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L'aventure du Calcre

Par Jean-Jacques Nuel

Qui a peur du Calcre ?

ou Les aventures et les avatars d'une association d'auteurs 

(Cet article est paru dans La Faute à Rousseau n° 42.)

Créé en février 1979 sous l’appellation de « Comité des auteurs en lutte contre le racket de l’édition » - et trois ans après la parution du manifeste virulent Le Racket de l’édition coédité par Le Castor Astral et le Crayon Noir - le Calcre s’est donné comme mission première de défendre les écrivains contre certaines pratiques éditoriales malhonnêtes et le compte d’auteur abusif.

Quelques dizaines d’adhérents au départ, qui se regroupent après la faillite des éditions P.J. Oswald, sous ce sigle choisi « faute de mieux », certes explicite et combatif, mais qui ne sera pas toujours un atout pour l’association. Le Calcre diffuse un Dossier noir de l’édition à compte d’auteur ainsi qu’un organe d’information, L’Echo du Calcre, bulletin de liaison photocopié entre ses membres, et tente d’imposer un contrat-type pour ce genre d’édition. Il dénonce des éditeurs à compte d’auteur abusif : La Pensée Universelle, Saint-Germain des Prés, Millas-Martin, l’Athanor, et dans une moindre mesure Chambelland, Grassin…. En septembre 1979, le Calcre crée le Grand Prix du Requin d’or ! Cette récompense de dix mètres de long revient aux éditions Saint-Germain-des-Prés, qu’une joyeuse bande de fêtards, sortie avinée du Café littéraire Le Procope, leur livre à domicile dans leur librairie du boulevard Saint-Germain ! C’est aussi le début d’une intense activité judiciaire pour la défense des auteurs lésés contre P.J. Oswald, L’Athanor et la P.U., mais les plaintes au pénal sont jugées irrecevables.

Roger Gaillard, qui succède bientôt comme président de l’association à Mathias Lair, élabore un dossier pratique « Suivi d’un contrat à compte d’auteur », document qui permet d’optimiser les assignations contre la Pensée Universelle et de remporter de premiers succès judiciaires.

Mais en 1984, le Calcre touche le fond, les énergies se délitent, les adhésions se font plus rares quand Roger Gaillard, avec l’aide de votre serviteur qu’il a rencontré, recruté et convaincu, lance le chantier homérique de l’annuaire Audace (Annuaire à l’Usage Des Auteurs Cherchant un Editeur). Mesurant l’incroyable carence en information dont souffrent les auteurs dans le domaine de l’édition, il pressent l’intérêt que pourrait revêtir un annuaire pratique et critique, donc commenté, portant sur les principaux éditeurs francophones dont ceux qui pratiquent le compte d’auteur, ces derniers analysés et jugés, étiquetés avec des étoiles et des tomates ! Après deux ans d’enquête, comprenant notamment l’envoi d’un manuscrit sous-marin pour tester en situation réelle les réponses des éditeurs, l’annuaire voit le jour : 360 fiches, 280 pages, une couverture gris perle et jaune, une boite aux lettres sur la couverture : salué par la critique pour l’originalité de son projet, c’est aujourd’hui une pièce historique, un objet de collection ! La 2e édition, due désormais aux soins du seul Roger Gaillard, parait en 1988, et il sera ensuite régulièrement réédité.

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En 1988, le Calcre élargit ses objectifs en adoptant l’appellation officielle « Association d’information et de défense des auteurs – Calcre ». Il considère en effet que la défense des droits des auteurs est indissociable d’une information solide, critique et globale, laquelle va dès lors se décliner en outils pratiques (annuaires, guides) et en articles dans la revue qui s’étoffe. ARLIT, Annuaire des revues littéraires et Compagnie, confectionné par Roger Gaillard complète bientôt AUDACE par une approche concrète et commentée de l’édition en revues.

