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Inquiets

Publié le 19 février 2008 par Marc Lenot

Au risque d’attirer une nouvelle fois trolls fielleux et mauvaises langues dans les commentaires*, je trouve une exposition comme Les InquietsPompidou jusqu’au 19 Mai) excellente, et d’abord du fait qu’elle rassemble des artistes venus d’horizons divers : deux Israéliens (juifs), une Palestinienne (ou Arabe israélienne) et deux Libanais. Et chacun, loin de tenir un discours militant, tente d’exprimer sa sensibilité, son inquiétude face à la situation. C’est l’antithèse d’une exposition monolithique, c’est l’amorce, dans l’art, du dialogue que les politiques ont tant de mal à établir et que les sectaires des deux bords font tout pour bloquer. C’est, par ailleurs, un travail formel des plus intéressants.

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La vidéo de Yael Bartana (artiste découverte ici, admirée ici, sauvant cette exposition-là, et récemment revue ici), Low Relief II (2004) sur quatre petits écrans à l’entrée de l’exposition, est discrète et inquiétante : en bas-relief digitalisé, des scènes de manifestation contre l’occupation, à peine déchiffrables, mais qui, de par leur forme, leur caractère sculptural, parlent de guerre et de terreur. 

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Ahlam Shibli montre des photos du village d’où vient sa famille, chassée en 1948, dépossédée. Ces photos de maisons, de champs, froides, sans pathos, sans légende, restent énigmatiques. Elles procèdent du même registre, de la même discrétion que les centurions de pierre liquide de Bartana. Comme si l’artiste avait perdu la parole, avait été réduite au silence, comme si son discours ne pouvait plus être articulé.

La vidéo d’Akram Zaatari montre un vieux combattant qui repart au combat (dommage que le texte du Centre Pompidou se réfère à une autre vidéo que celle qui est présentée). Omer Fast une fois de plus nous perd entre réel et fiction : s’agit-il d’un casting pour un film ou de vrais témoignages ? s’agit-il d’un accident de voiture en Allemagne ou d’une bavure en Irak ? L’histoire passe imperceptiblement de l’un à l’autre. Où est la vérité ? Y a-t-il une vérité ? 

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La vidéo la plus intéressante est, à mes yeux, celle de Rabih Mroué, Three Posters, qui démonte et reconstruit l’attentat suicide d’un communiste libanais : en 1985, Jamal el Satti s’introduisit avec un âne et 400 kgs de TNT dans le QG de l’armée d’occupation israélienne au Sud Liban et s’y fit sauter. Avant de partir, il enregistra sur vidéo un témoignage pour la télévision, mais dut s’y prendre à trois fois, trop nerveux devant la caméra, alors que sa mort prochaine ne l’effrayait pas. Rabih Mroué, ayant retrouvé ces rushes, les montre et les inclut dans une performance : il joue d’abord lui-même le rôle du kamikaze, ne cachant pas au public qu’il s’agit là d’une fiction.
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Puis il montre les trois rushes : la vidéo devient plus importante que l’attentat, c’est son existence -plus que sa mort prochaine - qui fait de Jamal el Satti un martyr, à l’instant même où il dit “je suis un martyr”; comment peut-on prononcer cette phrase, comment peut-on dire “je suis mort”? C’est une vidéo performative, de prémonition et non d’enregistrement, d’annonce et non de témoignage. La troisième séquence, avec le politicien, m’a semblé moins pertinente. Rabih Mroué raconte que le spectacle/performance qu’il en a fait, s’il plut aux spectateurs européens, attira une telle surinterprétation de la part de la presse occidentale, que, face à ces stéréotypes, il dut arrêter le spectacle lui-même et se contenter de montrer cette vidéo. Au delà du récit lui-même, cette vidéo questionne l’histoire et sa représentation, le rôle des médias et l’impossibilité de s’en défaire.

Au final, sur des sujets sensibles et sans parti pris, cette exposition interroge l’histoire et le récit qu’on en fait, l’écart entre mémoire individuelle et histoire, entre fiction et réalité, et le fait fort bien.

*Pour prévenir d’éventuels commentaires malveillants : sans prétention, je crois être celui qui, en France aujourd’hui, parle le plus d’artistes israéliens. Outre les deux artistes présents dans cette exposition, on peut lire mes commentaires sur : Ben-Ner (et ici), Sasportas, Balilty, Almog, Wolberg, Leshem, Segal, Landau (et ici), Gersht, Rovner, plus l’exposition Dateline Israël à Berlin et une autre exposition collective à Turin.


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