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Sami Tchak : Le paradis des chiots

Par Gangoueus @lareus
Sami Tchak : Le paradis des chiotssource photo - zetalab
El Paraiso est le paradis des chiots. El Paraiso est un grand bidonville d'une de ces mégapoles sud-américaines. C'est également une référence à l'auteur cubain José Lézama Lima dont l'oeuvre centrale porte ce titre. Il faut croire que le paradis des chiots n'a rien avoir avec celui des hommes. Effectivement, Sami Tchak nous propose une plongée en apnée dans l'enfer des bidonvilles. L'auteur togolais prend le parti de nous faire découvrir l'humanité dans ce qu'elle a de plus sombres. Ici, les chiots sont des enfants.
Ernesto, est la fifille à Linda. C'est comme cela que le désignent Riki et Juanito, deux terribles compères. Sa mère, la fameuse Linda, se prostitue et elle laisse à la rue d'El Paraiso le soin de former et d'éduquer son garçon. Ici, il n'est pas question de scolarité, d'insertion quelconque. Ernesto a une dizaine d'années. Il est confronté à cette dure réalité qu'il conte avec un brin de naïveté et de lucidité. Il doit survivre aux agressions des autres enfants de la rue, il se prostitue dans le centre de cette grande ville, il a toutefois, la possibilité d'un toit que lui offre sa mère...
C'est un roman polyphonique avec une prépondérance du discours de l'enfant sur son quotidien, ses batailles, sa quête d'amour, son désir de survie, ses rencontres. Mais, la voix de la mère, Linda, est  très intéressante à écouter. Intéressante. Difficile aussi. Poignante. On comprend que la rue n'est pas toujours quelque chose d'imposer, mais un choix poussé par l'orgueil, le concours de circonstances. Et l'amour toujours, un sentiment recherché, une béquille inespérée qu'on arrive pas toujours à saisir à cause d'une vie déformée par la perversion, la déviance, la pauvreté, la reproduction de schèmes retors. Sami Tchak est très sombre sur le sujet. Un enfant arraché à la rue n'est pas forcément gagné pour une vie différente.
La première phase du roman est donc une succession de discours différents expliquant la situation d'Ernesto et le pourquoi de cette réalité. Discours. Celui d'Ernesto. Celui de Linda. Celui d'El Che. El Che, Ernesto, un homme inconnu qui arracha temporairement Linda à la rue. Une étrange relation le lia à Linda et à un passé lointain et bien lourd dont  les conséquences vont avoir un impact sur le présent. L'auteur ayant brouillé les cartes, le lecteur se prend même de compassion pour cette mère pas si indigne que ça, qui élève son gosse en livrant à la rue, parce que cela semble être son unique modèle.
Le propos d'Ernesto, le môme se réinstalle dans la suite du roman, comme pour rappeler qu'il s'agit d'histoire de chiots, pour se poursuivre sur les aléas que rencontrent le jeune homme, la jalousie, la méchanceté, la perversité, la folie... La violence n'est jamais là où on la croit vraiment. Elle peut être exprimée par une jeune fille douce en apparence et soumise à toutes ces contraintes. Elle est souvent suggérée plus qu'elle ne l'est montrée, Sami Tchak use des métaphores avec entrain et une grande maitrise de la langue.
D'ailleurs, c'est une composante qui fait de ce roman un texte à part : la richesse de la langue qui porte un texte aussi lourd. J'aime dire que ce genre de texte vous rappelle par leur qualité le fait que n'est pas écrivain qui veut. Assurément Sami Tchak est un grand écrivain qui arrive à se rapprocher de l'univers de cet enfant et de produire une écriture dense et sensible qui porte magnifiquement la voix du personnage d'Ernesto.
Je n'hésite pas à affirmer que le lecteur qui sort de cette lecture sans être affecté, un poil pertubé par cette narration est quelque part un pervers. Je me souviens que Le pain nu de Mohamed Choukri m'avait ébranlé par sa violence et le caractère cru des mots utilisés par le romancier marocain. Le paradis des chiots, c'est la même histoire en Amérique latine, en plus explosif. Il faut donc s'accrocher pour lire cette peinture de la condition de l'enfant de la rue.
J'ignore le mystère El Che, El Che dont je t'ai donné le prénom, toi qui est né le 23 avril dans la cabane devenue mienne. J'ai accouché sans l'assistance de personne, à seize ans, sans l'assistance de personne. Bon tu attends d'autres détails, hein, Ernesto? Tu veux, tu veux savoir comment je me suis débrouillée seule avec toi. Ernesto, sache que j'ai réussi  à nous maintenir en vie, nous deux, j'ai réussi, hantée par les visages d'El Che et de Leonardo Escobar, j'ai réussi, pleurant assez souvent quand j'allais livrer mon corps, j'ai réussi à nous maintenir en vie. J'ai réussi , quand, alors que tu venais d'avoir trois ans, j'ai commencer à te laisser seul à El Paraiso pour aller bosser au coeur de la ville, j'ai réussi à nous maintenir. Je revenais le soir, tu étais entrain d'errer, avec d'autres gosses, dans le quartier, tout sale, morveux, toi, tout sale. Je te récupérais, je te reprenais à la rue, ta si généreuse et cruelle nounou, la rue, et je lui murmurais à l'oreille, à la rue, Demain, je te le ramènerai tôt le matin, parce que je ne peux aller avec lui là où je bosse, je ne peux pas aller avec lui là-bas où je bosse.
Page 116, Editions Mercure de France
Bonne lecture!
Sami Tchak, Le paradis des chiots
Editions Mercure de France, 1ère parution en 2006, 223 pages
Voir également les critiques littéraires de Yves Chemla et de Pascale Arguedas

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