l'au-delà, on a droit aux classiques variations sur un même thème : on commence par une histoire d'expériences interdites et de vie artificielle à la Frankenstein ; puis on passe à un épisode bien gore, mais comique, avec une famille de zombies ; on continue avec une maison hantée par des suicidés ; puis un château infernal peuplé par des démons ; et on termine par des amants incestueux qui s'aiment encore après la mort.

La fin de l'Eden, qui donne son titre au recueil, sonne comme un écho à une autre série de l'auteur, Eden, publiée au Japon seulement, entre 1994 et 1996. Quant à savoir si ce sont les mêmes personnages, je n'ai pas réussi à le savoir. En France, un autre one-shot de nouvelles s'intitule Sister, et un des personnages, Shitaro, a fait l'objet d'une mini-série éponyme en deux tomes. Vous ne les trouverez que d'occasion, car ils ne sont plus réédités. En effet, avant sa reprise, puis son abandon par Soleil, Vegetal Manga Shoten fut la tentative d'une librairie bordelaise de se lancer dans l'édition, un peu comme Tonkam. A noter, petite tromperie de l'éditeur : la couverture n'est pas dessinée par le mangaka. Heureusement, car la couverture est moins bien que le contenu (pas difficile).

Le manga lui-même, sans être très original par son sujet, a suscité mon intérêt, et ma surprise, par son traitement. Déjà, ça ressemble à shojo. On voit des foetus dans des bocaux, des corps éviscérés, des yeux énucléés et des flots de sang, mais on dirait vraiment du shojo. Les héroïnes sont des jeunes filles en fleur, avec toutes le même visage : menton en triangle, énormes yeux de poupée, cheveux sur les yeux. Ensuite il y a l'ambiance. On pourrait dire gothique, mais ce n'est pas ça. Les décors semblent sortis d'un cauchemar surréaliste (voir les souterrains de la première nouvelle, ou le château un peu plus tard). Le tout donne une atmosphère plus irréelle que réellement effrayante. 

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Si je n'ai pas trouvé les héroïnes très passionnantes (elles sont quand même de sacrées potiches), les personnages secondaires sont nettement pluis intéressants, principalement l'énigmatique Shitaro (on ne connaît son nom que par les notes de couverture), un drôle d'écolier avec casquette et cartable, petit et joufflu, aux gros yeux injectés de sang et aux oreilles pendantes comme celles de Bouddha (cf. image ci-contre). Ce Shitaro est une vraie trouvaille. Il rappelle un peu Kitaro (dont il a presque le même nom), le personnage de Shigeru Mizuki, mais en plus ambigu. Au-delà du bien et du mal, Shitaro semble n'apparaître que quand bon lui semble, dans le seul but de s'amuser avec les vivants. Bien que ce ne soit pas dit, il me fait vraiment penser à un yokai, un esprit de la mythologie shinto. Il n'est là que comme un fil conducteur, un genre de passeur, et n'intervient que rarement dans les histoires. Il ne vaut mieux pas d'ailleurs, car son sens très personnel de l'humour cause bien des ennuis aux jeunes filles qui lui font confiance en ne voyant en lui qu'un innocent petit garçon.

Entre références européennes (la présence de nazis dans le premier récit, et l'église dans le dernier) et nipponnes (le château japonais, le personnage de Shitaro...), La fin de l'Eden est donc une vraie curiosité, assez en tous cas pour que je me tourne vers les rares autres titres de cet auteur. En attendant, qui sait, de nouvelles traductions d'une oeuvre assez abondante.

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Le Journal maudit de Soichi

de Junji Ito  

1998, Asahi Shimbun

2008, Tonkam

1 vol, 218 pages

Un autre recueil de nouvelles, de cet auteur culte dont je vous présentais récemment (et succinctement) le très bon La Ville sans rues, chez Tonkam également. Pour plus d'infos sur Junji Ito, je vous remets les liens vers les articles de Lux, sur Horizon désarmant et Radio Coraline.

Le Journal maudit de Soichi commence, et se termine, par des rires. Pas exactement de la franche rigolade, non,  plutôt quelque chose entre le ricanement de l'ado content de la connerie qu'il vient de commettre, et le rire dément de l'ogre qui va dévorer sa proie. Le ton est donné, et c'est bien à un festival d'humour noir que nous sommes invités. Mais je ne vous ai pas présenté Soichi. C'est lui qu'on voit en couverture (ci-contre) ; il est le narrateur et le héros de 4 des 5 histoires qui composent ce second recueil de ses aventures (un premier a été publié sous le titre le Journal de Soichi) . Voilà donc un garçon qui a des joies saines : le paranormal, l'occultisme, la sorcellerie. Il plante des clous dans des poupées vaudou, se déguise en araignée géante, fait d'étranges bricolages dans la maison familiale, et prend son pied en se faisant détester par tous ses camarades de collège. A-t-il réellement des pouvoirs occultes? Il en est persuadé, mais ce n'est pas si sûr... En lisant ses aventures, on serait enclin à penser qu'en réalité, il joue avec des pouvoirs paranormaux qui le dépassent, et qu'il invoque des forces qu'il ne maîtrise pas. Et la conséquence, c'est qu'il est souvent la victime des tours qu'il joue aux autres...

Avec son air maladif, sa manie de sucer des clous qu'il place dans sa bouche comme un dentier de vampire, son obsession pour le mal sous toutes ses formes, Soichi semble n'être qu'un pauvre gosse morbide et pénible qui joue avec l'imagerie gothique pour tromper sa solitude. Mais son égocentrisme atteint des proportions qui dépassent largement le simple cas de l'adolescent perturbé. Soichi est certes un garnement renfermé et égoïste, comme tant d'autres, mais il a noué d'étranges connections avec le monde des morts et des esprits, et s'en sert pour régler ses comptes personnels. Pas de plan de domination du monde, pas de projet secret ni de culte maudit, ce qui intéresse Soichi, c'est juste de faire chier le monde. Emmerder les gens. Se venger de tous ceux qui se foutent de sa gueule. Et pour ça, il a l'imagination débordante. Par-contre, ce qu'il adviendra de ses plans à demi foireux, je ne vous le dévoilerai pas.

En lisant la Ville sans rue, de Junji Ito, je n'avais pas noté un ton aussi comique que dans les mésaventures de Soichi. L'ambiance était plus tendue, plus menaçante, plus malsaine. On n'est pas non plus dans les délires déstabilisants de Spirale. Ici, l'excès est certes de mise, mais à la limite de la parodie. On atteint joyeusement les frontières du grotesque avec l'ogresse géante des deux dernières nouvelles, qui exerce le métier de... mannequin ! Immense, maigre, le visage cadavérique et la bouche pourvue d'une dentition de tyrannosaure, elle pose pour des photographes et fait la une des magazines de mode !

Vous l'aurez compris, j'ai bien ri à la lecture de ce Journal maudit de Soichi, plus qu'à celle de la Fin de l'Eden. Cependant les deux titres méritent chacun la lecture, pour explorer plus avant les versions japonaises de nos terreurs enfantines. C'est une façon, peut-être inhabituelle, mais pas désagréable, de retrouver ses années d'innocence, où on craignait le monstre tapi sous notre lit, quand on éteignait la lumière. Et de retrouver le rire libérateur qui nous permettait de les balayer, une bonne fois pour toutes. Jouer à se faire peur, mais pas trop : un jeu vieux comme le monde.

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