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La princesse Libellule

Par Mafalda

Il était une fois une princesse si petite, si petite, qu'on l'appelait la princesse Libellule.
Quand elle vint au monde, une coquille de noix lui servit de berceau, et on lui fabriqua, avec des pétales de roses blanches, la plus merveilleuse robe de baptême qu'on ait jamais vue. Dans une citrouille, couleur d'acajou, on tailla pour elle un ravissant petit carrosse, où elle se pavanait, traînée par deux grillons. Quand elle voulait aller se promener sur l'eau, elle s'embarquait sur une belle feuille de nénuphar, et un papillon, avec un brin d'herbe attaché à la proue, dirigeait le royal esquif, ses ailes ouvertes au vent comme des voiles.
Elle habitait un merveilleux palais. Des clochettes de toutes couleurs en formaient la toiture. Les murs étaient en cristal ; les tapis, de mousse, et les rideaux brodés avec des fils de la Vierge.
Et elle était si jolie, la petite princesse, qu'elle faisait la conquête de tous ceux qui la voyaient.
La petite princesse aimait les fleurs et les oiseaux, autant qu'elle en était aimée. Grâce à ses soins, chaque tige avait sa goutte d'eau, et les nids étaient toujours remplis de mousse fraîche. Quand l'hiver était venu, elle s'en allait, par les pics blancs de neige qu'éclairait un pâle soleil rouge, chercher les fleurs oubliées ou les pauvres petits oiseaux tombés sur le chemin, les ailes glacées, incapables de reprendre leur vol. Vite elle creusait dans la neige un lit pour la fleur, qui dormirait ainsi, sans danger, jusqu'au prochain Avril. Quant à l'oiseau, elle l'emportait, le réchauffait, et, quand elle l'avait rappelé à la vie, elle lui rendait la liberté, lui envoyant du bout des doigts un baiser, et en lui disant : "Au revoir !"
Or, un matin qu'elle s'était mise à sa fenêtre pour voir si, enfin, ce grand tapis blanc, qui semblait s'étendre indéfiniment autour d'elle, avait disparu, elle entendit tout à coup, au-dessus de sa tête, comme un assourdissant bruit d'ailes, et vit, avec effroi, surgir devant elle un être étrange, bizarrement vêtu, et si grand, si grand, qu'il dépassait de toute la tête le plus haut clocheton de son palais. Il roulait de grands yeux méchants et, quand il essayait de sourire, il découvrait une rangée de dents pointues et crochues comme celle d'un loup.
"Je suis, dit-il, le géant Kiokodyne, et je règne sur l'éblouissant pays des diamants. Je cherche une épouse pour mon fils. Je t'ai choisie. Tu vas me suivre."
La pauvre petit princesse, terrifiée, se jeta à genoux, tendant vers lui ses mignonnes mains, le suppliant d'avoir pitié d'elle et de la laisser là, au milieu des fleurs et de ses oiseaux qu'elle aimait tant et dont elle attendait impatiemment le retour. Sans eux elle ne pouvait vivre, et toutes les richesses du monde ne la consoleraient pas. Mais le géant haussa les épaules et éclata de rire. Il passa sa large main par la fenêtre, et, saisissant la princesse Libellule, sans souci de ses prières et de ses larmes, il l'enferma dans le grand sac qu'il portait sur son épaule. Puis, ouvrant toutes grandes ses deux ailes couleur de nuage, il s'envola. Il franchit des montagnes si hautes qu'elles semblaient percer le ciel ; il traversa d'immenses plaines, où ne croissait aucun arbre, et qu'illuminaient soudain d'éblouissants éclairs. La pluie et la grêle faisaient rage autour de lui. Mais il ne s'en inquiétait guère.
Enfin, il s'arrêta. Il ouvrit le sac et en tira la princesse.
"Nous sommes arrivés, dit-il, et te voici chez moi !"
Elle jeta les yeux autour d'elle, mais recula aussitôt, épouvantée. Elle se trouvait au milieu d'une immense caverne, si profonde, si profonde, qu'on n'en pouvait apercevoir la fin. D'énormes brasiers brûlaient, d'où s'élevaient, en sifflant, pareilles à de monstrueuses salamandres, des flammes qui mettaient le long des murs des lueurs rouges d'incendie. Des nains affreux, noirs de fumée, soulevaient à deux mains des marteaux aussi gros qu'eux, et frappaient en cadence sur d'énormes enclumes, faisant pleuvoir autour d'eux des myriades d'étincelles. En tombant, ces étincelles devenaient des diamants et des pierres précieuses illuminant la grotte de leurs merveilleux éclats !
"Eh bien ! que dis-tu de mes richesses ? demanda fièrement le géant. Crois-tu que ton pauvre royaume de fleurs et d'oiseaux puisse rivaliser avec le mien ? Que sont tes pâles violettes à côté de ces brillantes améthystes ? Qu'est ton soleil à côté de ce monceau de diamants ? Tes fleurs, à toi, ne vivent qu'un jour ; les miennes ne flétrissent jamais !
