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Le Pal, de Léon Bloy

Par Jean-Jacques Nuel

(Cet article est paru dans La presse Littéraire n° 6) 

Le journalisme, voilà l’ennemi !

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Les éditions Obsidiane ont republié en 2002, dans un singulier recueil tiré à 800 exemplaires, les 5 numéros parus du Pal, journal hebdomadaire pamphlétaire rédigé durant l’année 1885 par le seul Léon Bloy, financé sur ses propres deniers et échec commercial (le 5e numéro, écrit et composé, ne paraîtra pas.)
Armé de ses convictions et de sa foi, sans retenue ni prudence, dans le même style éblouissant que l’on aime dans ses œuvres (et Le Pal est une œuvre de création), Léon Bloy nous régale d’un jeu de massacre, règle ses comptes avec ses contemporains dont il fustige la tiédeur, la veulerie et les travers, sans épargner personne, homme de pouvoir ou homme du peuple.
La situation politique et morale de 1885 ressemble par bien des traits à celle d’aujourd’hui, comme si 120 ans après, la même décadence, la même déliquescence, et surtout la même médiocrité régnaient sur la France. A la médiocrité des hommes politiques qui ont suivi Napoléon (« Napoléon subsiste dans la mémoire humaine, tout en haut du siècle, et cela fait une sacrée sensation de contempler au-dessous de lui les affreux bonshommes qui gouvernent aujourd’hui la France. »), répond celle des hommes de tout bord qui ont succédé à de Gaulle. « Quant à l’autre qui contamine l’Elysée, n’en parlons pas. C’est déjà trop d’y penser. » L’irrespect dénoncé par Bloy semble être devenu la norme (« On ne pourrit pas assez tôt l’enfance, on n’assomme pas assez de pauvres, on ne se sert pas encore assez du visage paternel comme d’un crachoir ou d’un décrottoir. Mais le régime actuel va nous donner toutes ces choses qu’on entend déjà galoper vers nous. »), et les mêmes égoïsmes tiennent le haut du pavé. Bloy décrit une société solidaire dans la bassesse et l’abjection, dans la « salauderie morale », dans le rejet du sublime, qu’il soit de la foi ou de la culture, depuis les représentants politiques, lâches et corrompus, les bourgeois et les propriétaires terriens (« les possesseurs de la terre et les capitalistes, retranchés, barricadés dans la forteresse du plus immonde et du plus inexorable égoïsme »), le clergé (« le mur de soutènement du Clergé, masse étonnamment friable de médiocrité, de bassesse, de lâcheté ou d’infamie »), et jusqu’à ses frères catholiques qu’il vomit comme tièdes (« pseudo-catholiques dont l’unique fin terrestre est de jouir comme des pourceaux ») ; enfin, les arts prostitués ne valent guère mieux : « Enfin, dominant tout, flottant dans l’azur, claquant dans les vents, les torcheculatives oriflammes de la littérature contemporaine. »
L’une des causes (et des effets) de cette dégénérescence est à chercher dans le pouvoir de la presse, dont Le Pal constitue l’une des plus violentes dénonciations. Baudelaire l’avait déjà écrit : « Je ne comprends pas qu’une main pure puisse toucher un journal sans une convulsion de dégoût. » Bloy relève surtout, et c’est en cela sa formidable et cruelle actualité, sa vision prospective, le pouvoir sans limite et sans frein des journalistes, qui font l’opinion : « Le Directeur de journal est un monstrueux pouvoir tout moderne engendré de la basse Curiosité humaine et du Cynisme cupide de quelques ratés littéraires. » Les directeurs de journaux « sont réellement devenus aujourd’hui les arbitres de la planète. »
Si les lecteurs sont conscients de la médiocrité des journaux, ils ne peuvent pourtant s’affranchir de leur influence et de leur ascendant. Sans contrepouvoir, sans rien qui vienne enrayer son formidable développement, le journalisme se déploie comme un cancer et remplit tout l’espace : « Le Journalisme moderne que je prétends désigner assez de cette épithète lumineuse, a tellement pris toute la place, malgré l’étonnante petitesse de ses unités, que le plus grand homme du monde, s’il plaisait à la Providence de nous gratifier de cette denrée, ne trouverait plus même à s’accroupir dans le rentrant d’un angle obscur de ce lupanar universel des intelligences. » Ainsi dominateur, le journalisme accomplit son travail de