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Epreuves et prépublications

Par Jean-Jacques Nuel
(Journal du Nom, chronique d’une parution : séquence troisième) Le mardi 21 décembre 2004, je reçus les épreuves du livre ; il fallait faire vite, je les renvoyai deux jours plus tard. Difficulté de relire sa production. Deux fois, d’abord, la mise au point définitive du texte, puis les épreuves (nom idoine !). Mettre le nez dans ses déchets. Flairer ses vieilles traces. Les comédiens disent souvent qu’ils n’aiment pas se revoir, se jugeant avec la distance mauvais dans les rôles qu’ils ont joués. J’éprouve moi aussi des sentiments mêlés, tour à tour me trouvant bon ou mauvais, excellent ou exécrable, incapable de retrouver l’état d’esprit dans lequel j’écrivais (cinq ans auparavant !), incapable de changer quoi que ce soit à un texte qui s’est éloigné de moi, de mon moi d’alors définitivement mort ; je le survole, essayant d’en gommer les défauts les plus visibles, les aspérités, mais je ne peux plus entrer dans l’acte créateur, dans la genèse, l’origine du texte, et j’ai peur parfois de l’altérer en voulant l’améliorer. J’ai envie d’arrêter le processus d’édition, tout en étant heureux de voir se matérialiser ce livre. J’éprouve un sentiment double, trouble, fierté et gêne inextricablement mêlées. Au stade des épreuves, je n’avais plus à vrai dire à changer mon texte, mais à donner mon accord aux corrections purement orthographiques et grammaticales que proposait la correctrice (d’une grande compétence et d’une grande sévérité), corrections qui s’imposent si l’on a le respect de la langue, et à donner mon avis sur quelques propositions alternatives visant à alléger le style, éviter des répétitions. Je la suivis moins volontiers dans cette direction, certaines suggestions me paraissant appauvrir le texte. La maquette de la couverture, qui me convint parfaitement (j'imaginais mal autre chose comme illustration qu'un jeu sur les lettres, et cet extrait de clavier composant les lettres du titre était bien adapté au sujet du livre), était jointe aux épreuves. Il m’en fut communiqué quelques jours après un fichier image, afin que je l’intègre sur mon site internet ou lors de ma prospection par mails. Quelques lecteurs auront pu découvrir des extraits de ce livre en avant-première. Par l'entremise de Patrick Ravella (que j'avais depuis près de vingt ans perdu de vue et que je retrouvai en 2004 au sein de l'Union des Ecrivains de Rhône-Alpes), je pus contacter Gérard Mathie, artiste et responsable d'une page "Ecrits" consacrée aux auteurs dans le bloc-notes de la Mapra, une importante association lyonnaise qui se consacre à la promotion des arts plastiques en Rhône-Alpes. Mathie me donna carte blanche pour le numéro de septembre 2004, une page complète pour me présenter et livrer un extrait inédit de mes œuvres. Je choisis un extrait du Nom. C'était la première sortie publique de l'oeuvre, des "bonnes feuilles", bien avant l'édition du roman complet. Je me souviens du jour où je me rendis à la Mapra pour récupérer un exemplaire de la revue, découvrant à l’occasion les locaux de l’association. Comme je traversais la place des Terreaux toute proche, je fulminai encore une fois, furieux du travail de cochon commis par Buren, qui a abîmé, esquinté, défiguré ce qui était l’une des plus belles places de Lyon, un bel espace organisé autour de la fontaine Bartholdi. Nos édiles incultes, conseillés par des journalistes et des fonctionnaires non moins incultes et suffisants, croiraient rater le train de l’innovation, du moderne, de l’avant-garde s’ils ne sacrifiaient aux modes, s’ils ne suivaient les réputations usurpées, et en particulier celle de Buren sur lequel, comme le dit fort justement Juan Asensio, « il ne faut jamais se lasser de lancer notre mépris, les colonnes de Buren, ses bandes alternativement noires et blanches reproduites sans autre souci, sans autre commentaire hautement philosophique que ce procédé monotone apposé comme un logo, ne sont certainement pas de l’art mais effectivement un coup de pub, une remarquable machine publicitaire érigeant une nullité au rang de chef-d’œuvre » (in La sœur de l’ange n° 1). C’est un art qui a partie liée avec la publicité, un art sans nécessité ni contenu qui n’est que sa propre publicité, la mise en scène de sa vacuité. Beaucoup d’architectes et d’artistes modernes commettent ainsi des crimes contre la beauté, que personne n’ose dénoncer, de peur du terrorisme d’une certaine pensée établie qui ne valorise que le nouveau et discrédite la tradition. Passe encore qu’ils commettent leurs déjections dans les musées, qui ressemblent de plus en plus à des latrines officielles et subventionnées, on a au moins la faculté de ne pas les voir – mais qu’ils exposent leurs immondices dans les rues, sur les places, pire encore, qu’ils puissent remodeler l’espace urbain en le dégradant, et qu’on les paie à prix d’or pour défaire ce qui est beau et le remplacer par de l’immonde, voilà plus que je ne peux en supporter, voilà qui pourrait être un motif légitime de révolte populaire. Je m’égare, certes, emporté par la colère et le dégoût – mais moins qu’il ne semble. Car la littérature elle-même souffre de maux similaires, quand certains chroniqueurs officiels, journalistes ayant pignon sur rue, veulent nous faire prendre des nullités, de véritables bouses montées, pour des œuvres de création, voire des chefs-d’oeuvre. medium_djemai2004.3.jpgLors du festival de BD et de littérature de Saint-Claude (Jura) où j’étais auteur invité, je lus le samedi 25 septembre 2004 deux extraits du Nom. L’intérêt de l’assistance pour cette entreprise originale me rassura un peu. Dans la salle se trouvait Abdelkader Djemai, qui m’ouvrit des perspectives par ses questions. Discutant avec cet auteur franco-algérien qui venait de publier au Seuil l’excellent roman Le nez sur la vitre, je découvis qu’il avait commencé à lire grâce aux illustrés de son enfance, à Oran, en Algérie, dévorant les aventures des héros Zembla et Blek le Rock. Etant de la même génération, je lisais exactement les mêmes illustrés, à la même époque, dans mon village du Rhône, qui étaient donc diffusés dans de nombreux pays, l’imprimeur, comme me le rappela Abdelkader, étant italien. Cette évocation fit ressurgir mes lectures d’enfant, et au-delà, de nombreux souvenirs d’enfance. Le lendemain, attendant le client qui se faisait rare, Abdelkader Djemaï lut une de mes nouvelles, L’autoroute, parue dans un numéro de Salmigondis et reprise dans mon recueil Portraits d’écrivains. Il me donna le conseil d’en faire un roman (ce qui a d’ailleurs toujours été l'un de mes projets) – conseil que je n’ai pas eu le temps ni la volonté de suivre, mais ce n’est que partie remise, et je compte bien m’y consacrer lorsque sera passée cette période un peu excitante, angoissante, exaspérante de la parution d’un livre.

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