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Michel Schneider, Comme une ombre, Grasset

Publié le 02 septembre 2011 par Irigoyen
Michel Schneider, Comme une ombre, Grasset

Michel Schneider, Comme une ombre, Grasset

Dans le dernier roman de Michel Schneider il est aussi question de fratrie (voir chronique précédente), si l'on accepte toutefois que ce mot englobe les demi-frères. Michel part à la « recherche » de Bernard, homme complexe, secret, mort en 1976. L'enquête s'avère difficile, voire impossible, d'où cette alternance de deux narrateurs, le premier donnant sa vérité sur le disparu, le second plus soucieux d'une hypothétique objectivité des faits.

Le roman qu'on va lire est une reconstitution, signale une note de l'éditeur. (…) Le premier est une sorte de quête ou d'enquête écrite à la première personne par un narrateur, Michel Forger, écrivain lancé au milieu des années 2000 à la poursuite d'un frère perdu trente ans plus tôt. Le second est, à la troisième personne, est un récit de l'enfance, puis de la vie des deux frères, Bernard et Michel, dans les années 50 et 60, marquées par la guerre d'Algérie, que l'aîné fit dans un régiment de parachutistes.

Michel lui-même se divise en deux : celui qui écrit « je », Michel Forger, personnage du livre ; et celui qui relate les faits, qui est peut-être Michel Schneider, l'écrivain. Les deux hommes portent tous les deux le même prénom, se ressemblent étrangement, ils se « retrouvent » pour envoyer à Bernard une lettre qui ne lui parviendra jamais.

Bernard et Michel ont grandi ensemble à Dammarie-lès-Lys, dans la banlieue de Melun.

Bernard a huit ans de plus que Michel. Cela suffit pour susciter une rivalité fraternelle en partageant les mêmes jeux ; pas pour donner à un enfant une image de grand frère protecteur ou de père idéal.

Un père idéal, oui, parce que Laurent, le géniteur de Michel, n'en a pas vraiment les qualités, ni aux yeux de son fils, ni à ceux de sa femme, Marthe. Elle ne voit en lui que le riche héritier d'une fortune d'industriels de la bière. Elle ne l'aime pas. Elle ne l'aimera jamais. Lui, sans doute, si. Mais à sa façon, lui qui cache depuis toujours son homosexualité.

La véritable recherche débute à la suite d'une émission que Michel anime à la radio durant laquelle il parle de son frère. Une femme lui écrit. Elle dit avoir bien connu Bernard qui la surnommait toujours « Luc ». Pourquoi ce prénom de garçon ? Comment le savoir puisque l'intéressé n'est plus là ? Michel a beau « suivre » Bernard à la trace, les zones d'ombre et les questions demeurent.

Mon frère, pensai-je en rangeant la lettre de L. ne reposait pas en paix. Son sommeil était entrecoupé de mes cauchemars. Ses coups dans le vide, poings serrés, sa révolte vaine et la parole creuse avaient depuis l'enfance recouvert ma vie d'une cendre de tristesse et de faute. Mais, avec le temps et les livres la brûlure s'était calmée.

En plus d'être extrêmement poignant, ce livre est une nouvelle illustration des rapports entre roman et vérité.

Il fallait faire avec l'absence, les lacunes. Ça me forcerait à ne chercher le réel que dans la fiction.

A chacun sa vérité, pour reprendre le titre d'une pièce de Pirandello. A Michel, la sienne. A « Luc » qui finit sa vie à Mortefontaine avec un autre Michel, sculpteur, la sienne également. Bernard est l'incarnation de ce mentir-vrai cher à Aragon.

Il mentait tout le temps, et je le savais. Mais pourquoi me mentait-il à moi ? Je crois que j'aime les menteurs parce qu'ils ont tellement d'imagination et de poésie quelquefois. Les diseurs de vérité veulent faire mal, la plupart du temps.