sape, intoxiquant les esprits, notamment ceux des jeunes générations, détruit la culture et l’esprit au profit de la médiocrité et de la réclame. La pensée véritable n’a plus cours, n’a plus place, sauf à se prostituer, le combat est déjà perdu : « L’inutilité absolue de toute revendication pour la Pensée est désormais évidente jusqu’à l’éblouissement. » Pour collaborer aux journaux, il faut passer par « les argousins de la pensée », pitoyables agents de police, qui ramènent toute création à des dimensions médiocres, mais rentables. Ce que Bloy met bien en évidence, c’est l’alliance de la presse et du capitalisme, poussant à la consommation, et à la livraison de produits, jusque dans la littérature qui devient « industrielle », pratiquée par ceux qui ont su « pousser à la culture intensive du dividende ».
« J’ai longtemps cherché le moyen de me rendre insupportable à mes contemporains. » Ce qui surprend le lecteur moderne, avant toute incursion dans la pensée bloyenne, c’est le ton, à la fois une franchise sans concession (« Dire la vérité à tout le monde, sur toutes choses et quelles qu’en puissent être les conséquences. »), et une violence verbale, des portraits à charge qui vont jusqu’à l’invective, l’insulte (et malheureusement aussi, trait d’époque, au racisme anti-juif) qui seraient aujourd’hui inacceptables et inacceptés, les procès en diffamation pleuvraient et aucun media n’oserait prendre le risque de leur publication. Qu’on en juge par quelques amabilités que la verve et l’invention verbale, voire un génie comique, don propre au grand écrivain, transforment en gourmandise pour le lecteur :
« La face entièrement glabre, comme celle d’un Annamite ou d’un singe papion, est de la couleur d’un énorme fromage blanc, dans lequel on aurait longuement battu le solide excrément d’un travailleur. »
« Il lui pousserait des champignons bleus sur le visage que cela ne le rendrait pas plus épouvantable. Peut-être même qu’il y gagnerait… »
Autres temps, autres mœurs et autres relations. Ce jeu de massacre jouissif, cette « entreprise de démolition », cette volée de bois vert, ces atteintes qui ne craignent pas de s’attaquer aux personnes et à leur physique, sont désormais interdites. Les tièdes, qui gagnaient déjà en fait, ont depuis gagné en droit, instaurant leur tranquille dictature, interdisant sous peine de poursuites judiciaires à toute pensée incorrecte le moindre droit d’existence. Au pamphlet, au libelle, ont succédé l’assignation, le procès – voire la menace de procès qui joue le rôle de la dissuasion nucléaire - ; les avocats et les juges ont pris le pas sur les écrivains.
La préface de Patrick Kéchichian, confuse, n’apporte rien à l’ensemble, mais un journaliste, qui plus est employé au Monde, l’un de ces journaux qu’un nouveau Bloy ne manquerait pas d’éreinter, peut-il être à la fois juge du livre de Bloy et partie attaquée avec la dernière virulence ? Car, sous les noms de chroniqueurs aujourd’hui disparus, y compris des mémoires, sous les noms des journaux eux aussi disparus (à l’exception notable du Figaro), on retrouve une situation comparable à travers le temps, les mêmes pratiques, les mêmes combinaisons et lâchetés, les mêmes réseaux d’intérêt au service de médiocres.
Peut-on attaquer la presse par voie de presse ? s’étonne le préfacier, relevant « cette naïveté qui consiste à croire que l’on peut retourner l’arme de la presse contre elle-même ». Bloy, qui s’exprimerait peut-être de nos jours par la voie du blog, ce nouveau média qui reste pour l’instant (et pour combien de temps encore ?) un formidable espace de liberté, n’avait pas cette naïveté, mais il a profité d’un espace d’expression (qu’il s’est en fait payé, comme un luxe), d’une trouée, pour lancer ses flèches. Empoisonnées au curare de la vérité, elles continuent d’agacer ce corps encombrant et dominateur de la presse qui n’en finit plus de survivre sur l’insolente santé de sa gangrène. « Le Journalisme accomplit donc sa destinée sans que rien le déconcerte ni le trouble, semblable à toute vermine sourde et aveugle qu’aucune clameur terrestre ne peut détourner de son travail de destruction. »
Léon Bloy, Le Pal, éditions Obsidiane, 18 €


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