La Passion selon Stéphane Derenoncourt...

Par Daniel Sériot

   Récit d'une visite au Domaine de L'A...

(rédigé conjointement par Christian Bétourné - à lire une seconde version plus littinéraire..., et les Passionnés de la Rive Droite)

   Deux grandes rides descendent de chaque côté de ses yeux de mer. Profondes comme des cicatrices, elles disent que son combat n'a pas toujours été facile en Bordelais. Avant que les batailles de la reconnaissance ne s'apaisent et qu'il puisse prendre racine et se poser, comme un « A » majuscule en Castillon, il lui a fallu trimer et faire ses preuves, pour être reconnu comme l'un des plus grands vignerons-consultants de la planète. D'entrée, sans être fermé pour autant, le visage est viril et impressionne. L’œil bleu turquin ne livre rien mais regarde droit. Une force tranquille, en attente des premiers gestes, des premiers mots, de ceux qui le visitent. Quelques phrases, quelques souvenirs, les atomes crochent. Et le visage s'éclaire quand les yeux quérulent, quand au bas du visage, un sourire venu de l'enfance gomme les traces profondes des joutes âpres d'avant Castillon, et souligne les ridules, déposées par quelque oie maligne, au coin des paupières. Transfiguration... Quand l'enfant transparaît pour adoucir le visage de l'homme, c'est qu'il – l'enfant - n'est pas mort. Tandis que nous nous dirigions vers le chai, n'a t-il pas lâché, « Je sais d'où je viens, je n'ai pas oublié ».

   C'est qu'il est descendu, de Bray-Dunes, petite ville de pêcheurs à la frontière Franco-Belge, aux plus prestigieux châteaux (rive-droite comme rive-gauche et satellites) Bordelais, après une scolarité brève (que d'aucuns disent tumultueuse, « l'ado » n'était pas un agneau de pré-salé !!!). Porté par une sacré volonté, doublée d'une ambition porteuse et d'un travail acharné, Stéphane le rêveur est devenu «Derenoncourt-Consultants», qui accompagne et conseille près d'une centaine de propriétés ... De Coppola à Bangalore. Au début des années 80, sac au dos et guitare en bandoulière, il musarde vers le sud, attiré par le soleil bordelais, et se met à travailler aux lambrusques pour survivre... Autodidacte donc, qui a bourlingué à la vigne et au chai, l'homme s'est forgé de solides et multiples expériences, riches de toutes les galères endurées.

   Bordeaux n'est pas «ville ouverte»...!

(D’après Christian)

      Il se met à nous parler de sa propriété…, le Domaine de L’A, acheté en 1999, une ruine, dit-il, qu’il a restaurée. Les belles pierres calcaires du libournais sertissent tous les murs des bâtiments, devenus les uns après les autres, cave, chai, bureau, salle de dégustation. Le domicile est une magnifique maison qui surplombe la plaine castillonnaise en empruntant des similitudes avec les magnifiques demeures parmesanes. Les parfums qu’on y respire et l’atmosphère qui s’y dégage laissent tourner les pages de Stendhal et de son Italie rayonnante…


      Le Domaine de L’A, c’est 13 hectares de vignes acquis progressivement, sur un sol qui les a intéressés, à Sainte Colombe, en Côtes de Castillon.

   Au même moment où Stéphane nous rejoint, le Penseur de Nicolas Lavarenne nous happe et nous ravit : entre inquiétude et sérénité,  entre songe et attention, dans la contention, selon moi, de pensées tumultueuses, ou tout simplement géniales parce que portées par la philosophie terrienne de l’ô Fortunatos agricolas… et supportées par les barres qui le mettent en apesanteur.


   Belle anticipation et plaisir du sort non ironique de ce que les dégustations vont nous apporter, et de ce que le discours de Stéphane laisse supposer d’un vigneron tourmenté dans la quête de l’idéal qui se boirait, devenu consultant pour le meilleur et le meilleur, le terroir et le raisin.

