Magazine Culture

Dernière morsure - Ariane FORNIA

Par Liliba

Derni_re_morsure_Ariane_Fornia_Lectures_de_Liliba0_coeur

« Lectrice, lecteur, je t'invite à découvrir cette espèce qui prolifère mais reste méconnue : les adolescents. Mes qualifications ? Dix-huit bougies sur le gâteau d'anniversaire et plusieurs années de pèlerinage en terre acnéique, de fêtes qui s'achèvent en orgies cannabiques, de collèges et lycées, de port de fringues innommables, d'échanges virtuels et de rêveries romantiques. »

Même si ce livre ne révolutionnera pas vos connaissances sur les adolescents, race à part s’il en est, je vous en conseille grandement la lecture, tant il est bien tourné et drôle. Il faut noter que l’auteur avait tout juste 17 ans –était donc en passe de sortir de l’adolescence– lorsqu’elle a écrit ce texte. J’ai été impressionnée par sa maîtrise de la langue française, par sa maturité et son avis sur elle-même et ses condisciples, et par son humour, le recul qu’elle pouvait avoir sur les gens et les évènements. Chapeau bas, de pouvoir écrire comme cela si jeune, sans jamais devenir pontifiante, pleine de certitudes et soûlante !



Le livre, car ce n’est pas un roman, mais plutôt une suite de pensées suivant de grands thèmes (Ecole, les adultes, amours, rites de passage…) « commence par un abécédaire, de A comme Ado à V comme Vague à l'âme en passant par L comme Look. Une fois situés les points cardinaux de la jungle juvénile, je me ferai cobaye pour te présenter une vie de lycéenne entre rites de passage, amour et vertige... N'espère pas une analyse objective et scientifique de nos amis les jeunes : je suis toujours une sale gosse, et je mords. Être pénible, c'est le plus grand plaisir de l'adolescence. Autant en profiter, puisqu'elle touche bientôt à sa fin. »

On y retrouve également la Beu, le Fric, Internet, le Ketchup et la Langue, la Nicotine, le Suicide ou le Travail… Thèmes variés donc pour lesquels nous avons un petit aperçu des habitudes et rites des ados, de leur mode de pensée ou de fonctionner.

J’ai énormément ri au fil des pages, ai vu remonter à la surface plusieurs souvenirs de cette période de ma vie, et du coup, me régale presque que mon fiston y arrive lui aussi bientôt, pour pouvoir observer chez lui cette espèce bien particulière : l’ado ! A lire si vos enfants sont en pleine crise, pour vous aider à prendre un peu de recul et à attendre patiemment… que ça se passe…

L’auteur nous parle des ados et de leurs us et coutume, qui, si je me réfère à ma propre jeunesse, non pas changé d’un iota. Ainsi les découvertes de l’amour labiales : 

« L comme Langue

La langue a un caractère ésotérique et sacré. Sur elle se fixent toutes les obsessions à la fois sexuelles et sociales du jeune ado. Pourquoi ? Parce qu’un baiser avec la langue est un rituel d’initiation : que le bambin roule un patin, et il sortira de l’enfance !

Au début de la sixième, le gosse débarque dans un univers hostile avec son gros cartable Babar, et réalise l’ampleur de son nanisme quand des troisième l’enjambent pour lui piquer sa place au self. Bien vite, il s’achète un sac à dos cool et les baskets qui vont avec, mais le marmot se sent toujours exclu du cercle des « grands ». Et il comprend que toutes ses idoles ont déjà bavé dans la bouche d’un congénère. Le gros palot visqueux, c’est la fin du monde de la tétine et du biberon, l’intronisation à la secte des Cools.

L’ado s’emploie donc à développer une activité linguistique. Il étudie la théorie dans les magazines et s’entraîne avec ses doigts. Mais, malheureusement, il comprend qu’il lui faudra un partenaire pour mener à bien son devoir de léchouille. S’ensuite la quête désespérée d’une créature qui accepterait de subir ses humides tentatives.

Les approches amoureuses au sein des jeunes ados sont un modèle de délicatesse, de romantisme et de spontanéité. En sixième-cinquième, une parade de séduction se déroule exactement ainsi – je vous le jure solennellement. Le prétendant, escorté par un escadron de potes et une comète de curieux, s’en va trouver sa belle. Il est à deux doigts de causer un glissement de terrain, puisque tous les êtres vivants présents dans la cour du collège le suivent. C’est donc en toute intimité que le mec demande : « Tu veux sortir avec moi ? » « Plus fort ! » gueulent ceux du fond qui n’ont pas bien entendu, et l’amoureux déclame dans un mégaphone : « TU VEUX SORTIR AVEC MOI ? » La fille tortille du minois en prenant des airs langoureux, et chipote : « Je ne sais pas, donne-moi le temps de réfléchir. » Son chevalier la somme alors de lui donner la réponse avant le lendemain 10 heures. « Sinon, ajoute-t-il devant tous les témoins de l’ultimatum, laisse tomber. » Et il tourne dédaigneusement les talons, suivi par ses généraux qui s’empressent de commenter l’incursion en territoire ennemi. Ils sont déjà sur le pied de guerre : demain 10 heures, possible échange de tirs. »

