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In memoriam Nasser Assar, par Alain Paire

Par Florence Trocmé

Le peintre Nasser Assar était né à Téhéran le 22 septembre 1928. À partir de 1953, il avait résolu de vivre en Europe, tout d'abord en Allemagne, ensuite à Paris où il vient de mourir, dans la soirée du mardi 26 juillet 2011. Nasser Assar était quelquefois revenu en Iran lors de brefs séjours, pour revoir son père qui occupa à Téhéran une chaire de philosophie orientale. Ses obsèques se dérouleront ce lundi 1er août à 11 heures du matin au crématorium du cimetière du Père-Lachaise. 
 
Les textes et préfaces autrefois composés par le critique Julien Alvard l'avaient d'abord classé un peu trop commodément parmi les "peintres nuagistes". À Londres où il exposa, Nasser Assar fréquenta le poète et critique Herbert Read ainsi que Francis Bacon. Toujours en Angleterre, il épousa en 1966 Isabelle de Gastines dont on aperçoit dans sa peinture des portraits proches de l'art de Giacometti, principalement pendant la fin des années soixante-dix. Isabelle Assar est traductrice : elle donna à lire "Le livre de l'homme parfait" du persan Azizoddin Nasafi, un proche du soufisme qui fut publié en 1984 chez Fayard dans la collection "L'espace intérieur", autrefois dirigée par Roger Munier. 
 
Le début des années soixante coïncide avec les premiers temps de l'amitié de Nasser Assar avec Jean Grenier et surtout avec Yves Bonnefoy. Ayant découvert le recueil Hier régnant désert, Nasser convia Bonnefoy dans son petit atelier de la rue Pierre-Nicole. Comme l'indique Rémi Labrusse qui a retracé son parcours dans le catalogue édité en avril 2009 par la Galerie Christophe Gaillard, s'ensuivit une relation "qui compte parmi les événements les plus décisifs de sa vie d'artiste".  
 
Nombreux sont les poètes qui saluèrent son travail et l'invitèrent pour accompagner la publication de leurs recueils. Le tout premier de ses livres fut édité par La Différence en 1976 : cinq lavis de Nasser Assar figuraient dans Haut lieu du coeur de Jean-Paul Guibbert, dans une collection où l'on trouve des textes de Malcolm Lowry, Jacques Bussy et Victor Segalen. Après quoi, on découvrit Noir asile de Rémi Pharo édité par Thierry Bouchard en 1979, Le ruisseau noir d'Alain Lévêque en 1993 chez Deyrolle, Eaux prodigues de Philippe Jaccottet aux éditions de La Sétérée en 1994, L'instant d'après de Sébastien Labrusse en 2003 ainsi que De longues absences par Alain Madeleine-Perdrillat aux éditions de La Dogana, en 2004. On aperçoit des reproductions pleine page des travaux de Nasser Assar dans l'ensemble Pierre-Albert Jourdan qui fut publié par Thierry Bouchard et dans le Cahier du Temps qu'il fait consacré à Philippe Jaccottet. Au risque d'être long dans l'énumération, il faut indiquer les textes critiques rédigés à la faveur de telle ou telle exposition par Claude Esteban, Patrick Waldberg, Bernard Noël, Roger Munier, Christian Jambet, Jean-Pierre Sicre, Jean-Marc Sourdillon, Livane-Pinet-Thelot et Jérôme Thelot. 
 
À compter de l'automne et de l'hiver 1967, Isabelle et Nasser Assar avaient choisi de séjourner pendant une partie de l'année dans des petits villages de montagne de la France du Sud. Une première fois à Evenos au-dessus de Toulon, Nasser Assar avait résolu d'abandonner ce qu'il est convenu d'appeler sa période "abstraite" ou bien "calligraphique" pour se consacrer à un travail systématique sur le motif : ainsi apparurent sur ses huiles et ses aquarelles les grands pins, les nuées, les rochers, les terres détrempées et les paysages de grande fluidité qui sont les thèmes récurrents des Montagnes déchirées et des Sans titre de sa peinture.  
 
En septembre 1972, à Téhéran, Nasser Assar avait lié connaissance avec Henri Corbin. Les relations entre les deux hommes se poursuivirent à Paris, jusqu'à la mort du savant en 1979. Chez lui, rue de l'Odéon, Isabelle et Nasser Assar rencontrèrent Emil Cioran, Pierre Leyris, Jean Leymarie et Kathleen Raine. Un témoignage d'Assar, "Une lampe brûlant avec l'huile d'un olivier" figure dans le Cahier de L'Herne Henri Corbin, n°39, 1981.  
 