   Belle préfiguration sculpturale, synthèse définitoire de tout un esprit et d’une volonté. Celle de réussir. Rachats de vignes abandonnées. Agrandissement progressif d’un Domaine… Ah oui, tiens ! et pourquoi Domaine de L’A ? Parce que tous les mots qui nous plaisaient ( on épluchait le dictionnaire…) commençaient tous par A. La lettre est donc un raccourci de notre Ambition, de notre Amour, de notre Aventure… à Christine et à moi.


   En dégustant le beau fruit rond et dense du Domaine de L’A, l’évidence et la victoire coule grassement le long des parois du verre. Victoire arrachée à bouts de bras, pilonnés durant plus de 15 ans sur les machines viticoles, qu’il a promenées sur les chemins de la vie en se désindustrialisant pour n’être pas le ladre chevalier mais le servant des gents de Saint Emilion. Rançon de la gloire, partout sollicité mais à la signature éprouvée. Je ne veux pas que mon nom apparaisse comme garant promotionnel d’une propriété viticole. Si l’on me confie le rôle de conseiller, faut s’attendre à me voir bosser et à faire bosser. Son combat, représenter les domaines, les propriétés qui savent mettre en valeur leur terroir et qui font que Bordeaux, grâce à eux, peut trouver son identité à travers un terroir.

   Stéphane a gardé de son parcours l’idée d’une meilleure coopération entre les différents corps des métiers. Le vin est le résultat d’un « travail à la chaîne » dont aucun maillon n’est démontable. L’inverse, même !  Il a souhaité mettre en place un décloisonnement des compétences. Il est intéressant que le maître de chai croise celui qui travaille dans les vignes…

   Le domaine est un centre d’expérimentation et aussi une école pour les vignerons.

   A propos de terroir…  Pourquoi en Côtes de Castillon ?

   Christine et lui voulaient acheter… en rive droite ! Stéphane est un passionné de la rive droite. A Saint Emilion se trouvent des calcaires qui sont uniques au monde, des calcaires à astéries.

   L’appellation Côtes de Castillon est récente : elle s’appuie sur un terroir intéressant qui ne supporte pas la médiocrité, potentiellement rustique… Certains vignobles, qu’il a rachetés, étaient délaissés Il leur redonne vie, comme en pèlerinage vers les Terres Saintes mais pas émilionnaises…, avec un idéalisme généreux, lucide, vivant ! Bel itinéraire ; les cartes repères sont évidemment les tracés géologiques et le travail parcellaire, le viatique est le grain de raisin, goûté régulièrement. Voyage de la vie, du vin, rien qu’au Domaine de L’A, mais aussi tellement ailleurs… En Inde, au Liban, en Syrie… 

   Pour l’heure, Stéphane voue un culte aux divinités chtoniennes… (Caprice de star, évidemment…) et nous annonce le scoop.

( D’après Isabelle)

   Il va nous présenter la vedette du Domaine de L’A…, dans le rôle titre du Pigeur Manuel (un manche à balai planté sur une traverse trouée) ! Puis… dans les seconds rôles, Bacchus… Et l'inévitable Pipette.

   La cave (grande fierté de Stéphane), à la bourguignonne, petite, simple, voûtée d'un seul tenant…) nous accueille. Sous les bondes, dans les fûts, le millésime 2010, mâture. Les vinifications sont conduites en cuves bois tronconiques ouvertes, aux noms fleuris, « Acanthe, Magnolia, Passiflore..., dédiées à chaque parcelle ». Les baies ne sont pas foulées, elles deviennent « caviar… », image qu’emploie souvent Stéphane. Puis il nous dit que « Faire du vin, c’est facile… ». Nous sommes de bonne volonté, nous voulons bien le croire. Avec l'aide d'Einstein, le temps suspend son cours, la relativité, c’est extrêmement simple : « Asseyez vous auprès d’une jolie fille, une heure vous semble une minute »… Sans se presser, au creux de la conversation, Stéphane nous livre, mine de rien, ses Dix Commandements !

Des grains entiers, non foulés, tu vinifieras.

