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Napoléon Gaillard, un compagnon cordonnier révolutionnaire (1815-1900) - Seconde partie et fin

Par Jean-Michel Mathonière

Un militant révolutionnaire

Raymond Huard nous apprend que « son premier acte militant est d'être allé accueillir Auguste Barbès à sa sortie de la Maison centrale de Nîmes, le 26 février 1848, alors que celui-ci, libéré, partait pour Paris via Montpellier […] En 1848 et 1849, il est un infatigable fondateur de clubs, toujours situés à l'extrême-gauche […] Ses discours reflètent tous un républicanisme d'extrême-gauche, ancré dans le souvenir de la Révolution française et de ses grands hommes, Robespierre, Saint-Just, Couthon, Marat, Babeuf, relayés par les héros modernes Barbès et Blanqui. Gaillard se complaît aussi à un terrorisme verbal en évoquant le jugement dernier des réacteurs, voire les cadavres entassés des riches. » On est très loin des opinions de François Pinet qui côtoyait les notables de la famille impériale au sein de la loge Bonaparte !

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C'est l'affaire de la souscription Baudin qui le propulsa sur la scène publique. Baudin était ce député mort courageusement sur une barricade le 3 décembre 1851, pour s'opposer au coup d'Etat de Louis-Napoléon Bonaparte, le futur Napoléon III. Le silence avait été entretenu sur le lieu de son inhumation et ce n'est qu'en octobre 1868 que le journal républicain Le Réveil lança un appel à une manifestation autour de sa tombe, au cimetière Montmartre. Gaillard père et fils (ce dernier peintre sur porcelaine, graveur, dessinateur), s'y rendirent, recherchèrent sa tombe, la découvrirent et renseignèrent les autres personnes présentes. Tout le monde s'y rassembla. Gaillard raconta : « Nous y sommes restés, sur cette tombe, mon fils et moi, une heure et demie sans dire un mot. J'ai entendu quelqu'un dire : On ne prononce donc pas de discours ? Mais moi je n'aurais pas pu prendre la parole tellement j'étais ému. » Son fils déclama un poème. On entendit dire : « Pendant dix-sept ans, on nous avait caché cette tombe, nous la retrouvons donc enfin. Que sa vie nous serve d'exemple et de stimulant au moment du combat ». Cris : « ça ne sera pas long ! ce sera en 1868 ou 1869 et vive la République ! » Bien entendu, la police impériale veillait et il y eut un procès, puis un appel et ce fut Gambetta qui défendit Gaillard père et fils. Ils furent sévèrement condamnés pour avoir provoqué des manoeuvres destinées à troubler la paix publique, exciter à la haine et au mépris du gouvernement.

Selon certaines sources, il était affilié à l'Association Internationale des Travailleurs. La chute du second Empire redoubla son activité révolutionnaire. Membre du Comité central des vingt arrondissements formé le 5 septembre 1870, il présenta les mesures d'urgence que le gouvernement de la Défense nationale aurait dû prendre par décrets. Puis c'est après le 18 mars 1871, durant la Commune qu'il joua un rôle important. Nommé colonel, le 12 avril 1871, il reçut les pleins pouvoirs pour l'organisation des barricades des Ier et XXe arrondissements. Il fit édifier une gigantesque barricade à l'entrée de la place de la Concorde, haute de près de deux étages, avec un fossé, un chemin de ronde et des fortifications, qui fut aussitôt appelée « Château-Gaillard ». Il demeura dans ses fonctions une quinzaine de jours puis démissionna. Ses talents militaires furent contestés par d'autres membres de la Commune.

Napoléon Gaillard, un compagnon cordonnier révolutionnaire (1815-1900) - Seconde partie et fin

Photographie de la grande barricade de la rue de Rivoli, dite « Château-Gaillard ». Gaillard père est au premier plan, à gauche. Photo extraite du Dictionnaire de la Commune de Bernard Noël (1971).

Selon le Maitron, un de ses contemporains le présente ainsi : « Je revois le colonel, en plein soleil de mai, dans son uniforme élégamment sanglé. Revers rouges à la tunique. Epée au côté. Revolver passé dans le ceinturon verni. Glands d'or de la dragonne battant sur la cuisse. Cinq galons d'or aux manches et au képi. Bottes étincelantes. Tunique à double rangée de boutons dorés. Gaillard, en photographie, est le modèle le plus parfait à consulter pour ceux qui voudront reconstituer le vêtement militaire de la grande insurrection parisienne. »

Napoléon Gaillard, un compagnon cordonnier révolutionnaire (1815-1900) - Seconde partie et fin

Photographie de Gaillard père en uniforme. Collection Patrick Fonteneau.

Gaillard suscita le mépris des opposants de la Commune. Maxime du Camp écrivit dans Les Convulsions de Paris (1879) : « Napoléon Gaillard avait alors cinquante-cinq ans ; sa petite taille, son accent criard, ses yeux d'un bleu pâle et son nez difforme en faisaient une sorte de marionnette fort déplaisante à voir. »

Napoléon Gaillard, un compagnon cordonnier révolutionnaire (1815-1900) - Seconde partie et fin

Caricature de « GAILLARD (père). Ingénieur des barricades sous la Commune. Orateur de Réunions publiques. Phraseur prétentieux et sans talent. Gaillard était un ancien Cordonnier habitant Belleville. » Collection Patrick Fonteneau.

Après la Commune, en décembre 1871, Gaillard et son fils parvinrent à s'enfuir en Suisse. En 1872, les 16e et 17e conseils de guerre les condamnèrent par contumace à la déportation dans une enceinte fortifiée. Ils ouvrirent à Carouge, près de la frontière franco-suisse, la "Buvette de la Commune", décorée par Gustave et ornée des scènes et des acteurs de la révolution. Lucien Descaves évoque le vieux cordonnier dans Philémon, vieux de la vieille (1913). (Rappelons que cet écrivain fut un ami d'Abel Boyer, et que Les Muses du Tour de France lui furent dédiées).

N. Gaillard vécut aussi de son métier de cordonnier, pauvrement, tandis que son fils vendait ses estampes et ses écrits. Gaillard écrivit L'Art de la Chaussure (1879) et collabora à des brochures sur Garibaldi (1875) et Les proscrits français (1880). Après la loi d'amnistie de 1879, il rentra en France, où il reprit son activité militante au sein des groupes socialistes. Ayant perdu sa compagne, il se maria deux fois et trouva un emploi de concierge dans une maison du IIe arrondissement, 2, passage des Petits-Pères. C'est là qu'il mourut, le 16 octobre 1900.

Cet étonnant personnage, cet inventeur, cet homme de constance dans ses convictions révolutionnaires, l'antithèse de son Pays « Tourangeau la Rose d'Amour », ne méritait-il de revivre grâce à ce blog ?

Napoléon Gaillard, un compagnon cordonnier révolutionnaire (1815-1900) - Seconde partie et fin

L'homme pense parce qu'il a une main. Anaxagore (500-428 av. J.-C.)


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