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Sur cette rive, de Fabio Scotto (par Anne Malaprade)

Par Florence Trocmé

 
Scotto Un lieu, un point, une matière fluide constituent le centre insaisissable autour duquel s’organise ce recueil de proses. Il s’agit du lac, trou recouvert dans lequel tout pourrait disparaître. Cependant sous la plume de Fabio Scotto, cette étendue d’eau, dont l’écriture ne cesse de faire le tour, génère un désir d’écriture qui voyage dans le temps, et se révèle « un bel instrument de connaissance profonde, pour qui sait s’en apercevoir ». Yves Bonnefoy, dans une très belle préface, montre que cette nappe d’eau rassemble et réunit, apaise et émerveille les rêveurs et les promeneurs. Poètes, traducteurs, lecteurs, critiques, enfants, adultes et vieillards : chacun peut voir le lac comme « une mer d’ombre » stagnante ou comme la proposition d’une transparence, selon ce que sa vie et ses fantômes lui murmurent. 
Le lac est donc une réalité géographique et physique que la prose saisit pour en faire bien plus qu’un décor, un motif ou un paysage. Cette réalité, qui devient peu à peu formelle, active des souvenirs intimes qui vont se déplier les uns après les autres comme une suite de stations dans le temps. Le lac déploie un récit fragmentaire et interrompu, une promenade faussement indolente, qui parvient à représenter et figurer l’espace du temps et le temps de l’espace. Lac, alors, comme point d’impact entre le monde et le sujet. Sujet amoureux, sujet désirant, sujet aimant et aimé, sujet nostalgique : le « je », le « tu », le « on » et le « nous » figurent des précipités de sensations et d’histoires, une multitude d’expériences marquées par l’écoulement temporel qui, tel une lumière persistante, imprime la langue sans jamais l’écraser.  
Sur cette rive, donc : le narrateur et son lecteur se retrouvent sur le bord, au bord du vide, tout au près d’une surface et d’un gouffre, dans la proximité d’un passé réfléchi que la langue de Fabio Scotto, admirablement traduite par Patrice Dyerval Angelini, parvient à reconstituer selon une suite de présents. Chaque texte remonte depuis la mémoire, figurée par un point noir qui voit tout en étant visible : « Un lac est le grand œil de la terre ». Le texte, ou tissu d’eau, recompose une présence qui, entre fiction et souvenir, et contre la fermeture que peut constituer le passé, approche l’origine : l’origine du désir — désir du corps, désir des mots, désir de beauté, désir d’amitié, désir, aussi, de silences habités. Cette origine reste hors d’atteinte, insituable, toujours ailleurs, et cependant cadrée-encadrée par cette rive : celle que l’on peut montrer du doigt, celle qu’une prose travaillée par le rythme, le son et l’image dessine avec une patience et une ténacité remarquables. « Et le froid m’enveloppait chaudement sur la route, je demandais au lac des réponses qu’il ne possédait pas […] ».  
Le lac apparaît finalement comme un nom doté d’une attractivité étrange : il aimante la voix, interpelle le sujet, appelle le souvenir, et rend possible l’adresse alors même que l’absence et le manque sont constitutifs de toute vie. Ici, maintenant, une surface offre au désir de récit la possibilité d’une mise à nu. Récit en effet esquissé, épuré, réduit à quelques lignes narratives ; récit qui, pourtant, accède à ce qui a eu lieu et à ce qui revit ou revient dans le présent de l’écriture. Fiction proche de la légende et du conte interrompus, dont le narrateur fournit quelques tableaux étrangement proches. La surface du lac quelquefois gelée permet au passé de glisser jusqu’au présent. 
L’élégance et la discrétion des proses réunies proviennent de ce qu’elles prennent la couleur du lac, les couleurs des lacs — lac de Varèse, lac Majeur. Fidèles au ciel et au soleil, fidèles aux ombres et aux intempéries, aux saisons et aux heures, elles font se croiser les êtres et les choses, les âges et les tempéraments, les regrets et les espoirs. Le recueil propose une succession de miniatures : relevés, ponctuations, respirations à partir desquels se fixe une expérience à la fois singulière et universelle.  
Le lac donne lieu à, et donne un lieu pour. Au terme de ce voyage, c’est d’ailleurs au poème qu’il revient de dire l’évanescence de la « rive bleue », comme si la couleur du temps ne pouvait être contemplée par la prose, tournée vers les fluctuations et les métamorphoses du réel. Au-delà du lieu, du temps et de l’espace, le poème touche l’immanence de la sensation pure. Et le lac, soudainement, passe de l’horizontalité à la verticalité : le corps-monde de la femme aimée s’y dessine et s’y cache. Vénus sortie des eaux.  
 
[Anne Malaprade] 
 
Fabio Scotto, Sur cette rive, L’Amourier, 2011, 16 euros. 
 


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