Des macérations pré-fermentaires à froid, tu ne feras.

Tu ne levureras pas.

A des extractions douces, tu procéderas.

Le pigeage manuel, tu préféreras.

Des vins sur lies, tu élèveras.

Aucun soutirage, tu n'accompliras.

Ni collage, ni filtration, tu ne commettras.

Par gravité, tes vins, tu écouleras.

Et enfin, et dixièmement : En barriques, tu élèveras...

Simple, simple ? Vous avez dit simple… !

 ( D’après Isabelle et Christian)

   Le temps au Domaine de L’A est effectivement relatif. Il se fige, il se pétrifie comme le calcaire qui nous entoure, et tout devient simple. Beau… bon…

   Comme la dégustation sur fûts du Domaine de L’A 2010…

   Les deux premiers échantillons (du même tonnelier Taransaud) proviennent de vignes acquises sur le plateau de Belvès, à l’origine, une parcelle de vieilles vignes plantées à trois mètres, ce qui a nécessité de planter en rangs intermédiaires des jeunes vignes pour réduire l’écartement à 1.50 mètre et pour obtenir une densité de 5500 pieds à l’hectare.

1- Merlot, vignes de onze ans.

Nez doucement expansif aux exhalaisons douces de cerise et de fleurs. La bouche combine aux impressions de cerise des notes précises de fraise et de framboise, d’une belle netteté, d’une grande fraîcheur jusque dans la finale portée celle-ci par des retours floraux, de rose en particulier.

2- Merlot, jeunes vignes

Un nez plus expressif que le précédent, aux senteurs de fruits rouges, tellement fraîches qu’elles paraissent mentholées. La bouche est pleine, gourmande, dotée des mêmes saveurs réglissées et mentholées. Les tannins sont d’une belle finesse, presque « crayeux ».

3- Merlot sur les vieux rangs.

Le nez est peut-être plus discret, mais l’olfaction emprunte des notes épicées, douces et amènes. La bouche est très fine, souple, aux tanins d’une grande finesse. La finale en fruits apothéotiques de framboise et de cerise rappelle une dernière et longue fois les épices respirés.

4- Cabernet franc

Un beau floral, dominateur au nez. La bouche ronde, pleine, nantie de tanins serrés, d’une puissance domptée dans une construction allongée, dans une finale fruitée, irriguées par des saveurs de fruits sauvages, d’épices et d’impressions salines rafraîchissantes.

5- Les vieux merlots (80 ans)

Le nez est plein du fruit écumeux, dense et capiteux, complexifié d’une perception florale.

La bouche est d’une onctuosité fine, sphérique, fraîche, au fruit pur de la cerise, construite autour de tannins fins et noués, enrobés d’une belle chair dense.

( D’après Isabelle et Daniel)

   Nous quittons le chai, pour la salle de dégustation, pour y déguster trois millésimes antérieurs.


Domaine de l’A 2009

La robe est profonde, avec des nuances de couleur violine, le nez est net, intense, et très séduisant, avec des arômes floraux ( pivoines et violettes), de boite à épices, de fruits variés ( cerises, mûres, et une touche de cassis), et de réglisse, avec un élevage très en retrait. La bouche est charnue, avec des tannins élégants bien enrobés. Le vin s’installe avec autorité dans un milieu de bouche, sphérique et dense, avec des saveurs fruitées gourmandes agrémentées d’épices douces. La finale est persistante, veloutée, sensuelle, équilibrée, fruitée, épicée (dont le girofle) ; avec une petite note saline. Noté 16,5, note plaisir 17

Domaine de l’A 2008

La robe est un peu moins profonde que celle du millésime 2009, avec des reflets couleur pourpre à sanguine, l’olfaction est délicate et soutenue, avec des parfums floraux (pivoines et une note de violette), de fruits rouges (cerises), de fines épices, de très légères notes réglissées. L’élevage est discret. La bouche est élancée, avec des tannins fins, enveloppés par une chair délicate mais serrée. Le vin prend de la consistante dans un centre caractérisé par un corps fusiforme et plein, rehaussé par des fruits mûrs et expressifs. La finale est étirée, fraîche, précise, savoureuse (fruits purs, épices et notes de réglisse) avec des notes salines nettes. Noté 16,5, note plaisir 16 et plus dans quelques années dans ce millésime que j’aime beaucoup.