Il y a du mythe de Sisyphe dans Comme une ombre. Tout s'éloigne à nouveau soudainement quand Michel et le lecteur croient avoir enfin compris. Or, il n'y a que des pistes, juste un faisceau de présomptions.

La curiosité est une forme de la peur, et Michel ouvre grands les yeux sur ce qu'il craint de voir et découvre alors qu'il ne comprendra beaucoup plus tard, quand il connaîtra à son tour les femmes et se perdra en elles : les hommes à femmes sont des hommes sans père.

L'une des pistes est l'Algérie. Parachutiste, Bernard a-t-il, durant la guerre qui allait déboucher sur l'indépendance, commis l'irréparable ? A-t-il pris part au sale boulot ? C'est ce que laisse entendre Michel mais aussi le récit à la troisième personne. On n'en sait rien. D'ailleurs, parfois, les propos se contredisent entre les deux versions.

Bernard aime cette guerre. Ce qu'il aime, ce n'est pas la guerre secrète, comme on disait, mais la fausse guerre. Tout le monde est comme la tenue qu'il porte : camouflé. Le FLN habille ses tueurs de la Casbah en femmes, le pistolet-mitrailleur sous la djellaba ; les femmes voilées se déguisent en souriantes vamps pour franchir les barrages et déposer des bombes dans les cafés de Bab El-Oued ou de la Croix Rousse ; les paras distribuent des bonbons en public et des coups dans les caves.

Cette guerre devient sa guerre qui n'est pas finie. Inadapté à son retour en métropole, Bernard aura une femme et un enfant qu'il va bientôt délaisser.

Michel aussi suivra une préparation chez les paras. Mais il ne sera jamais envoyé de l'autre côté de la Méditerranée. Il ne verra pas la réalité de la guerre, l'horreur, la torture, la peur. Il se contentera du récit qu'en fera son frère, parcellaire comme toujours. Petit à petit, Michel comprend que sa quête est vouée à l'échec.

j'écris pour ne pas avoir vécu les choses. Parce que je ne les ai pas vécues, ou pour effacer celles que j'ai vécues. C'est une image que je poursuis ; pas un sens. Une image et rien de plus.

Cette quête d'images conduira Michel dans une localité de Sologne où vécut son frère, jusqu'à son dernier souffle. Le voyage s'achève sur un constat d'échec.

Les êtres les plus proches sont les plus lointains. Leur vérité recule à mesure qu'on cherche à l'atteindre, comme l'horizon quand on navigue sur la mer. A mesure qu'on s'avance dans une histoire, les rares certitudes qu'on avait s'évanouissent. Ce que j'écrirai ne sera qu'inventions, et pour en faire un livre, il me faudra exagérer les noirceurs. Le sang est plus romanesque. Dans mon roman, rien ne sera exact, rien ne sera passé. Juste une histoire que l'auteur se raconterait. J'aurais tout faux, comme on disait à l'école. Le seul mensonge pour un romancier serait de prétendre qu'il dit la vérité.

Plus loin :

Je suis un faux, se dit Michel Forger. C'est finalement assez confortable de se dire ça. Un faux frère, un faux fils, un faux écrivain. Je porte un faux nom, un pseudonyme, le nom d'un père qui n'était pas mon père. Mon vrai nom est un alias, un masque, une couverture qui, comme celles de mes livres, sera oubliée. Mon nom d'auteur, je l'ai choisi parce qu'en anglais, Forger, veut dire faussaire. Mon imposture éclatera, mais pas tout de suite.

Seuls les mots sont réels.

Réels, les mots sont en revanche de peu d'aide pour déceler le mystère Bernard. L'image de ce beau-frère reste donc incomplète à la fois pour Michel mais aussi pour le lecteur. Le narrateur signifie par là qu'il n'est pas omniscient. Mais en nous conviant à sa quête, il écrit là le plus beau message d'amour à celui qui, finalement, ne le quitte jamais.


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