En 1976 au lendemain du cahier de L'Arc consacré à Y. Bonnefoy, Nasser Assar exposait quelques-uns de ses lavis à la Librairie La Touriale de Marseille. Je me souviens avoir rencontré Nasser Assar à Paris dans son appartement de la rue de La Fontaine et puis surtout pendant ces automnes et ces hivers de l'autre siècle, à Seillans près de Fayence dans le Var ainsi qu'à Forcalquier. Depuis 1991 - pour la plupart, ces indications proviennent des "jalons biographiques" rédigés par Rémi Labrusse - Isabelle et Nasser Assar avaient pris l'habitude de séjourner près du Mont Ventoux, à Mormoiron dans le Vaucluse, dans un cabanon que leur confiait "l'écrivain et traductrice Mary-Ann Caws qui fut une proche de René Char qu'elle a traduit en anglais et qui fut un habitué du lieu". Sa respiration de plus en plus malaisée, de grandes fatigues et de trop rares répits ne l'empêchaient pas de revenir peindre jusqu'à récemment dans ses lieux de ressourcements. L'ultime souvenir que je garde de sa finesse et de son émouvante gentillesse remonte cinq années en arrière : pendant un soir d'hiver fortement mémorable, il n'avait pas manqué de venir écouter une lecture que Philippe Jaccottet donnait de ses anthologies de poèmes, au château de Grignan. 
 
Yves Bonnefoy publia plusieurs préfaces à propos de son œuvre, pour l'heure insuffisamment reconnue. Voici un extrait du texte de Bonnefoy que Rémy Maure édita en 2001, on en retrouve longue citation dans le tome 2 "Poésie et peinture",  édité en 2005 par le musée de Tours et William Blake & CO. édit. : "En Provence ... si l'orage a parfois la violence qui rappelle à Nasser ses premiers tableaux, ceux dans lesquels je vois revécues les origines du monde, la lumière y est néanmoins, à l'automne surtout, saison que Nasser affectionne, de fréquente grande douceur, et la végétation s'y répand sur les pierres avec autant de couleurs sourdes et de parfums qu'en peuvent vouloir ceux qui cherchent sérénité ou même bonheur. C'est un pays où l'on peut vivre dehors, avec peu d'objets et bientôt peu de besoins, ascétisme aisé, simplicité qui chaque matin recommence les mêmes gestes parce qu'elle retrouve les mêmes biens. En Provence, Nasser et Isabelle vivent les jours avec cette simplicité, justement. L'herbe, le ciel sont à deux pas de la table. Les tableaux sont de grandes feuilles que Nasser dispose parfois à même le sol devant le seuil, ou emporte sur les chemins. La marche à travers les près et les vignes lui étant d'ailleurs aussi naturelle que la peinture et en profondeur lui ressemblant, ne faisant même qu'un avec elle de par l'intimité que l'une et l'autre permettent avec les choses de la campagne. C'est un peu comme si l'image sur sa feuille légère, feuille tendant à la transparence et aimant cette transparence, laissait entrer arbres et montagnes dans son espace qui va presque ne faire qu'un avec celui du dehors, un dehors intériorisé.  
 
  En bref, Nasser s'est demandé - je me risque à faire cette hypothèse - si l'expérience pleine de l'être, de la conscience de soi comme être, n'est pas tout d'abord un acte, celui par lequel on se risquera, quittant le lieu des images, dans l'espace des autres vies : un acte, une vie lui-même, et non ce regard nu qui dans les portraits d'Isabelle se porte à la rencontre de l'Autre mais ne le fait que frontalement, de plein fouet, au risque d'éprouver ce visage comme un abîme, et y percevoir le néant, raison de refus du monde. Ce peintre s'est demandé si la tâche du peintre, ce n'est pas seulement de vivre, de vivre dans le partage : la présence représentée n'étant jamais que de l'apparence, faute des trois dimensions de l'existence ordinaire, seule vraie source. Et de cette réflexion qui devint une conviction puis un choix a résulté que les paysages que Nasser commençait à peu près au moment des premiers portraits d'Isabelle ne furent nullement le déni, nullement l'oubli, de la grande expérience que ceux-ci avaient entreprise : plutôt les voulut-il sa transmutation, celle qui fait passer un artiste, toujours sollicité et même tenté par l'image, de l'étonnement à l'acceptation, de l'impression d'énigme à celle d'évidence, et de cette dernière à la confiance au bonheur, au moins quelquefois. Non plus l'être montré, mais l'être vécu". 
 
Alain Paire 
 
 
Reproductions en couleur, textes d'Alain Madeleine-Perdrillat et Rémi Labrusse dans "Nasser Assar / Hanté par l'invisible", catalogue format 21 x 28 cm édité par la Galerie Christophe Gaillard, 12 rue de Thorigny, 75003 Paris.  
La revue Nue de Béatrice Bonhomme a publié en son n°13 un cahier Y.Bonnefoy / Nasser Assar, avec un entretien avec J. Thélot, textes de Daniel Lançon, Michèle Finck, Alain Madeleine-Perdrillat, Livane Pinet-Thélot, Patrick Née.  

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