1991 est l’année du coup de tonnerre : La Bruyère obtient la condamnation du Calcre à 37 000 F d’amende. Devant la menace de faillite et le péril de disparition de cette association « d’utilité publique », les sympathisants du Calcre créent Cose-Calcre, une association de soutien qui alerte les médias et lance l’opération « 37 000 chèques de 1 F ». Le pari ne pourra être tenu mais les adhésions affluent ! Tout finit bien : le Calcre va en appel et fait casser le jugement.

Le modeste Echo du Calcre laisse la place en 1996 à un beau magazine bimestriel, d’aspect professionnel, Ecrire & Editer. Sous titre : Un auteur averti en vaut deux ! Le tirage initial de 1000 exemplaires sera multiplié par 10 en 8 ans (tandis que les abonnés progressent de 450 à 1200). Marc Autret, recruté comme rédacteur en chef, assure de main de maître la direction du magazine qui se décline bientôt en dossiers spéciaux et se lance en 98 dans l’aventure de la diffusion en kiosques, via les NMPP.

Pour faire face à ce surcroît d’activité et à son succès, le Calcre doit recruter un rédacteur en chef adjoint pour épauler Marc Autret. Au bout de quelque temps, un conflit du travail se déclare avec ce nouvel employé qui se voit licencié. Celui-ci saisit les Prud’hommes qui le déboutent. Mais en février 2004, nouveau coup de théâtre, la Cour d’appel – en un jugement pour le moins surprenant - inverse l’analyse prud’homale et condamne le Calcre à verser 42 440 € à son ex-salarié ! Cette même justice qui a souvent donné raison au Calcre dans ses combats lui donne cette fois le coup de grâce… Malgré le soutien apporté par Cose-Calcre, il faut payer, ce qui excède les facultés budgétaires du Calcre. L’association est mise en liquidation judiciaire avant sa dissolution. Fin de l’aventure.

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Par son indépendance farouche, sa ténacité et son dynamisme à toute épreuve (et le Dieu des écrivains sait qu’il y en eut, des épreuves…), l’association osant appeler « un chat un chat et Rollet un fripon » s’est acquis le respect des professionnels de l’édition, dont certains prestataires à compte d’auteur honnêtes, et l’inimitié farouche d’une poignée d’éditeurs à compte d’auteur abusif qui prospèrent au détriment des auteurs naïfs et inexpérimentés.

Sa détermination a payé : depuis 1994, l’action du Calcre a été décisive dans les cessations d’activité ou les condamnations d’éditeurs qu’il critiquait le plus : la Pensée Universelle, L’Académie Européenne du Livre, La Bruyère, Hubert Laporte… Mais au delà de son rôle de « justicier », l’association a apporté aux auteurs une information complète, détaillée et lucide sur tous les aspects pratiques et juridiques de la publication, qu’elle soit en livres, revues ou sur les nouveaux supports de l’Internet comme les webzines.

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Que reste-t-il aujourd’hui du Calcre ? Il survit et renaît à la fois, en deux structures très différentes. L’une, sous forme associative, Cose-Calcre, poursuit les buts de l’association initiale et continue d’animer un site internet et un webzine Ecrire & Editer ( http://www.wmakernet/cosecalcre ) L’autre, L’Oie plate, constituée par trois anciens membres historiques de l’association dont Roger Gaillard, est une société qui reprend l’activité d’édition des annuaires : AUDACE, et bientôt de nouvelles éditions d’ARLIT et SAFELIVRE (annuaire des fêtes et salons du livre) et des guides pratiques (150 Questions sur l’édition ; La Revue mode d’emploi). Bref, l’aventure n’en finit pas de recommencer, malgré les écueils et les récifs, et tant qu’il y aura quelques requins dans les eaux troubles de l’édition, pour l’information et la défense des auteurs.

L’Oie plate, B.P. 17, 94404 Vitry Cedex, www.loieplate.com

Cose-Calcre, 8 rue Latran, 75005 Paris www.cosecalcre.com

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 La Faute à Rousseau est éditée par l'APA (Association pour l'autobiographie).

Son site :  http://sitapa.free.fr/


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