Ou bien les boums, fameux lieux de rencontres et de dévergondage (que je n’ai jamais eu le droit de fréquenter, pour ces deux raisons justement…) : « Ces soirées sont d’un ennui mortel : imaginez vingt jeunes qui ne s’aiment pas particulièrement le jour, ensemble dans un salon où tous les objets intéressants sont planqués ou emmaillotés, forcés de anser entre le canapé et la télé pour éviter que l’hôte ne fonde en larmes suite à l’insuccès de sa fête. Deux options : la bouffe ou la drague. Jouer les sentinelles du saladier de ships ou tenter une attaque. Vient le moment des slows. Les filles sont agitées de séismes sentimentaux et les garçons avachis sur le sofa sont exhortés à sortir de leur apathie et à assurer le bon déroulement de la soirée. Les garçons, ayant horreur des crises de sanglots, traînent les pieds jusqu’à celle qui les incube du regard depuis le début de la soirée et s’en saisissent comme ils traineraient un seau et une serpillère sur la piste de danse. La fille est aux anges : c’est bien connu le sexe féminin a quelques années d’avance en matière de cogitations et d’hormones. Elle rêve donc d’un langoureux baiser tandis que son cavalier se demande si le code qu’il a trouvé sur internet lui permettra vraiment de débloquer le dernier niveau de Crash Bandicoot. »

Ariane Fornia nous fait également partager ses passions, et notamment son amour de la littérature : «  Cesser de lire ? Et pourquoi ne pas cesser de respirer, de peur que l’oxygène n’altère mes poumons ? Mon seul désespoir est de ne pas multiplier les minutes et de mourir dans l’ignorance partielle. L’inculture est irrémédiable. J’en ai l’exemple en permanence.

Je ferme Hamlet, étourdi par le génie de Shakespeare, et me décide à lire la préface. – J’ai jamais compris l’intérêt des préfaces si ce n’est en post-face ; qui a envie d’analyser la portée de l’œuvre avant même de l’avoir commencée ? En bonne lycéenne studieuse, je sais qu’on modère ses ardeurs et attend la conclusion pour assener sa réflexion ! Donc, j’ouvre la préface. Première ligne : « A la manière de Montaigne qui… » Plaf, coup de règle sur les doigts, ma vieille instit’ intérieure me réprimande vertement : « Tu l’as pas lu, celui-là ! » Et me je mortifie d’être incapable de saisir toute la grandeur de Shakespeare, étant donné qu’il manque Montaigne à ma collec’. Je me maudis de n’avoir pas consulté la préface AVANT : j’aurais lu Montaigne d’abord, comme il se doit ! Un petit démon intérieur commence à rigoler : « La littérature c’est pas les Pokémon, mistinguette, te sens pas obligée de les avoir tous chopés ! » Chaque livre jeté dans le gouffre de mon ignorance, bien loin de le compléter, met à nu dans sa chute des failles supplémentaires. La littérature est un tonneau des Danaïdes et moi une lacune vivante. »

De même que sa passion pour l’écriture : « Comme il serait confortable de renoncer à la frénésie d’écrire un jour quelque chose que je rêverais de lire. Comme je serais saine et calme si je tuais ce démon mégalomane qui me force à accoucher de mes chimères ! Pourquoi ne pas les engloutir en moi, qu’elles m’arrondissent, polissent mes angles, m’apportent la plénitude qu’ont toutes les choses non entamées ? Une feuille vierge est plus harmonieuse que ce champ de bataille. Ecrire, c’est défier le temps. […] Je sens bien qu’il m’est impossible de cesser d’écrire. Ma vie a toujours tourné autour des mots. Je deviens claustrophobe dans des lieux dénués de toute écriture, alors qu’un simple catalogue de jardinage suffit à m’apaiser. Vivre dans un espace où rien n’est calligraphié m’est inconcevable : autant habiter un sablier ! Tout coule, tout fuit sans avoir laissé la moindre trace de sa brève existence, sans rien pour le figer ! J’ai besoin du stylo entre mes paumes et des images dans ma tête – même si je les trahirai toujours en les enfermant dans l’encre et le papier. J’ai besoin de lire les mots de Zweig et de me dire qu’il a eu beau disparaître physiquement de ce monde, je continuerai son voyage dans l’humain. »

Et un passage totalement hilarant sur les salons du livre, dans lequel elle raconte son expérience, qu’ont certainement vécue de nombreux jeunes auteurs.

« L’adolescence, c’est la liberté absolue. Toutes les portes sont grandes ouvertes, et vous n’avez à en franchir aucune. Potentiellement, vous êtes médecin, dompteur de fauves, rock star ou président de la République. Vous tournoyez au cœur d’une boussole géante, grise par les horizons infinis qui s’ouvrent à vous, sans jamais quitter le confort de votre nacelle.

Vous pouvez être punk, rebelle et nihiliste, Papa et Maman tissent un cocon protecteur autour de vos errements juvéniles. Vous prêchez la révolution le jour, et les laissez vous border dans votre lit le soir. Aucun patron ne vous sommera de raser votre crête iroquoise, aucun banquier ne limitera vos pulsions consuméristes, aucun bourrelet ne sanctionnera vos envies de fast-food, aucun mari jaloux ne censurera vos folies du samedi soir. L’adolescence est le temps béni où le mot « conséquences » n’existe pas. »

A lire, donc, pour le plaisir de retomber quelques années en arrière (pour ceux et celles qui ont mon âge) ! Et une chose est certaine : je vais lire autre chose de cette jeune fille bien talentueuse.

Lu par Biblioblog, qui a interviewé l'auteur, Caro(line), Canel, Emeraude, Keisha, Cathulu, Praline,

Merci au Livre de Poche qui m'a offert ce livre, avec lequel je me suis régalée !

livre_de_poche

Challenge_Petit_Bac
  Catégorie Corps Humain, si Enna accepte...




Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

A propos de l’auteur


Liliba 2705 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Magazines