- Tes fleurs, nées sans soleil, sont sans parfum, répondit-elle. Elles peuvent éblouir les yeux, mais non charmer les coeurs. Les miennes passent, il est vrai, mais leur courte existence me les fait chérir davantage. Quel que soit leur éclat, tes rubis et tes améthystes ne vaudront jamais mes roses et mes violettes. Et je préfère la plus modeste fleur des champs à ton plus merveilleux diamant !"
Mais, de nouveau, l'autre haussa dédaigneusement les épaules.
"Voici mon fils et ton futur époux, fit-il, en lui montrant un des nains qui semblait commander aux autres et s'était approché d'eux en gambadant. Tu l'épouseras dès demain, sinon je t'enfermerai dans une noire prison, d'où tu ne sortiras que lorsque tu seras devenue raisonnable, et que tu auras accepté le mari que j'ai choisi pour toi."
Et comme de nouveau la petite princesse refusait bravement, on l'enferma dans un grand cachot. Trois portes à triple serrure en défendaient l'entrée, et une étroite meurtrière l'éclairait, mais placée si haut, si haut, qu'elle n'aurait jamais pu y atteindre. Dans un coin, espérant la séduire on avait entassé des monceaux de diamants et de pierres précieuses, qui brillaient dans l'ombre comme de gigantesques lucioles.
"Ce sera ton lit," lui avait di le géant Kiokodyne en la quittant.
Et la petite princesse, à genoux, oubliant ses propres souffrances, priait maintenant pour ses fleurs et ses oiseaux, qu'elle ne reverrait plus. Que diraient-ils quand ils ne la retrouveraient plus ! Et qui prendrait soin d'eux ? Tout à coup, un joyeux "Quivit !" lui fait lever la tête. Elle croit rêver. Mais non, elle a bien entendu. "Quivit ! quivit !" répètent des voix bien connues. Ce sont ses amies les hirondelles qui passent. Ah ! si elles pouvaient arriver jusqu'à elle. Si elle pouvait leur crier qu'elle est là, prisonnière. Elles la sauveraient, certainement ! Oui, mais la meurtrière est si haute, si haute, qu'elles ne peuvent l'apercevoir ni l'entendre. Alors elle se met à pleurer...
Or voilà que soudain son cachot s'illumine d'une mystérieuse lueur, et qu'un exquis et pénétrant parfum semble monter du sol tout autour d'elle. Dans un nuage d'or apparaît une femme couronnée de roses, de bleuets et de marguerites, et si belle, que la petite princesse, les mains jointes, comme en extase, la regarde croyant rêver. Mais elle, souriant dit :
"Je suis la fée des oiseaux et des fleurs. Tu leur as été fidèle. Tu les as préférés à ces inutiles et vaines richesses. Je viens te sauver. Regarde."
Et l'apparition s'évanouit.
Sous les larmes qui roulent des yeux de la petite princesse et tombent, goutte à goutte, sur les diamants et les gemmes entassés à ses pieds, voilà que les améthystes se changent en violettes ; les grenats et les rubis, en roses et en coquelicots ; les topazes et les turquoises, en pervenches de toutes les couleurs, tandis que les émeraudes se transforment en larges feuilles vertes, sur lesquelles les diamants brillent comme des gouttes de rosée. Les fleurs forment ainsi un merveilleux bouquet au milieu duquel, comme en un nid parfumé, repose la princesse Libellule. Puis, les fleurs grandissent, les tiges montent, et le bouquet s'élève jusqu'à l'étroite meurtrière, autour de laquelle voltigent les hirondelles. Elles reconnaissent leur mignonne amie. Du bec et des griffes, elles travaillent et l'amènent jusqu'à elles. Puis l'une la prend sur son dos, les autres se groupent tout autour pour mieux l'abriter et poussant un dernier et victorieux "Quivit !" elles s'envolent, tandis que les pierres précieuses, revenant à leur première forme, retombent en pluie cristalline sur le sol.
Les hirondelles volèrent longtemps, charmant la longueur du voyage en racontant à la princesse les belles histoirs qu'elles avaient apprises en chemin. Elle les écoutait, émerveillée du spectacle qui se déroulait devant elle. Bientôt elles arrivèrent dans un pays si beau qu'elle crut voir le paradis. On eut dit un immense tapis de fleurs. Au-dessus d'un grand lac couleur d'azur voltigeaient des oiseaux au plumage éblouissant.
"Où suis-je donc ? demanda la petite princesse.
- Au bleu pays des éternels printemps, répondirent les hirondelles. Ici, les fleurs ne meurent plus, et les oiseaux chantent toujours. Tu seras leur reine, toi qui les a tant aimés."
Et, doucement, elles la déposèrent à terre, tandis que les oiseaux accouraient autour d'elle joyeusement, et que toutes les fleurs s'inclinaient gentiment sur leurs tiges en lui disant : "Bonjour :"

Fernand BEISSIER


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