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« Un troisième visage »: l’autobiographie grandiose de Samuel Fuller

Par Mickabenda @judaicine

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Dans Un troisième visage, le cinéaste Samuel Fuller (1912-1997) a raconté sa vie pleine de sang et de sueur, d’encre et de pellicule. Un récit aux dimensions du XXe siècle, mené avec le même punch que ses films. Grandiose.
Samuel Fuller, l’auteur de cette ample et contagieuse secousse de près de 700 pages qui traverse le XXe siècle, ses guerres et ses conflits idéologiques, est évidemment célèbre en tant que cinéaste, l’un des grands (avec Bob Aldrich et Nick Ray) qui firent le lien entre l’âge d’or des grands studios et le Nouvel Hollywood.

Mais le cinéma ne fut que la troisième vie de ce petit Juif new-yorkais pugnace, après le journalisme et la guerre.
Né en 1912 dans une famille de prolos juifs intégrés et peu religieux (qui avaient changé leur patronyme de Rabinovitch en Fuller), Sammy Fuller grandit dans le Massachusetts, puis dans le quartier populaire de Washington Heights à la pointe nord de Manhattan.

Dès l’âge de 12 ans, poussé par la curiosité et le besoin de ramener des sous à sa famille, il devient vendeur de journaux à la criée (le logo de Mediapart, c’est lui !).

Son rêve : devenir un journaliste criminel

Passionné par le milieu de la presse, il trouve un jour un subterfuge pour rencontrer le célèbre rédac chef d’un des grands quotidiens de l’époque et se faire engager comme copyboy avant l’âge requis – les copyboys transportaient les papiers, épreuves et pneumatiques d’un service à l’autre du journal. Il est mû par son énergie, sa malice, son culot et une inextinguible envie d’être journaliste criminel, ce qu’il deviendra.

Les chapitres consacrés à cette période (que Fuller montrera plus tard dans son film Park Row, du nom de la rue de la presse) sont trépidants, drôles, grouillants de vie, on y voit vivre les journaux des années 30, on sillonne les rues plus ou moins bien fréquentées de NYC avec toute leur galerie de personnages urbains savoureux, on y renifle une odeur mélangée d’encre, de sueur, de vodka, de sang et de foutre, on y sent le souffle euphorisant d’une démocratie en pleine ascension.
Samuel Fuller y fait un apprentissage accéléré de la vie, de ses zones d’ombre, de la palette des comportements humains.

Il contracte le virus de l’écriture, des histoires, comprend comment s’articule une société. Il se forge une morale qui est à l’opposé de celle de John Ford dans L’homme qui tua Liberty Valance : il faut imprimer la vérité, même et surtout si elle est plus déplaisante que la légende.
En 1941, Sammy Fuller s’engage dans le 1er régiment d’infanterie américain, le fameux Big Red One, auquel il consacrera quarante ans plus tard le film de sa vie (Au-delà de la gloire).

La description de ses quatre années sur divers fronts (l’Afrique du Nord, la Sicile, la Belgique, puis l’Allemagne) est digne de tous les grands récits de guerre, de Céline à Michael Herr.

Les anecdotes saisissantes abondent. La tête tranchée d’un de ses camarades atterrit devant ses yeux pour son tout premier contact avec la mort. Un soldat explose sur une mine et perd ses organes génitaux. Une femme allemande est tuée alors qu’elle allaitait son nourrisson. Passons sur la fatigue, la faim, la boue, les engelures, la mort qui rôde, la peur comme seconde nature.
Il y a aussi, pause dans l’enfer, une rencontre géniale avec Marlene Dietrich, venue chanter pour les troupes américaines. Fuller prend conscience de la morale basique en situation de guerre : survivre. Si tu n’abats pas le soldat en face, c’est lui qui t’abat.

Il en tire aussi une morale plus large : il n’existe pas de guerre propre ou civilisée, c’est une saloperie, point.

Celui que l’on a parfois pris pour un cinéaste belliciste a fait des films de guerre et écrit ces pages dans le but inverse : faire prendre conscience de l’horreur et de l’absurdité des conflits armés.
Mais dans ce livre comme dans ses films, Fuller n’héroïse jamais ses soldats, ne cède pas un centimètre au lyrisme ou au patriotisme, pas plus qu’il n’enjolive.

Toujours dans un souci de vérité, il montre avec le plus de réalisme possible la brutalité de la guerre au ras du vécu de ceux qui en sont à la fois les protagonistes et les victimes : les troufions.

L’acmé de cette période est sa découverte du camp de Falkenau et de l’horreur spécifique nazie (il y consacra un documentaire vers la fin de sa vie, Falkenau). Déjà démocrate convaincu, Fuller sort de la guerre farouchement antifasciste.
Avant de partir au feu européen, Fuller avait commencé une carrière d’écrivain et scénariste (son premier bouquin s’intitulait Burn Baby Burn, futur slogan des Panthères Noires !).

Il la reprend en rentrant chez lui et finit par déménager à Hollywood.

Après s’être fait la main sur divers scénarios, il réalise son premier film en 1949, J’ai tué Jesse James, western noir, très psychologique, comportant des allusions homosexuelles, à l’encontre du lyrisme national et de la mythologie virile en vogue dans ce genre à l’époque.
Un outsider d’Hollywood
Bien que faisant plusieurs films avec la Fox de Darryl Zanuck, le seul mogul qu’il respectait, Fuller demeurera toujours et volontairement un outsider à Hollywood.

Peu disposé à faire des compromis, Fuller déclinera beaucoup de projets, d’offres de grands studios, préférant la liberté artistique à l’argent et à l’obligation de raconter des fariboles au public.

Il a souvent refusé de caster John Wayne, l’aura mythique du Duke ne cadrant pas avec le réalisme modeste et sec de ses westerns.

Fuller a des pages superbes sur Marilyn, dépeinte comme une amie chère, intelligente et sans chichis pour qui il n’a jamais pu écrire un rôle : il n’y avait pas de place pour la légèreté poupoupidou dans l’univers dur et sombre de Fuller.
Malgré d’inévitables échecs, Fuller a réussi à maintenir son intégrité, montrant la guerre (J’ai vécu l’enfer de Corée, Au-delà de la gloire qu’il a mis plus de vingt ans à mener à bien), évoquant l’homosexualité (La Maison de bambou), le racisme (The Crimson Kimono), le colonialisme (China Gate) la folie (Shock Corridor).

Souvent, ses films pâtirent des agendas idéologiques des critiques qui y voyaient des brûlots tantôt gauchisants tantôt fascisants.

Le regard toujours orienté vers la liberté individuelle, la vérité humaine et la démocratie, Fuller détestait les idéologies et les mots en « isme » et l’histoire lui a donné raison : ses films tiennent mieux le coup que les critiques de Georges Sadoul.
La sécheresse franche de son style, la modernité de ses thèmes ne pouvaient faire que des émules.

Fuller fut louangé par Truffaut et Godard dans les Cahiers du cinéma, avant de jouer dans Pierrot le fou, puis dans des films de Luc Moulet, Steven Spielberg, Dennis Hopper, Wim Wenders, Amos Gitai… tel une incarnation du cinéma moderne et de la liberté.

Scorsese ou Tarantino sont ses cinéfils américains. Il laisse aussi un important corpus littéraire.

Un troisième visage en est l’apothéose : un gros pavé sans temps mort, direct, rapide, alliant action et réflexion(s), peut-être bien l’un des meilleurs livres de cette rentrée.
Article de Serge Kaganski paru dans www.lesinrocks.com
Un troisième visage (Allia), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Hélène Zylberait

608 pages, 20 euros.


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