Domaine de l’A 2005

La robe est profonde, avec un liseré de couleur sanguine à violine. Après une bonne aération, le nez est profond et pur, avec des arômes de truffes noires, de roses séchées, de violettes, de fruits noirs mûrs ( cerises et mûres sauvages),  d’épices douces, et de zan. La bouche est veloutée, avec des tanins finement tramés enrobés d’une chair généreuse. Le milieu de bouche est plein, dense, très rond dans son dessin, avec une texture toujours aussi élégante, accompagnée de fruits expressifs, purs et épicés. La finale est longue, d’une bonne fraîcheur,  intense, avec des saveurs de fruits variés dominées par une cerise très pure, rehaussée d’épices douces, et des notes salines. Un vin un peu plus évolué que celui dégusté en bouteille (75cl), il y a deux mois. Noté 17 (note plaisir 16,5)

Deux autres vins ont été goûtés : le Chardonnay cuvée Dolmen 2009 du Domaine Belmont, et à l’aveugle : Allary Haut Brion 2008 ( Pessac Léognan). Ils seront commentés ultérieurement.

(Daniel)

Joli trio que ces trois vins unanimement appréciés, avec, pour Christian, une petite préférence pour le 2008... Au mur de la salle, sur toute sa longueur, impressionnantes, alignées simplement, la troupe, presque complète des bouteilles issues des propriétés suivies et conseillées. Une seconde rangée en devenir, plus bas, sur la paillasse. Christian se retourne, se lève et les détaille. Stéphane surprend son manège, et lui propose d'en choisir une. À la fin de la rangée du haut, une bouteille de « Les Carmes Haut Brion », l'une de ses premières amours Bordelaises, d'il y a ... quelques lustres, un domaine complètement perdu de vue vers 1992, quand les prix ont commencé à flamber dans la région... Stéphane s'absente un instant et revient désolé, deux bouteilles sous le bras. Plus de Carmes en cave ! Il nous propose de goûter le remplaçant à l'aveugle. Daniel, « l'implacable » reconnaît le terroir*, Stéphane déshabille la fillette : Château Allary Haut Brion 2008, (l'une des 2400 bouteilles produites), qui agita, il y a peu, le « microcosme Chartronnais ». Une parcelle de 1ha 31 au coeur du célébrissime Château Haut Brion, récupérée par son propriétaire en 2006. Un vin rare et délicieux, commenté ultérieurement par Daniel.

La seconde bouteille, c'est la bouteille « dentifrice », un blanc destiné à rafraîchir le palais, après les neufs rouges tastés. Un chardonnay, « Dolmen » 2009, cépage reconnu sans difficulté, du Domaine Belmont appellation « Vin de Pays » du Lot ! Surprise que ce chardonnay, frais élégant et long, que nous apprécions grandement (commenté ultérieurement par Daniel).

Deux heures et plus, ont semblé un quart d'heure, passées à cinq : Stéphane, Daniel, Isabelle, Christian et... Einstein !!! Quand le temps se contracte, c'est que la compagnie est bonne. Nous repartons, les bouteilles des Châteaux et Domaines Allary Haut-Brion et Belmont sous le bras. Comme ça, simplement offertes, histoire de les finir à table, sans faire de bruit.

Stéphane, cet homme qui aime la fraîcheur des vins et n'en manque pas lui-même, devisant et paisible, nous raccompagne et nous quitte.

Coppola, le Liban,déjà, l'attendent ...

(D'après Christian)

(* note d'Isabelle : Daniel, au bout d'une gorgée et d'une seconde a reconnu La Passion Haut-Brion - ancien nom de Allary... Je sais.... ça épate...)